• Le désir d'ailleurs

    « En mai, fais ce qu’il te plaît ! », a-t-on coutume de dire.

    Il plaît au Zeph de désirer l’ailleurs, non seulement en mai, mais tout au long de l’année. Il en rêve, s’en nourrit, s’en délecte.

    L’esprit du Zeph se trouble quand il embrasse le désir d’ailleurs, comme le verre se trouble quand l’ouzo parfumé et l’eau bien fraîche s’y embrassent.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Ailleurs des saveurs. Saveurs d’un pays lumineux.

    L’esprit du Zeph chavire quand il entend la voix langoureuse de Φώτης ΙονάτοςΦΩΤΗΣ ΙΟΝΑΤΟΣ chanter la détresse de la condition humaine.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Ailleurs de la musicalité, de la langue. Une langue qui exalte le beau, même au sein du tragique.

    Delphes était un ailleurs pour le capitaine du Zeph, qui n’avait jamais visité le site auparavant, même à l’époque où il était un routard habitué des ferrys. Un ailleurs qui provoquait l’enchantement dès ses abords et qui ne cessait de nous mener d’émerveillement en émerveillement.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Le capitaine s’en donnait à cœur joie, car la disposition étagée des monuments induisait un suspens. L’ailleurs tenait ses promesses. Il le faisait savoir en dilatant les pores de l’épiderme, en accélérant les battements du cœur, en dotant tout l’être d’une légèreté surprenante et exquise.

    La séduction était telle que nous avons voulu faire comme les pèlerins de l’Antiquité. C’était le capitaine qui a pris la décision, à la toute dernière minute.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Improvisation passionnante, mais redoutable. Car nous n’avions pas les chaussures de marche pour randonner sur le chemin caillouteux de la descente, et nous ne savions aucunement s’il comportait des points d’eau.

    Mais pour savourer pleinement le mode de vie antique, pour ajouter un ailleurs à l’ailleurs, nous avons traversé à pied la Mer des Oliviers afin de rejoindre le port d’Iτέα – ΙΤΕΑ, où attendait le Zeph.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Magnificence du cadre bucolique. Bonheur intense d’être les deux seuls sur le sentier de la diplomatie antique et de l’archéologie moderne.

    Entreprise en début d’après-midi, la longue marche s’étirait encore à l’heure du coucher de soleil. La fatigue de l’organisme devenait inévitable. Les jambes étaient comme tétanisées. En fin de journée, l’ailleurs engendrait une sensation très douloureuse, mais aussi un sentiment de grande fierté. Fierté d’avoir vécu à l’antique, sur le chemin qui reliait le sanctuaire au port où avaient débarqué les pèlerins venus pour consulter l’oracle.

    Le surlendemain, le capitaine a voulu revoir le site apollinien, malgré les pieds en sang de la première expédition. Nouvelle passion de philhellène ? Nouvelle vocation, celle d’archéologue ? En tous cas, nous avons sous-estimé le pouvoir d’envoûtement de l’ailleurs. Pour la deuxième édition, le capitaine suggérait une nouvelle approche grâce à un nouveau mode de mobilité. On traverserait de nouveau la Mer des Oliviers, mais dans le sens de la montée vers le sanctuaire d’Apollon, comme un pèlerin qui apporterait des offrandes, après avoir débarqué à Iτέα – ΙΤΕΑ. Cette fois-ci, on ferait donc usage de nos coursiers d’argent.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Mettre de l’ailleurs dans un ailleurs. Rendre le premier ailleurs auto-fécond et multiforme. Quel joli programme !

    Nouvelle progression sur le terrain, nouveaux regards sur le paysage. Chercher, au-dessus des sommets des oliviers, la silhouette du sanctuaire, en levant les yeux du fond du vallon, était une activité passionnante. On auscultait les pentes, on comparait les versants, on redécouvrait la topographie. Jeu de détectives saisonniers, plaisir d’archéologues novices.

    Bienfaisantes et fières de nous, les divinités ont apposé le sceau de leur approbation. Pour pallier l’abstraction de l’expérience et compenser l’aridité de la vision, elles ont apporté la touche finale en créant une sublime surprise. L’ailleurs, c’est ce qui est nouveau, et aussi ce qui est inattendu. Et ce qui était inattendu, c’était l’apparition d’un berger avec son troupeau.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Ambiance magique : bêlements des ovins, lumière dorée du couchant. Immersion immédiate et totale dans l’Antiquité, grâce à une Mer des Oliviers transfigurée.

    Il allait de soi que la naissance d’une profusion d’ailleurs au sein de l’ailleurs initial devait être célébrée dignement. Ce soir-là, dans la quiétude du port d’Iτέα – ΙΤΕΑ, il y a eu le festin de l’ailleurs.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    À table, l’ordre ionique était à l’honneur. Évocation aussi de l’enroulement des cornes aperçues au sein du troupeau qui avait surgi à l’heure du crépuscule.

    Le jour d’après, il a fallu acheter un nouveau forfait Vodafone en se rendant à Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣΑ, une bourgade située plus dans l’arrière-pays et plus au fait des technologies de la modernité. Contrainte matérielle, d’apparence toute banale, qui a débouché sur de très belles surprises.

    D’abord, c’était à l’occasion de ce déplacement que nous avons appris que jadis, Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA était la rivale de Delphes. Géographiquement, nous n’étions plus à Delphes, et cependant l’histoire d’une rivalité antique nous y ramenait, par un pur hasard d’emploi du temps et d’itinéraire. L’ailleurs de l’Histoire s’est invité dans l’ailleurs de la Géographie.

    Ensuite, Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA avait joué un rôle majeur dans la Guerre d’Indépendance qu’avaient menée les Grecs pour chasser l’envahisseur ottoman. À Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA, l’ailleurs des prémices des Temps modernes s’est introduit dans l’ailleurs de l’Antiquité classique.

    Ailleurs multi-couches, à rebondissements exaltants, qui montrait que nous avions pris la bonne direction, emprunté la bonne route.

    Visite passionnante de la ville haute, et de sa couronne de fortifications.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    C’était l’une des toutes premières places fortes que les Grecs avaient reprises aux Ottomans.

    Haut lieu du soulèvement grec.

    Sur la route qui y menait, dévalaient des cascades de bougainvilliers.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Magnifique vision pour souhaiter la bienvenue à l’estivant, tout en rappelant subtilement le lourd tribut de sang qu’il a fallu payer pour accéder à l’Indépendance.

    Après la balade à Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA, nous ne sommes pas rentrés directement à Iτέα – ΙΤΕΑ. Nous avons profité du fait que le bus local faisait une boucle et nous sommes revenus à Delphes pour dire au revoir à l’oracle. Obsession ? Addiction ? Nous faisions corps avec l’ailleurs.

    Cette fois-ci, nous nous sommes mis dans la peau du pèlerin qui venait par la route d’Athènes. Et en venant d’Athènes, on apercevait en premier le temple circulaire, que les Anciens nommaient Tholos.

    D’ordinaire, deux guérites gardaient l’accès au site de la Tholos, l’une à l’Est, l’autre à l’Ouest. Mais ce jour-là, personne ne surveillait ni l’entrée, ni la sortie. Affranchi des contraintes administratives, l’ailleurs delphique n’en était que plus somptueux. Le libre accès et l’absence de foule donnaient au lieu un air de pureté et un parfum de virginité.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Très spontanément, nos yeux émerveillés ont fait la jonction entre le temple circulaire du vallon et le sanctuaire visité il y a trois jours à l’étage supérieur.

    Voir la Tholos avant le Temple d’Apollon, c’est adopter la perspective qui s’offrait au voyageur en provenance d’Athènes. La découverte faite lors des deux approches précédentes correspondait à la route de ceux qui voulaient s’affranchir du contrôle athénien. Topographie et stratégie sont indissociables.

    À Iτέα – ΙΤΕΑ, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité pour les plaisanciers. Mais l’ailleurs était là, sublime, envoûtant, euphorisant !

    En attendant le moment favorable pour rejoindre l’ailleurs de tous les superlatifs, qui tient en haleine, l’esprit du Zeph se trouve d’autres ailleurs, plus faciles d’accès. La route buissonnière dans le pays cathare était une manière astucieuse d’assouvir le désir d’ailleurs. Ailleurs que la Camargue, ailleurs que les bers de Port Napoléon. Dormir un soir dans le lit d’une rivière, dormir le lendemain au sommet d’une colline.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    S’assoupir en compagnie des feuilles que venait cajoler la lumière rose orangée du couchant.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Se réveiller quand le soleil jouait à cache cache derrière les arbres de la forêt.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Un ailleurs qui se muait en ici et maintenant, avec une liberté enchanteresse.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Il plaît au Zeph d’être heureux. Le désir d’ailleurs, dans la phase de l’attente comme dans celle de la réalisation, lui apporte un bonheur qui stimule et donne du sens à la vie.


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