• Février 2018

    C'est toujours le mousse qui écrit. Moi ? Pas du tout. Rien de rien. Pas une ligne. Ni même un mot.

     

    Bon. Comme février ne compte que 28 jours, il est normal que le mousse ait moins écrit ! Juste 3 bricoles sur le déguisement, la transparence et un article que je vous recommande sur l'art du noeud ! M'en direz des nouvelles !

     

  • L'art du déguisement

     

    Avec Athéna, l’art du déguisement n’avait pas une fonction récréative. Il n’avait pas pour but d’amuser, ni de faire rire ou sourire. Il pouvait surprendre et déconcerter. Cependant, il visait, non pas l’hilarité, mais l’efficacité.

    Athéna s’est transformée en jeune berger pour accueillir Ulysse dès que celui-ci a remis les pieds sur la terre natale.

     

    L'art du déguisement

     

    Pourquoi la déesse a-t-elle pris cette apparence physique ?

    La jeunesse du berger rendait le contact agréable et évitait tout choc physique ou émotionnel à celui qui venait de débarquer.

     

    L'art du déguisement

     

    Il s’agissait de mettre l’étranger en confiance pour mieux l’accompagner dans son retour sur l’île natale. À travers l’allure du jeune berger, l’étranger pourrait même se faire une première idée de la santé de l’île.

     

    L'art du déguisement

     

    La prospérité du cadre naturel ou sa désolation renseigneraient sur l’état du royaume et tout ce qui se passait à la cour du roi absent. L’objectif était de bien accueillir pour mieux servir.

    Puis c’était au tour de l’étranger qui devait être déguisé pour retrouver son domaine et ses prérogatives. La déesse a choisi de transformer le maître des lieux en vieux mendiant. La préoccupation n’était plus d’ordre esthétique, mais stratégique. Il s’agissait de donner au vengeur une apparence insignifiante, voire méprisable, pour rendre sa présence imperceptible et l’introduire sans danger, le plus loin possible dans le renseignement et dans l’action de représailles.

    Passer inaperçu.

    Se présenter devant les prétendants sans éveiller leur méfiance.

    Paraître inoffensif.

     

    L'art du déguisement

     

    S’approcher de la Reine en inspirant la compassion, même la sympathie.

    Athéna prenait soin du Roi d’Ithaque, mais aussi de son épouse.

    Inquiet pour le sort de son père, le fils a quitté furtivement le palais pour mener l’enquête auprès des vétérans de la guerre de Troie.

    Mais, pour la Reine, cumuler deux absences, c’était trop. D’abord l’absence de l’époux irremplaçable. Et maintenant, celle du fils chéri. Deux absences qui menaçaient d’être sans retour. Car la funeste rôdeuse, terrible et féroce, ne semblait pas desserrer son étreinte.

    L’angoisse accumulée, à laquelle s’ajoutait l’impuissance, créait inéluctablement l’épuisement et provoquait le refuge dans le sommeil. Avec sagesse, la déesse a tiré profit de ce précieux moment de répit pour fortifier les ressources intérieures de la Reine. Donner une perspective optimiste pour permettre de rebondir, telle était la finalité. Quant à la modalité, la déesse a emprunté le contexte tout naturel de l’entraide entre deux sœurs.

     

    L'art du déguisement

     

    Dans son intervention bienfaisante, Athéna est apparue sous les traits de la sœur de la Reine pour rassurer le cœur d’une mère et l’affranchir de l’oppression. Une approche par les liens du sang, une aide de femme à femme. Subtilité du choix de rester à l’intérieur de l’univers féminin.

    La Reine, qui ne savait pas encore que son époux était de retour, devait, sans cesse, affronter l’insolence et l’avidité des prétendants. Épuisée par ce combat rude et impitoyable, elle s’est laissée gagner par le sommeil.

     

    L'art du déguisement

     

    La déesse a alors profité de ce moment de délassement pour raviver le teint royal. Aux bienfaits octroyés naturellement par le repos de l’organisme, l’intervention d’Athéna a ajouté une transfiguration intentionnelle, qui disait la protection par rapport aux morsures du soleil et la résistance aux outrages du temps. Soleil brûlant de l’archipel ionien, qui évoquait les flammes de la concupiscence menaçant le palais d’Ithaque. Outrages cruels du temps, qui étaient en lien avec le pillage des lieux, le saccage des biens, l’humiliation des êtres et la profanation de l’hospitalité.

     

    L'art du déguisement

     

    Sous l’effet conjugué des deux processus, humain et divin, le visage de la Reine resplendissait tel l’ivoire. C’est le même ivoire que Phidias utiliserait plus tard pour l’immense statue chryséléphantine dédiée à Athéna dans le Parthénon.

     

    L'art du déguisement

     

    L’ajout cosmétique réalisé par la déesse préparait l’affrontement en excitant les candidats au tournoi à l’arc. Le teint triomphant de la Reine avait une valeur prémonitoire. Un tel éclat du visage ne peut être que celui d’une victoire annoncée. Mais l’augure n’a pas fait dessiller les yeux aux prétendants. Pour eux, de quelle victoire la Reine pouvait-elle rêver puisque le trône était encore désespérément vacant ?

     

    L'art du déguisement

     

    Quand le mendiant-roi, encore avec ses haillons, a testé l’installation de l’arc royal, la vibration de la corde a produit un son semblable au cri de l’hirondelle. C’était le cri de guerre. C’était aussi le cri de la victoire. Victoire par anticipation, certes. Mais certitude de la victoire. Car l’hirondelle qui se jucherait un peu plus tard sur une poutre pour assister au déroulement du tournoi de l’arc n’était nulle autre qu’Athéna en personne.

     

    L'art du déguisement

     

    Le cri de l’hirondelle, qu’a produit l’essayage de la corde, signifiait l’approbation de la déesse, son encouragement et sa bénédiction. C’était le signal d’un soutien militaire et logistique.

    Le son de l’hirondelle était presque discret, mais tout à fait audible. Car la fonction royale du mendiant n’était pas encore pleinement révélée. Cependant, la musicalité, bien distincte et caractéristique, annonçait l’imminence d’un renouveau au sein du royaume d’Ithaque.

    Au cours de son voyage initiatique, le Zeph a-t-il été témoin de l’art du déguisement pratiqué par les Olympiens ? Athéna en personne l’a exercé pour le bien-être du Zeph, particulièrement après la visite de la capitale attique.

    À Plaka et surtout à Omonia, le Zeph était profondément affligé de voir les vitrines de l’art désertées par l’inspiration, des devantures frappées de cécité à cause des rideaux de fer abaissés pour longtemps encore, des quartiers entiers vidés de toute âme qui vive, comme si la peste était passée par là.

    La déesse a vu que la peine du Zeph était immense. Alors, elle lui a fait faire un détour par l’Épire, pour substituer au spectacle de la désolation celui du ravissement.

    Le matin de notre départ des Météores, nous savions que le saut de Leucade nous attendait le même jour, au coucher du soleil. Donc, pas de temps à perdre, si nous ne voulions pas rater le geste mémorable de Sappho.

    Malgré l’importance de cet objectif, l’esprit du Zeph a quand même fait un détour par Ioannina. C’est Athéna qui a donné l’impulsion et favorisé l’itinéraire de la métamorphose.

    À Ioannina, la vie, colorée et parfumée, bruissait d’insouciance à chaque coin de rue.

    Toutes les terrasses étaient bondées de monde. Une multitude de jeunes y côtoyait la foule de leurs aînés. D’innombrables silhouettes féminines tenaient compagnie à des profils masculins, tout aussi nombreux. L’on n'y entendait que la langue d’Homère et de Périclès.

     

    L'art du déguisement

     

    À Ioannina, l’esprit du Zeph s’offrait le plaisir de flâner le long des berges ombragées du lac et de retrouver les saveurs qui jadis avaient marqué chaque passage par la place Omonia à Athènes.

     

    L'art du déguisement

     

    Le goût délicieux de la viande pourléchée par le feu et la saveur exquise de l’incontournable vin résiné nous ramenaient à l’époque où la place Omonia était dynamique, prospère et attrayante.

    Mais à Ioannina, il y avait plus qu’à Athènes. Le plus, c’était l’art de servir le café byzantin.

     

    L'art du déguisement

     

    En plus de l’arôme envoûtant, il y avait l’élégance du geste, le raffinement du service, la tranquillité et le soleil sur la terrasse, l’heure suave de la dégustation.

    La prospérité de Ioannina faisait oublier l’indigence d’Athènes.

     

    L'art du déguisement

     

    L’art du déguisement produit des métamorphoses dans un but stratégique. C’est une manière de participer à l’écriture du destin. Ce savoir-faire peut être un coup de pouce de l’Olympe, un geste bienveillant qui ajoute la hauteur de vue, élargit l’horizon, apporte une vision optimiste et augmente les chances de réussite.


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    L'art de la transparence

     

    Y a-t-il une eau plus transparente que celle de Santa Giulia ? Transparence fabuleuse, qui faisait du lieu un véritable paradis. Le Zeph était enchanté par la pureté de l’eau, qui était toute fière de dévoiler le sable immaculé qu’elle recouvrait.

     

    L'art de la transparence

     

    Aucun obstacle n’interceptait le trajet lumineux.

    L’itinéraire du Zeph était émaillé de transparences qui l’illuminaient et l’interrogeaient.

    Transparence empourprée et voluptueuse des coquelicots qui ravivaient l’inoubliable souvenir des escapades égéennes.

     

    L'art de la transparence

     

    Coquetterie et sensualité de Dame Nature qui se parait d’écarlate, mais aussi de mauve.

     

    L'art de la transparence

     

    Transparence aérienne et allègre des bougainvilliers qui partaient à la conquête de l’azur.

    Le rivage méditerranéen se plaisait à montrer la transparence de Dame Nature à toute heure de la journée.

     

    L'art de la transparence

     

    Transparence gracieuse et lascive de la glycine comme à Tropea, sur le chemin qui conduisait du port au bourg supérieur.

     

    L'art de la transparence

     

    Transparence délicate et pudique des cerisiers qui voyaient de loin l’esprit du Zeph dévaler le couloir rhodanien pour retrouver l’air iodé.

     

    L'art de la transparence

     

    Transparence sympathique et enjouée des pétales d’or et d’argent qui souhaitaient la bienvenue en Camargue.

     

    L'art de la transparence

     

    À première vue, l’art de la transparence chez Dame Nature faisait partie de l’art vestimentaire et de l’art du paraître. Mais à y regarder de près, c’était plutôt l’art du don de soi. Un art de la générosité et de l’impartialité, que tous pouvaient découvrir et apprécier, qu’ils soient eux-mêmes transparents ou opaques.

    La découverte est-elle objective ? Ne serait-elle pas plutôt orientée par une quête latente, un besoin en amont ?

    Conjonction de deux processus, convergence de deux intentions, rencontre de deux volontés. Délicate attention de Dame Nature et regard attentif du voyageur.

    Choyé par un environnement paradisiaque, le Zeph ne pouvait qu’exulter. Et il choisissait d’exulter avec la transparence qui plaisait tant à Dionysos.

     

    L'art de la transparence

     

    La joie de Dionysos était transparente. La nôtre, aussi.

    L’hôte de marque était Dionysos. Mais le maître ouvrier qui a fait éclore la transparence des coupes de libation était Héphaïstos. C’est son Feu qui a produit la pureté du cristal. Les trois autres éléments constitutifs du cosmos n’étaient pas en reste : la Terre a fourni le substrat de silice, l’Air est intervenu à travers le souffle qui modelait les formes, et l’Eau a agi par l’intermédiaire des bains qui fixaient la consistance.

    La transparence est en lien avec un contexte festif. L’art byzantin s’en servait avec intelligence pour narrer des épisodes festifs qui unissaient la Terre au Ciel.

    Les Byzantins captaient la lumière pour la renvoyer. La transparence des tesselles de verre leur permettait de capter la lumière en abondance et de la renvoyer avec générosité. Mais entre le captage et le renvoi, il y avait l’impact sur la feuille d’or, qui donnait tant d’éclat et de splendeur aux mosaïques.

     

    L'art de la transparence

     

    La transparence des tesselles de verre était indissociable de l’éblouissement escompté. Cet éblouissement convenait merveilleusement à l’évocation de la transcendance.

    Apprivoiser la transparence, la magnifier, et en faire l’outil de la peinture de l’éternité : ce savoir-faire byzantin était fort prisé et convoité dans toute la Méditerranée. Un des plus beaux hommages rendus à l’art de Byzance se trouve au palais de la Zisa, à Palerme. L’Aventy y a fait allusion dans son récent envoi adressé au Zeph.

     

    L'art de la transparence

         

    Des paons pour évoquer le paradis. La luxuriance du décor végétal est mise en valeur par des effets de symétrie.

    Le palais, construit à la demande des rois normands, était le fruit d’une osmose entre le savoir-faire de l’Orient et celui de l’Occident. Mais c’est l’Orient qui a laissé son empreinte dans le nom de l’édifice. « La Zisa » vient de  العزيز

    terme qui évoque la splendeur. Non pas une splendeur impersonnelle, distante et lointaine, mais une splendeur dont on se sent très proche, dont on souhaite vivement l'amitié, dont on est follement épris.

    La transparence du verre, qui donnait son flamboiement aux mosaïques du complexe palatial, chantait une passion, celle de l’harmonie ici et maintenant.

    La transparence donne-t-elle toujours à voir la magnificence ? Le dévoilement peut livrer au regard tristesse et tragédie.

    Corfou, jour de retrouvailles avec Danielle et Alberto, les amis domiciliés à Ostie. Le capitaine et l’équipage du Zeph sont venus en annexe jusqu’au lieu de débarquement des ferrys.

     

    L'art de la transparence

     

    Là où notre embarcation provisoire s’est temporairement immobilisée pour que nous puissions prendre le bus et aller saluer nos amis romains amarrés dans la marina de Gouvia, l’onde transparente dévoilait une coque complètement immergée, et immobilisée pour longtemps encore. Spectacle d’un naufrage, d’un abandon.

     

    L'art de la transparence

     

    Plus que l’accident d’ordre technique, la clarté de l’eau exhibait une volonté accidentée, sans guérison possible. L’objet de la découverte n’était pas plaisant, il était même navrant. N’empêche que la trouvaille était spectaculaire. Et la vision, fascinante.

    L’Antiquité raconte comment la transparence peut bouleverser toute une existence.

    Il s’agissait d’un jeune chasseur, qui vivait en Grèce centrale. Sa beauté était exceptionnelle. Mais il n’a jamais eu l’occasion de s’en rendre compte avec ses propres yeux, car l’oracle avait dit à ses parents : « Il vivra très vieux à condition qu'il ne se voit jamais. »

    Hasard de l’itinéraire de la chasse : une halte inopinée auprès d’une pièce d’eau lui livrait le visage d’un être extrêmement beau et désirable.

    Le jeune héros, qui ne s’était jamais vu auparavant, ne pouvait se reconnaître. Qu’importe ! L’être qu’il observait avait des lèvres sensuelles et un regard de braise. Impossible de résister à la tentation de prêter un corps à l’image, de donner à la vision chair et vie !

    La beauté du jeune chasseur était exceptionnelle. Alors l’eau lui renvoyait le spectacle d’une beauté aussi exceptionnelle, même s’il ne savait pas qu’il portait lui-même cette beauté exceptionnelle, qu’elle était déjà sienne.

    D’autres créatures, humaines ou divines, ont déjà vu cette beauté exceptionnelle, et lui en ont parlé, à travers leur coup de foudre et leur attachement. Mais le regard des autres n’est pas le regard de soi. Son propre regard était plus intense, plus puissant, plus passionné.

    À cause du pouvoir hautement attractif de l’image, la tentative de fusion avec elle était inéluctable. Un artiste anglais a peint l’instant crucial, juste avant le basculement.

     

    L'art de la transparence

     

    Pour reprendre la terminologie palermitaine, le jeune chasseur a trouvé son  عزيز

    - aziz, la personne dont il recherchait ardemment l’amitié et l’affection, l’être qu’il pourrait enfin chérir tendrement.

    Le jeune héros a mis la barre très haut. Il voulait l’équivalence absolue.

    Peut-on lui reprocher d’être aussi exigeant ?

    On peut comprendre qu’il ne voulait pas s’offrir à n’importe qui. Mais l’enjeu impliquait plus que le respect de sa personne, il concernait surtout la considération accordée au lien affectif qui servirait de trait d’union. Plus que l’être aimant ou l’être aimé, c’était l’amour qui devait être choyé. La quête du jeune héros ne se situait pas au premier degré, mais au second degré.

    Désir d’approcher la perfection et de faire corps, littéralement même, avec la perfection.

    La transparence de l’onde produisait le mimétisme des expressions du visage et des gestes du corps, exhibait leur synchronisme et allumait le désir de communion.

    Vision du consentement de l’autre, de la réciprocité.

    Qu’est-ce qui était transparent ? Le milieu aqueux, ou le regard qui se penchait dessus ? Un regard où se lisait très aisément une révélation sublime, un ardent désir et une fascination inaltérable.

    Aimer éperdument, peu importe l’objet du désir.

    Aimer jusqu’à perdre et l’appétit et le sommeil.

    Dépérissement fatal. Réunification impossible.

    La transparence révèle l’histoire d’une impossibilité, mais pas d’un échec. Il y aurait eu échec si le héros avait abandonné.

    Le Caravage propose une autre vision de la transparence.

     

    L'art de la transparence

     

    Avec le peintre italien, point de fleur à proximité. L’œuvre se focalise exclusivement sur le visage humain. Aucune végétation dans le proche voisinage. Le seul et véritable paysage est émotionnel, paysage dont la force suggestive est dans le regard subjugué. Toute évocation de l’environnement bucolique devient superflue. En prenant le parti de l’intériorisation, le peintre italien accentue la dramatisation de l’insistance du jeune chasseur.

    Abondante avec l’artiste anglais, la lumière est minimale avec le peintre italien. Voir clair dans la pénombre, capter l’objet du désir visuel malgré la quasi obscurité : quelle performance !

    La main gauche, plongée dans l’eau de la quiétude, est prête à la brouiller pour satisfaire un besoin intérieur impétueux.

    Sur l’Océan du désir, la transparence a donné un cap à l’existence du héros. Finie la houle des tergiversations. Finie la marée de l’apathie. Certes, la destination est encore lointaine, voire impossible. Qu’importe ! Désormais, le cap est clair, la route est bien définie !

    Naissance d’un amour absolu, qui rompt la solitude, mais dont la tentative d’assouvissement mènera à la mort. Et même sur les eaux du Styx, le jeune chasseur continuera à chercher l’image de l’être désiré.

    Sublime cohérence de l’obscurité caravagesque avec le devenir du héros ! L’œuvre du peintre italien est déjà une projection dans le Royaume des morts.

    Grâce à la transparence de l’onde au repos, le jeune héros, qui s’appelle Narcisse, jouit désormais de l’inestimable privilège de pouvoir aimer éperdument. 

    Quant au Zeph, le message du Caravage est limpide : même à ses heures les plus sombres, comme celles survenues il y a un an, le Zeph peut compter sur le fait qu’il est accompagné par le reflet de sa propre splendeur. Splendeur de l’être et du savoir-faire. Splendeur acquise au cours du voyage initiatique.


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  • Nouer ou dénouer : qu’est-ce qui est plus important, plus difficile ? Qu’est-ce qu’il ne faut pas rater ?

    Nouer pour s’amarrer, dénouer pour s’élancer.

    Nœud réalisé par Pen Azen, avec célérité et soin autour du taquet du ponton, pour souhaiter la bienvenue au Zeph.

     

    L’art du nœud

     

    Geste de courtoisie et d’entraide. Bienveillance d’un résident de longue date envers un novice. Le résident de longue date marquait son territoire avec un barbecue.

    Il arrivait aussi que le nœud qui exprimait la solidarité mettait en lien deux résidents temporaires, l’un et l’autre dans l’attente d’un proche départ. Le Zeph, qui venait d’être déposé sur l’eau par la grue, s’est mis à l’extrémité d’un ponton pour être gréé en vue de la traversée Continent-Corse. Deux êtres très aimables se sont empressés de nous proposer la confection du nœud qui témoignait de leur serviabilité. En plus de la gentillesse de la proposition, il y avait l’élégance du geste. C’était un père et sa fille qui nous ont prêté main forte. La présence d’une silhouette féminine et sa disponibilité donnaient beaucoup de charme au lien de sympathie qui venait de se nouer. Au fil des heures, la sympathie mutuelle entre les deux nefs allait croissant. Il y avait en commun la destination : les deux nefs se préparaient toutes les deux à rejoindre la Corse. Le Zeph était heureux de voir qu’à bord de l’autre bateau, régnait une allégresse très communicative. L’équipage se composait des deux familles qui venaient d’acquérir le bateau et qui étaient toutes contentes de faire leur première traversée en direction de la Corse. Et comment étaient leurs regards en direction du Zeph ? Ils étaient admiratifs devant le savoir-faire du capitaine et du cuisinier. Le nœud qui souhaitait la bienvenue sur le ponton et exprimait la solidarité entre marins était l’émanation d’un bien-être et d’une joie de vivre.

    Est-il nécessaire de parler la même langue pour que le lien de la serviabilité s’enroule autour du taquet du ponton ? Nullement. À Πετρίτη – ΠΕΤΡΙΤΗ, le nœud qui disait l’amabilité en provenance du ponton était réalisé avec promptitude par un couple qui parlait la langue de Goethe, et nullement la langue de Molière. Mais la spontanéité, celle de nos voisins à tribord, n’avait pas besoin de grammaire. La gratitude – la nôtre, non plus. Le Zeph a dit merci avec de l’ouzo. La conversation a quand même pu avoir lieu, grâce à la langue de Shakespeare. Certes, les mots avançaient cahin-caha, mais le souvenir du nœud réalisé pour la sécurité des premiers instants était vivace. Et l’estime mutuelle était franche et débordante.

    La nef à tribord du Zeph s’appelait « Anyway ». Elle semblait murmurer au Zeph : « Anyway we would have helped you ! »

    De toute façon, on t’aurait aidé !

    De toute façon. De n’importe quelle façon, mais ça devait se faire. Immanquablement. On ne pouvait y échapper. Obligation de courtoisie et de solidarité entre hommes de la mer, sous le regard de la bannière des enfants d’Ulysse.

     

    L’art du nœud

     

    « Anyway » était immatriculé à Mönchengladbach, à une trentaine de kilomètres de Düsseldorf.

    Si l’existence du nœud est attachée à l’idée de sécurité, c’est parce qu’il signifie la suppression du mouvement indépendant, le remède à l’agitation désordonnée, la transmission de la stabilité en provenance de la terre ferme, par opposition au chaos meurtrier des flots.

    Tout de suite après l’épisode infernal qui l’attendait devant la presqu’île d’Argentario, le Zeph a abondamment fait usage des nœuds qui consolidaient les liens avec la terre ferme.

    Le Zeph, de retour de Rome, venait de passer devant l’île de Giglio quand soudain, une mer en furie s’est levée. Le vent, lui aussi, s’est déchaîné. La grande voile menaçait de s’arracher d’un moment à l’autre. Le Zeph relevait dangereusement son nez et fonçait tout droit vers l’immense falaise qui était devant lui. L’inclinaison de la proue atteignait les 15°, peut-être même les 20° ! Une fin semblable à celle du Titanic nous attendait. Le capitaine raidissait tout son corps pour empêcher que le Zeph ne soit projeté contre la roche. Par bonheur, les divinités ont fini par avoir pitié de nous. Il n’y a eu ni explosion, ni écrasement contre la falaise imperturbable. En revanche, il y a eu paralysie de tous les muscles et frigorification de tout l’organisme.

    Finalement, c’était Santo Stefano qui a offert le répit, le calme, puis la paix. Mais le spectre de l’horreur était coriace.

     

    L’art du nœud

     

    Alors les nœuds ont dû être multiples. Ils ont été doublement, triplement, quadruplement, quintuplement renforcés pour exorciser l’épouvante, guérir de l’effroi, dormir sans cauchemar, et se remettre de l’épuisement. Jamais aucun amarrage n’a été aussi fébrile, laborieux et méticuleux !

    Conscient du rôle salvateur et de la vertu apaisante des nœuds qui transmettent la stabilité de la terre ferme, certains se sont spécialisés dans le service de l’amarrage pour faire fortune.

    Le nœud pour l’amarrage est indubitablement une démonstration d’affabilité. Est-il aussi un témoignage de générosité ? Pas toujours. En tout cas, pas à Circeo. De mémoire de Zeph, jamais aucun nœud pour l’amarrage n’a été réalisé aussi promptement et avec autant de professionnalisme. Le capitaine et l’équipage n’avaient absolument rien à faire. En un clin d’œil, des opérateurs qui avaient surgi du quai ont pris en main le Zeph et l’ont amarré. La prestation était fascinante par l’efficacité déployée, mais aussi par la blancheur immaculée des uniformes qui virevoltaient sur le pont supérieur.

    Seulement, ce nœud pour l’amarrage avait pour mission de dénouer le cordon de la bourse. C’était un nœud outrageusement mercantilisé. Le nœud était diaboliquement calculé, tarifé « senza vergogna ».

    Le nœud pour l’amarrage avait la fonction d’un nœud coulant, dont le but était de transformer le visiteur en proie.

     

    L’art du nœud

     

    À la Marina Cala Galera, même scénario de séduction. La dextérité de la réalisation et le ballet du service d’accueil servaient d’appât. Mais cette fois-là, le Zeph ne se laissait plus apprivoiser.

    Avant la question de la solidité, il y a celle de la faisabilité.

    Le nœud se laisse-t-il modeler ? Est-il docile ? Peut-il n’en faire qu’à sa tête, comme par exemple, s’échapper, voire refuser d’exister ?

    Profitant du tohu-bohu général causé dans un mouillage par une tempête soudaine à Marciana Marina, sur l’île d’Elbe, un nœud épris d’indépendance a disparu en douce, entraînant la perte d’une défense. L’objet appartenait à l’Andersen, piloté par un cousin du capitaine. Le Zeph était le premier à s’échapper de l’épouvantable mêlée, où les coques s’entrechoquaient sans ménagement. Vite, il s’est réfugié vers les quais qui étaient les plus à l’intérieur de l’anse. Puis il a dit à l’Andersen de venir le rejoindre. Dans la panique et l’affolement, l’Andersen a heurté le Zeph à bâbord.

     

    L’art du nœud

     

    Au petit matin, le Zeph a récupéré un pare-battage abandonné. Plus tard, l’Andersen dirait que ce pare-battage faisait partie de son équipement initial.

     Le nœud ne dispense pas de la vigilance, ni de la précision dans les manœuvres d’approche.

    Est-il imaginable que le comportement du nœud soit cause d’insécurité et de nuisance ?

    La réponse est donnée par un incident survenu lors du deuxième séjour romain. Le Zeph devait s’amarrer temporairement à l’un des quais juste à l’entrée du port d’Ostie. Le voilà, le Zeph à Ostie, avec tous ses pare-battages.

     

    L’art du nœud

     

    Sur cette image bien sage en apparence, tout était à sa place, rien ne manquait à l’appel, rien ne donnait du fil à retordre au capitaine. Hélas, la situation était autre, c’est-à-dire bien épineuse, juste après l’entrée dans le port d’Ostie, et continuait à l’être au moment où la photo a été prise. En effet, le mousse, qui avait la charge de protéger le flanc droit au moment de l’amarrage a laissé s’échapper une défense. Chute anodine ? Peut-être, pour l’objet tombé dans l’eau du port. Mais nullement pour le capitaine, qui a heurté violemment un obstacle sur le pont, à cause de la hâte avec laquelle il voulait repêcher le pare-battage enfui. Conséquence du nœud défait par maladresse ou par étourderie : une voûte plantaire meurtrie, un pied enflé et endolori, une première nuit cauchemardesque, un séjour à Ostie fortement compromis.

     

    L’art du nœud

     

    Par bonheur, le retour de l’optimisme, qui accompagnait celui du sommeil, s’alliait avec les remèdes du pharmacien pour redonner la mobilité et la souplesse au pied blessé. L’exercice du vélo, d’abord tenté dans l’enceinte du parc près de la plage, était une façon de faire de la rééducation.

     

    L’art du nœud

     

    Puis quand il s’est ensuite élargi vers les berges du Tibre, jusqu’au Château Saint-Ange, c’était une manière de se persuader que l’on était définitivement sorti du tunnel où un nœud défaillant nous avait plongé.

    Il y a inquiétude et péril quand le nœud est en fugue. L’échappée belle pourrait être encore plus désastreuse.

    Essai de spi à la sortie du chenal de Port Napoléon. Plus pour l’esthétique que pour l’efficacité de la propulsion. Deux des trois sommets du triangle sont déjà attachés : celui du haut et celui de l’avant. C’est alors qu’Éole est venu chahuter le Zeph. Subitement, la fixation du dernier nœud n’est plus une affaire de routine et se révèle hautement acrobatique.

    Devenu incontrôlable et indomptable, le nœud indiscipliné a décidé de se soustraire à la volonté du capitaine et a réussi à prendre la poudre d’escampette. Explosion en vol. Ce n’est pas le nœud indépendant et rebelle qui a explosé. Par contre, la main qui a voulu le retenir a été lacérée sans pitié.

     

    L’art du nœud

     

    Empreinte douloureuse, ô combien ! Frayeur et péril, qui ont assombri la route depuis la Camargue jusqu’à Bastia.

    Se peut-il qu’un nœud ne puisse être qu’éphémère ?

    Dans quelles conditions son sort accède-t-il à la pérennité ?

    Entre Ariane et Thésée, le nœud était extensible. Il avait deux extrémités, une que tenait la princesse crétoise, l’autre que tenait le prince athénien. Nœud pour exprimer l’hospitalité, l’entraide, la séduction. Nœud au service de la stratégie et du triomphe. Désormais, Athènes n’avait plus à payer son tribut de chair humaine.

    Dans le labyrinthe, le nœud avait de la longueur, mais deux mains le tenaient fermement aux deux extrémités. Et s’il arrivait qu’il subissait des vibrations, c’était l’expression de la confiance qui se propageait dans les deux sens. Nœud en faveur d’une alliance, nœud pour une victoire à deux.

    Vainqueur du Minotaure, Thésée, accompagné d’Ariane, a quitté la Crète et retournait à Athènes.

    Solide et résistant, le nœud terrestre avait tenu sur toute la longueur du labyrinthe, à l’aller et au retour, malgré les virages et les circonvolutions. Hélas, le nœud marin était fragile et vulnérable : il s’est rompu à mi-parcours entre la Crète et Athènes, dans les eaux de Naxos. Rupture sans réparation possible. À vrai dire, il y a eu réparation du lien entre la Crète et Athènes, mais ce n’était plus Ariane, mais sa sœur Phèdre qui accompagnerait désormais Thésée jusqu’à Athènes, et même jusqu’au lit nuptial et jusqu’au trône.

    Le cap était toujours le même, mais l’équipage avait changé. À la principale intéressée, c’est-à-dire à celle qui n’avait pas pu embarquer une deuxième fois, avait-on demandé son avis ? Au contraire, les amarres avaient été sciemment larguées pendant le sommeil de la malheureuse.

     

    L’art du nœud

     

    À Naxos, le nœud était devenu terriblement lâche. Lâche au sens de distendu, physiquement. Mais aussi au sens de porteur de lâcheté. Comment se faisait-il que l’Athénien ne se soit plus souvenu de l’accueil que lui avait réservé la belle et aimable Crétoise ? Le départ furtif ressemblait à une fuite.

    À son réveil, Ariane était abandonnée à l’incompréhension, au désarroi, à la solitude.

    Le réveil d’Ariane a-t-il eu lieu en sursaut ou en douceur ?

    L’intuition féminine a-t-elle abrégé le sommeil ?

     

    L’art du nœud

     

    Certains artistes montrent qu’Ariane a ouvert les yeux quand la nef de Thésée était encore à portée de vue. D’autres montrent que le fuyard a déjà disparu à l’horizon. Quel que soit le spectacle offert par la mer, le regard de la délaissée n’en demeurait pas moins horrifié. Immensité du désespoir. Cruauté du sort. Perfidie d’un départ clandestin.

    La partie du nœud abandonnée à Naxos, restait définitivement abandonnée. Le nœud avait la solidité que le cœur voulait bien lui donner.

    Ariane était la clef de voûte du triomphe de Thésée sur le Minotaure. Aurait-elle donné le fil à Thésée si elle savait qu’elle serait délaissée et laissée à Naxos ?

    La mer, souvent présentée comme le théâtre où se déroulent des actes de bravoure, serait-elle aussi celui où le personnage principal fuit ses responsabilités plutôt qu’il ne les affronte ?

    La mer défait les nœuds dans l’Antiquité, mais aussi des nos jours.

    « Grand Bleu » de Luc Besson. Dans la scène finale, le plongeur Jacques Mayol - Jean Marc Barr s’en va retrouver son destin au milieu du grand bleu, laissant sur le rivage sa compagne Johanna Baker - Rosanna Arquette, et un embryon, leur enfant.

    Nœud formé par les mains des deux parents, serrées l’une contre l’autre.

    L’art du nœud

     

     

    Étreinte symbolique : l’étreinte des extrémités corporelles remplace l’étreinte de deux corps dans leur intégralité. Puis le lien somatique se distend et se rompt, laissant d’un côté l’élan vers la liberté et de l’autre la résignation dans la douleur.

    Mais avant la séparation, sursaut de l’instinct féminin. Le fuyard s’apprêtait à quitter les lieux incognito, comme jadis à Naxos. L’effort féminin a deux fois plus d’intensité que le geste masculin : pour le nœud du dernier espoir, Johanna se cramponne avec ses deux mains tandis que son compagnon n’offre que sa main droite, sans grand enthousiasme.

    Le desserrement du nœud laisse sur le rivage deux êtres esseulés : un enfant qui se retrouve orphelin bien avant de naître, et sa mère, toute éplorée.

     

    L’art du nœud

     

    Pour ces deux êtres abandonnés, le « Grand Bleu » n’a plus le romantisme de l’azur. Au contraire, il se mue en un abîme noir de désespoir.

    Est-il concevable que la mer élabore et confectionne aussi des nœuds de joie et de bonheur ? L’Aventy s’empresserait de répondre par l’affirmative.

    Pour fabriquer un nœud, il faut rapprocher les brins destinés à le composer, et faire qu’ils adhèrent ensemble en conjuguant leurs forces. L’Aventy sait déceler la convergence des points de vue, la similitude des manières d’être, la gémellité des aspirations. Une fois tout cela décelé, l’Aventy insiste, et insiste, pour que la rencontre ait lieu, pour que le nœud se forme. L’Aventy a raison d’insister. Dans cette insistance, on reconnaît la persévérance des navigateurs. La solidité d’un nœud dépend de la persévérance qui l’engendre.

    Entre l’Aventy, l’Adok et le Zeph, se noue une amitié tonique et vivifiante.

     L’art du nœud

     

    La terre de Bourgogne féconde les nœuds bénis que le rivage méditerranéen a fait naître. Les liens amicaux qui se sont noués grâce aux effluves iodés prospèrent désormais grâce au parfum capiteux du houblon.

     

    L’art du nœud

     

    L’extrême modestie, signe du raffinement du savoir-être, est le facteur déterminant de la robustesse du lien amical.

    Les amitiés qui se nouent sous l’impulsion de l’Aventy dureront tant qu’elles resteront authentiques.

    Merci à l’Aventy d’avoir eu la grande sagesse d’initialiser le nœud qui croise les fils des trois nefs. Merci à l’Adok d’avoir si généreusement contribué à ce que ce nœud devienne somptueux et désirable.


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