• Novembre 2018

    Alors là, attention !

    Dans ce novembre-là, on trouvera plusieurs allégories qui suggèrent un certain état d'esprit d'un certain nombre de gens faisant partie ou gravitant autour du monde de la plaisance. C'est aussi par l'allégorie, le moyen de relater certains intervalles de l'histoire du ZEF ! C'est l'idée de faire dire des choses à des choses qui n'ont à priori rien à voir avec le sujet ! C'est compliqué, hein ?

    La compréhension est plus aisée lorsque le Mousse passe de l'allégorie à la métaphore ou à la personnification. Ainsi en est-il du rapace dont il est question plus bas et qui personnifie le mal, la jalousie, la convoitise...

    En bref, à l'instar des poètes qui chantaient l'épopée qu'on allait vivre et mourir ; les uns en strophes ardentes, les autres en rires amers, le Mousse adopte les mêmes finesses d'esprit pour initier le lien entre une chose comme signe d'autre chose !

  • Qu’est-ce qui excite l’appétit du rapace ? Quels facteurs le décident à passer à l’action ? Comment s’y prend-il pour s’emparer de sa proie ?

    L’espace marin est-il aussi concerné par le comportement du rapace ?

    Au printemps dernier, à l’époque où le capitaine et le mousse bénéficiaient de l’agréable hospitalité des anges du Languedoc, des rapaces ont fait leur apparition dans le champ de vision au moment de l’exploration des châteaux de Lastours.

     

    Le cycle du rapace

     

    Les créatures ailées ont exécuté leurs cycles autour d’un piton rocheux. Leurs manœuvres circulaires se déroulaient dans le lointain. Le spectacle était neutre, inoffensif.

    D’autres manœuvres circulaires ont eu lieu cet été, au large de la Toscane, dans un contexte bien plus mouvementé, oppressant et tragique.

    Macinaggio. Tempête en provenance de l’archipel toscan pendant deux jours consécutifs, avec des éclairs zébrant le ciel à maintes reprises. Au mouillage, danse macabre, qui rendait les bateaux nerveux, impulsifs et téméraires. Leurs capitaines n’avaient qu’une idée en tête : enclencher le sauve-qui-peut avant qu’il ne soit trop tard.

    C’était dans cette ambiance de panique générale qu’un bateau a commencé à raser le flanc gauche du Zeph. Puis quand la proue de l’un s’est retrouvée à hauteur de la poupe de l’autre, le nouveau venu s’est immobilisé. Vite, il a sorti son ancre pour s’emparer de l’emplacement convoité. Sous son davier, figurait l’inscription WHV-765.

     

    Le cycle du rapace

     

    Ça ne le gênait nullement qu’entre lui et le Zeph, il n’y avait même pas l’espace pour deux largeurs de bateau.

    Griffes sorties vers l’avant, avant-train redressé, célérité de la manœuvre. C’était une véritable performance de rapace expérimenté.

     

    Le cycle du rapace

     

    Il y avait de la violence dans cette rapidité d’exécution. Une violence qui disait : « Tire-toi de là ! »

    Le mousse qui ne s’est pas laissé intimider par l’instinct prédateur, a crié en direction du bateau rapace : « Vous êtes trop près là ! ». Bien sûr, de l’autre côté, on a fait la sourde oreille.

    D’abord, il y avait la question du rapport de forces. Depuis quand un « petit Chinois », à la silhouette malingre, fait-il la leçon à trois Européens qui ont vécu, à eux trois, presque deux siècles ?

    Deuxième question : se pouvait-il que le bateau rapace ne comprenait pas la langue de Molière ? En effet, le pavillon enroulé ne portait pas les couleurs de la Méditerranée, mais de la Germanie. Le mot « Breisach », écrit sur la poupe, désigne une localité actuelle de l’Allemagne.

     

    Le cycle du rapace

     

    « EOS », écrit au-dessus de « Breisach », est le nom de la déesse Aurore de l’Antiquité grecque. Ce serait le nom de baptême de ce Bavaria Cruiser Voyager 36. Le bateau appartenait à l’agence de location Buechi.com, qui a laissé sa signature sur la bôme et qui est basée à Portoferraio, sur l’île d’Elbe.

    Tous ces éléments administratifs, qui n’avaient aucune connexion avec l’Hexagone, autorisaient-ils les trois hommes à se conduire avec brutalité et de façon si malhonnête dans les eaux françaises ?

    La sourde oreille qu’affichaient les trois rustres n’était pas due à leur manque de maîtrise de la langue française, mais à leur je-m’en-foutisme, qui était coutumier.

    Le mousse ne s’est pas laissé démonter par l’inertie provocatrice des trois malotrus. De nouveau, il a eu recours à la langue de Molière et a hurlé : « C’est trop près là ! ». Flairant le scandale, le bateau discourtois et malhonnête s’est résigné, dans l’énervement et la douleur, à relever l’ancre et à partir.

    Monter la garde, repousser les assauts, se protéger des rapaces, de l’aurore jusqu’à la tombée de la nuit, deux jours de suite.

     

    Le cycle du rapace

     

    Menace incessante, surveillance sans discontinuité en restant à bord. Aucun répit, aucun instant d’apaisement. L’acharnement des rapaces qui multipliaient leurs manœuvres circulaires condamnait le capitaine et le mousse à ne pas quitter le bateau et à demeurer constamment sur le qui-vive.

    Mais, ce n’était pas encore le pire. Il ferait son apparition le lendemain et le surlendemain. Après l’usure à Macinaggio, il y a eu l’implosion à Saint-Florent.

    Pourtant, l’escale à Saint-Florent a commencé dans des conditions très agréables. Le Zeph était presque seul au milieu de la baie.

     

    Le cycle du rapace

     

    Le capitaine s’est mis assez loin des phares pour éviter la cohue qu’engendrerait le désir de proximité avec la terre ferme. La décision du capitaine avait un coût : le nombre de coups de rame pour aller à terre et revenir serait forcément plus grand. Qu’importe l’exercice physique, si en échange, on a la tranquillité.

    Terrible illusion. Calculs très, très mauvais. En effet, le bel espace vide dont s’est entouré le Zeph et que recommande vivement la sécurité, ne tarderait pas à être convoité, dépecé et dévoré par des rapaces de tous genres.

    Les rapaces ont leur odeur propre.

    Le premier rapace qui s’est manifesté ce jour-là dans les eaux de Saint-Florent pour harceler le Zeph puait la grossièreté. Le bateau qui s’est singularisé par sa vulgarité s’était collé aux baskets du Zeph pendant que Morphée nous berçait pour nous faire oublier les nuits meurtries et saccagées à Macinaggio.

    Donc, à l’arrière du Zeph, entre l’éolienne et le panneau solaire le plus proche, se découpait le profil du bateau qui avait furtivement sorti ses griffes pour s’emparer de l’emplacement.

     

    Le cycle du rapace

     

    Mais d’autres griffes, plus méchantes, allaient surgir.

    En effet, dès qu’il a aperçu nos deux silhouettes en chair et en os, il nous a apostrophés avec rudesse et mépris. En pleine figure, nous avons reçu : « Va dormir ! ».

    Pourquoi cette véhémence ? Pourquoi cette hargne ?

    L’homme dont la blancheur des cheveux ne disait pas la sagesse mais le déshonneur, nous traitait comme de la racaille. Ce faisant, c’était lui qui se comportait comme de la racaille. Qu’est-ce qui en nous le gênait tant, le dérangeait tant ? Notre jeunesse ? Notre fortune ?

    Malgré l’indignation, nous avons trouvé la situation fort cocasse, car justement, nous émergions des bras de Morphée. Et l’homme qui s’était montré volontairement offensant, nous disait de nous y retourner.

    Le rapace a attaqué en premier parce qu’il avait peur qu’on ne le dépossède de sa prise. Sa tactique consistait à vexer, blesser et intimider pour éloigner, mettre à distance.

    La promptitude des coups de bec et de griffes était sans aucun doute motivée par le sentiment de culpabilité. L’homme hargneux et grossier redoutait que nous ne lui reprochions de ne pas avoir respecté les distances de sécurité.

    Pourquoi le renvoi à la couchette s’est-il fait sur le mode du singulier et non sur celui du pluriel ? Pourquoi nous a-t-on lancé à figure « Va dormir ! » et non « Allez dormir ! » ? Ce n’était pas parce que l’homme au comportement rapace ne savait pas compter ou ne voyait pas clair. La conjugaison à la deuxième personne du singulier rendait le ton plus agressif, plus mordant et plus méprisant.

    Après l’éclaboussure, le mousse a repris ses esprits et a crié à l’agresseur : « C’est trop près et trop dangereux ! ». Et l’homme, de riposter avec un torrent de sonorités non en usage dans l’Hexagone, mais qui exprimaient sans équivoque l’opposition, l’obstination et l’exécration.

    Le mousse sentait à côté de lui le capitaine entrer en ébullition à cause du subterfuge de la langue étrangère.

    En direction de l’homme irrespectueux et méprisant, le mousse a crié : « On est en France ! On parle la langue française ! »

    L’argument a déstabilisé parce qu’il était culturel et non militaire. Le mousse a profité de l’avantage éphémère pour rappeler la règle de sécurité. De nouveau, il a crié : « Vous êtes trop près ! ».

    Sur l’autre bateau, on feignait la reddition, mais on ne bougeait pas du tout. On ne disait plus aucun mot, mais on ne changeait pas d’emplacement. Obstination qui annonçait une guerre d’usure.

    Le rapace exhibait l’immobilité pour mieux guetter l’heure de la revanche.

    Le capitaine a dit au mousse que le pavillon du grossier personnage était belge. Le flot de sonorités étranges qu’il avait déversées contre nous appartenait donc à la langue flamande.

    Tapi dans sa mauvaise foi, le bateau flamand a cru voir, peu de temps après, son affront lavé par le sémillant et téméraire Meltemi. Un rapace, qui viendrait au secours d’un autre rapace !

    La témérité en matière de sans-gêne désarçonne d’abord. Le culot est une arme qui utilise l’effet de surprise. Pour neutraliser celui-ci, il faut contre-attaquer en utilisant aussi l’effet de surprise.

    Le Meltemi avait une très fière allure, avec une jolie coque et une belle mâture. C’était un Océanis 54, qui était tout heureux de porter les couleurs de l’Allemagne. Il impressionnait par son apparence physique, mais aussi par son nom qui sonnait très grec, et qui faisait miroiter l’érudition et les belles manières.

     

    Le cycle du rapace

     

    Venu de l’horizon septentrional, il a foncé sur le mouillage de Saint-Florent et frôlé le flanc droit du Zeph. Le mousse, qui était occupé avec des prises de vue en direction de la poupe, s’est retourné pour constater l’approche triomphale. Le Meltemi, maintenant presque à l’arrêt, prenait le temps de dévisager le Zeph. Le mousse se demandait si c’était le trépied du photographe ou le jardin des aromatiques qui retenait ainsi l’attention du Meltemi. En fait, le Meltemi n’était pas dans la contemplation, mais dans le calcul. Il calculait l’espace libre dont le Zeph s’était entouré. Une fois les informations enregistrées, il finissait sa première boucle autour du Zeph, puis en recommençait une autre, comme pour confirmer les projections et peaufiner les calculs. Naïf, ingénu et niais, le mousse se réjouissait qu’un voilier avec un nom aussi grec fasse la cour au Zeph. Soudain, le Meltemi s’est immobilisé au début de son troisième cycle, là où il avait fait ses premières observations. Le profil que le mousse avait pris pour celui d’un admirateur, s’est démasqué : c’était celui d’un prédateur. Menaçant, le Meltemi s’apprêtait à mettre en action ses griffes et à s’emparer de l’emplacement.

    Entre le Meltemi et le Zeph, il n’y avait même pas l’espace de deux largeurs de bateau. L’effet de surprise préparé par le Meltemi était bien mené. Le mousse était plongé dans l’épouvante. Mais quelque chose lui a tout de suite donné l’esprit d’à-propos. Ce quelque chose était le violent contraste entre l’allure distinguée des personnes à bord du Meltemi et l’aberration de leur geste.

     

    Le cycle du rapace

     

    Le mousse savait qu’il était plus difficile de faire relever l’ancre que d’empêcher de la laisser choir vers le fond. Il fallait donc vite, vite, intervenir avant qu’elle ne quitte le haut de la proue.

    Prenant à témoin les collines de Saint-Florent, le mousse a hurlé en direction du Meltemi : « Vous êtes trop près là ! ».

    Une phrase complète en français, sans faute de grammaire, prononcée sans accent, venait de surgir de la bouche d’un « Chinois » malingre, que le Meltemi s’était plu à reléguer dans l’image d’Épinal associée au trépied et à l’appareil photo. Son cri de désapprobation, audible, intelligible et inattendu, a créé l’effet de surprise inverse. À l’avant du Meltemi, les deux silhouettes masculines qui s’étaient accroupies pour lâcher l’ancre se sont figées. Celui qui était à la barre ne comprenait pas cette immobilité soudaine et ne l’acceptait pas.

    D’une voix généreuse et ample, le mousse a de nouveau rappelé les règles de bienséance et de sécurité à ces personnes qui semblaient cultivées et érudites. Suite à cette deuxième intervention orale, des mots marmonnés dans une langue qui n’était pas celle de Molière circulaient entre la poupe et la proue du Meltemi. Pendant que se déroulait cet échange crispé, le mousse a vu sur le Meltemi deux silhouettes féminines assises près du mât. Hiératiques, elles se prenaient pour Héra et Athéna en personne.

    Après délibération, le rapace s’est résigné à ne pas faire usage de ses griffes.

    Contrarié et bafoué, le Meltemi a repris son troisième cycle en effectuant une embardée qui a failli le faire buter contre l’ancre du Zeph. Geste d’inattention, mais aussi de colère et de dépit.

    Peu de temps après que le Meltemi a renoncé à sa proie, un autre prédateur est venu assiéger le Zeph à bâbord. L’assaillant avait moins d’envergure et de prestance que le Meltemi, mais le même culot et le même entêtement. L’instinct prédateur se voyait jusque dans le pavillon, qui exhibait les silhouettes de deux léopards dorés.

    Le Zeph devait-il capituler, c’est-à-dire laisser faire ? Dans ce cas, à quoi cela aurait-il servi de prendre des précautions et de monter la garde depuis des heures et des heures ?

    Le mousse n’a pas voulu battre en retraite. Il a crié en direction de l’assaillant : « Vous êtes trop près là ! ». Celui-ci a pris pour une divagation ce qu’il venait d’entendre. Et il a continué à préparer son ancre. Outré, le mousse s’est mis à hurler plus fort : « Vous êtes trop près là ! On va tourner, et on va vous percuter dans la nuit ! ».

    Sur le bateau imprudent, tout s’est arrêté net. Mille yeux se sont tournés vers celui qui venait d’être interpellé. Honteux d’être soudainement le point de convergence de tant de regards, le bateau audacieux a relevé son ancre et quitté les lieux.

    Juste après son départ, un autre bateau a montré son museau, toujours à bâbord du Zeph, toujours avec un espace qui ne laisserait pas passer entre les deux coques, deux autres bateaux simultanément. À la proue, un homme s’activait pour lâcher l’ancre. Il venait de découvrir un emplacement de choix. Vite, il fallait qu’il tienne fermement sa prise dans ses griffes, avant qu’un autre rapace ne s’en empare.

    Écœuré et exténué, le mousse a quand même rassemblé ses forces pour dissuader le rapace hardi.

    L’homme surpris en train de manier son ancre a avancé le leurre de la politesse et s’est couvert avec le bouclier de la précision du chronomètre. Effectivement, avec une courtoisie surprenante, il a fait remarquer au mousse que l’ancre n’était pas encore lâchée. C’est vrai, elle n’a pas touché l’eau et pendait encore à mi-hauteur du flanc émergé. Sans maugréer, l’homme a remonté l’ancre, puis est parti. Il a décrit trois cycles autour du Zeph, pour revenir au même endroit que tout à l’heure.

    Et pour échapper à une nouvelle confrontation avec le Zeph, le bateau rusé et malicieux a reculé de quelques mètres, puis a lâché tranquillement son ancre. Manifestement, le rapace roublard s’est payé la tête du Zeph.

    Sur ces entrefaites, une forêt de mâts surgissait à l’horizon et progressait à toute vitesse vers le mouillage.

    Ce n’était plus le moment d’ergoter avec le fieffé manipulateur au sujet du rayon d’évitage. À partir de cet instant, le péril venait de la direction opposée. Un nombre incalculable de rapaces s’apprêtait à assiéger le mouillage. Le capitaine se décomposait à l’idée de devoir tenir tête à tant de prédateurs, qui ne feraient aucune concession. Il était convaincu que le Zeph finirait par succomber à cause de la férocité des coups de becs et de griffes.

    Aussi le capitaine a-t-il décidé d’abandonner le trésor. Dans la foulée, il a sonné la retraite. Le Zeph s’est donc extrait du piège et s’est réfugié vers les montagnes à l’extérieur de la baie.

     

    Le cycle du rapace

     

    Sans force, sans élan vital, sans perspective, le Zeph était comme une dépouille, exposée aux ravages du vent et de la houle. Et même dans cet état moribond, il était encore poursuivi et harcelé par un rapace, qui ne cachait pas son instinct de charognard.

    Le capitaine baissait les bras. D’autres l’auraient fait bien avant lui. Il en avait assez de guerroyer contre des manières de voyous. Il a ordonné qu’à bord du Zeph, tous devaient baisser les bras et ne plus entraver les rapaces dans leur instinct de prédateur.

    Crépuscule d’amertume. Soirée d’affliction.

    Après une journée d’horreur et une nuit cauchemardesque, le Zeph suffoquait. Au moment de se ravitailler en carburant, son souffle vital s’est bloqué.

     

    Le cycle du rapace

     

    La station à essence, qui se trouvait à côté du phare rouge, était à portée de voix. Et pourtant, elle semblait désespérément inaccessible.

    L’oppression, par sa redoutable récurrence, rendait le naufrage imminent.

    Le lendemain matin, même symptôme inquiétant et tragique. Problème respiratoire ou cardiaque ? Seules les divinités pouvaient faire le diagnostic.

    Le Zeph se trouvait à Saleccia, au large du désert des Agriates.

     

    Le cycle du rapace

     

    Le nouvel environnement paisible n’a pas réussi à faire oublier la nuisance des eaux de Saint-Forent toutes proches.

    Le Zeph somatisait.

    Se souvenir pour ne pas perdre son identité. Mais quand le souvenir est trop douloureux, il fait chavirer.

    Deux malaises en deux jours.

    À deux reprises, la mort, au sens littéral et biologique, s’est même invitée à bord du Zeph, plus exactement au poste du barreur. C’est là où les divinités sont intervenues, et que leur clémence, implorée depuis le départ de Port Napoléon, s’est manifestée. Sans cela, le Zeph aurait été orphelin dans les eaux de Saint-Florent, administrativement et moralement.

    Plaisir, où étais-tu ? Peut-il y avoir du plaisir quand il n’y a plus de savoir-vivre ? Peut-on parler de paradis quand c’est le règne de la loi du plus fort ou du plus malhonnête ?

    Est-il possible de survivre au milieu d’une meute de rapaces sans être rapace soi-même ? Si l’on n’est pas un prédateur, l’on devient immanquablement une proie.

     

    Le cycle du rapace

     

    Qui voudrait être une proie, et le rester jour après jour ?

    Le combat pour la survie est peut-être une nécessité, mais jamais un plaisir. Que savoure-t-on dans de tels moments quand on n’a pas le tempérament guerrier ? La sécurité abîmée par des coups de griffes acérées ? La paix déchiquetée par des coups de becs crochus et puissants ?

     

    Le cycle du rapace

     

    Faut-il subir, se taire pendant et surtout après ? Faut-il encaisser la coercition puis pratiquer le déni pour sauver la face, parce que le paradis recherché n’était qu’une chimère ?

    Qu’est qui fait qu’en mer, un espace de liberté se transforme en lieu de deuil ? Deuil pour la paix, parce qu’elle est saccagée par l’agressivité et la déraison. Deuil pour la mémoire, parce que les méfaits causés ou subis se répéteront le lendemain. À cause de sa démesure et de son délire, la convoitise endeuille la liberté promise par la mer.

    D’aucuns pourraient penser que le désordre généré par le comportement des rapaces n’était pas si grave que cela. C’est grave chaque fois que l’être humain s’enlaidit. C’est grave et c’est affligeant. Même l’oubli ne diminuerait en rien la laideur ainsi étalée.

    Les rapaces rencontrés par le Zeph effectuaient des cycles pour élaborer l’effet de surprise et foncer brutalement sur l’objet de leur convoitise.

    L’épreuve des rapaces interpelle la conscience et soulève une question essentielle : l’homme est-il dispensé d’avoir une éthique parce qu’il se trouve en mer ?


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  • Le cycle de la vie reçoit sa première impulsion des flots mouvants ou de la terre ferme ? Cette première impulsion vient-elle de l’Est ou de l’Ouest ?

    Une jeune femme qui habitait sur une colline dominant la baie de Nagasaki a commencé un nouveau cycle de la vie avec le débarquement d’un marin. Celui qui faisait escale avait le grade de lieutenant de la marine américaine.

    C’était donc l’Occident qui était à l’origine du nouveau cycle de la vie, qu’allait embrasser la jeune femme née au pays du soleil levant.

     

    Le cycle de la vie

     

    Ce conte où se déploient et s’enchevêtrent maints cycles de la vie est un conte musical. L’illustre maestro Giaccomo Puccini a chorégraphié le ballet de ces cycles avec les tonalités du tragique qui lui sont chères.

    Le cycle de la vie est-il comme un tour de piste qui ramène au point de départ et offre une nouvelle chance ?

    Le marin que la jeune femme aimait passionnément et avec qui elle s’est unie légalement, devait rentrer au pays et lui a promis qu’il serait de retour à la prochaine saison de nidification du rouge-gorge. Pendant qu’elle attendait ce retour, le rouge-gorge a refait son nid trois fois à Nagasaki. Aussi a-t-elle demandé à l’ami de celui qu’elle aimait si de l’autre côté de l’Océan, le rouge-gorge mettait trois fois plus de temps pour refaire son nid.

    Le cycle de la vie du passereau au col rouge serait-il trois fois plus long de l’autre côté du Pacifique que de ce côté ? Qu’est-ce qui créait l’impression que le temps s’allongeait sur l’autre rive et provoquait ainsi la confusion chez la jeune femme ? L’absence de nouvelles de la part de l’homme parti ? Ou plutôt le déficit de parole de celui-ci, au sens où il n’a pas du tout tenu parole ?

    La disparité des saisons de nidification du rouge-gorge n’entamait pas chez la jeune femme ni la solidité de son espoir, ni la clarté de sa vision. Faisant abstraction de l’amenuisement des ressources financières, elle disait avec optimisme à sa servante :

    « Senti. – Un bel dì, vedremo

    levarsi un fil di fumo sull’estremo

    confin del mare.

    E poi la nave appare.

    Poi la nave bianca

    Entra nel porto, romba il suo saluto. »

     

    « Écoute. – Un beau jour, nous verrons

    se lever un filet de fumée aux extrêmes

    confins de la mer.

    Et le navire apparaîtra.

    Puis le navire blanc

    entrera dans le port, son salut retentira. »

    C’est l’un des plus beaux airs de l’œuvre de Puccini.

    Dans la perspective du retour rêvé, l’information visuelle précédait l’information sonore : d’abord le filet de fumée, puis la coque blanche et enfin la joyeuse canonnade.

    La rupture du silence dans la réalité a eu lieu avec la visite d’un ami du marin. La cruauté du sort faisait que le visiteur était porteur d’une lettre de rupture. Le marin voulait donc clore le cycle commencé trois ans plus tôt, mais il l’a fait par courrier et par personne interposée. À une absence prolongée, il a ajouté un semblant de présence.

    Le désir de bonheur était si ardent chez la jeune femme que celle-ci interrompait sans arrêt la lecture de la lettre. Pire, elle transformait à son avantage tout ce qui était lu.

     

    Le cycle de la vie

     

    Le cycle épistolaire dans lequel s’était réfugié le marin devenait une succession de quiproquos. Contrarié, agacé, le porteur de la lettre l’a rangée dans sa poche. Manifestement, le cycle épistolaire a été clos prématurément.

    Cette clôture précoce avait-elle un impact sur le déroulement du cycle de la vie pour la jeune femme ? La disparition du premier subterfuge d’interposition a entraîné une accélération du cycle de l’aveu. Le porte-parole s’est résolu à faire surgir le spectre de la désertion du mari.

    Avec clarté, la jeune femme a répondu que son propre cycle de la vie pourrait retrouver sa forme primitive, du temps où elle-même était geisha, ou s’arrêter tout simplement.

    Il restait un seul moyen pour arrêter la désertion du marin : la conscience qu’il était père d’un fils qui l’attendait depuis plus de deux ans.

    L’irruption du jeune protagoniste dans le cycle de la vie où évoluaient ensemble sa mère et son père empêcherait-elle ce cycle de se rompre ?

    Blessée cruellement, la jeune femme a commencé à envisager le pire, c’est-à-dire qu’elle serait contrainte de redevenir geisha pour gagner le pain et le vêtement de son fils.

    Le cycle de la vie est aussi celui de la subsistance matérielle. Jadis, la jeune femme avait grandi dans une famille prospère. Puis un revers de fortune l’avait contrainte à être geisha pour subvenir à ses besoins. Triste période, expérience navrante, souvenir douloureux. Servir le thé, jouer de la musique, chanter, danser, pour apporter du plaisir, qui n’était pas que visuel, à ceux qui avaient payé pour avoir de la compagnie. Offrir son charme, ses charmes, contre son gré, par vile nécessité.

    La jeune femme ne voulait plus renouer avec cet état de servitude. Elle en pleurait de chagrin. Devant le porteur de la mauvaise nouvelle, elle faisait monter cette complainte :

    « E la canzon giuliva e lieta

    in un singhiozzo finirà !

    No, no ! questo mai !

    questo mestier che al disonore porta !

    Morta ! Mai più danzar !

    Piuttosto la mia vita vo’ troncar !

    Ah ! morta ! »

     

    « Et la chanson joyeuse et gaie,

    en un sanglot finira !

    Non, non ! Jamais cela !

    Ce métier qui mène au déshonneur !

    Mourir ! Mais jamais plus danser !

    Plutôt abréger ma vie !

    Ah ! Mourir ! »

    Pour la jeune femme, le cycle de la geisha était définitivement clos et enterré.

    Après ce chant de l’amertume et du désespoir, elle a entendu le canon du port. L’hypothèse de la désertion du mari était ébranlée par la détonation, qui annonçait l’arrivée d’un navire étranger.

     

    Le cycle de la vie

     

    La jeune femme a reconnu la couleur du bateau, puis la bannière étoilée. Elle s’est emparée d’une longue-vue pour obtenir plus de détails. En donnant avec certitude le nom du bateau, si ardemment attendu, l’instrument d’optique fonctionnait comme un trait d’union entre la jeune femme et le cycle distendu de l’Océan. Le dénouement semblait tout proche. Pour la jeune femme, son cycle de la vie bénéficiait soudain d’un regain de vitalité.

    La colline qui dominait le port n’a pas changé. La maison où a eu lieu la nuit d’amour, non plus, au moins de l’extérieur.

     

    Le cycle de la vie

     

     

    Mais à l’intérieur, le cycle de la vie a fait fleurir les tendres années d’un fils né de l’Occident et de l’Extrême-Orient.

    La jeune femme pensait retrouver le marin venu d’ailleurs, tel qu’il était le jour du mariage. C’est pourquoi elle a demandé à sa servante d’inonder la maison avec les fleurs du jardin, quitte à dépouiller tous les arbres.

    Anticiper la chute des pétales, raccourcir le cycle de la sève.

     

    Le cycle de la vie

     

    La joie et l’impatience de la jeune épouse provoquaient une accélération du temps de la nature.

    Après avoir demandé la gaieté pour la maison, elle a demandé la gaieté pour elle-même. Voulant se faire belle pour accueillir son bien-aimé, elle s’est regardée dans un miroir. Et là, elle a vu les ravages causés par trois années passées à attendre.

     

    Le cycle de la vie

     

    À vrai dire, le nombre d’années ne se lisait pas dans le miroir, qui ne donnait qu’une réponse qualitative. L’information quantitative était apportée par la nidification du rouge-gorge, et surtout par l’âge du fils qui a grandi sans avoir connu de père.

    Débordants de confiance, la jeune femme, son fils et la servante se sont installés pour guetter l’apparition de l’homme parti il y a trois ans. L’espoir commençait à renaître. Mais l’attente nocturne serait très longue.

     

    Le cycle de la vie

     

    Entre le début de l’attente nocturne et l’apparition de l’aube, tout se figeait sur scène : et le décor, et les trois personnages. Immobilité qui disait la dureté de l’épreuve, le courage investi, la noblesse d’âme déployée. La transition musicale était assurée par un chœur à bouche fermée (coro a bocca chiusa).

    C’est l’une des trouvailles les plus fabuleuses du répertoire lyrique. Le chant se déroule en gardant la bouche fermée pendant trois minutes. Chant de l’intimité, musique de l’intériorité. On capte l’émanation d’un huis clos.

    La parole dépouillée de son relief évoque l’existence privée de ses stimuli et annonce l’étouffement du cri de douleur.

    C’est le cycle le plus court et le plus ramassé. La parole revient tout de suite à elle-même, dans la plus petite chambre d’écho, qui est sa matrice originelle.

    Prélude du dévoilement de l’instant de vérité.

    On n’accompagne plus de l’extérieur les illusions de la jeune femme. On entre avec douceur dans son univers onirique et l’on vit de l’intérieur le désarroi qui commence à poindre.

    Après le répit de la nuit, l’aube a apporté sa part de cruauté.

    Le marin a gravi la colline, est arrivé jusqu’à la maison, mais n’a pas franchi le seuil. À cause du manque de courage, le cycle des retrouvailles restait inachevé et menaçait même de se rompre.

    La jeune femme a découvert que le marin était venu avec la femme américaine qu’il avait épousée il y a un an, et que ces deux-là voulaient emmener son fils.

    L’irréparable a été commis.

    Non seulement le marin en qui la jeune femme avait cru était un déserteur. En plus, il est revenu pour voler l’enfant du bonheur.

    Le marin a pris la fuite, lui qui n’avait pas tenu parole. Et c’était une parole d’honneur qui le rattrapait et permettait l’achèvement du cycle. En effet, la jeune épouse a donné rendez-vous à l’homme et lui a dit de revenir en personne dans une demi-heure. Ce serait à lui seul qu’elle remettrait leur fils.

    Une demi-heure pour clore un cycle qui durait depuis trois ans !

    La jeune épouse a exigé une présence physique, en chair et en os. Elle ne voulait plus d’une présence virtuelle, qui se manifesterait par l’intermédiaire d’une lettre ou à travers la médiation d’un ami. Il y a trois ans, le cycle de l’amour n’a pas commencé dans un univers virtuel, mais par la fusion de deux présences physiques.

    Après le départ des visiteurs, la jeune femme a pris le couteau paternel, l’a libéré de son étui laqué et a lu l’inscription qui était sur la lame :

    « Con onor muore

    Chi non può serbar vita con onore »

     

    « Que meure avec honneur

    Celui qui ne peut vivre dans l’honneur. »

    En la circonstance, deux cycles étaient imbriqués : celui de la matière et celui de l’esprit.

    La matière agissait par le tranchant de la lame pendant que l’esprit donnait la justification du geste. L’honneur régissait la longueur du cycle de la vie.

    L’objet, dangereux mais précieux, était un legs paternel. Jadis, le père avait à s’en servir sur sa propre personne, sur ordre de l’Empereur.

    L’instrument tranchant est apparu pour la première fois parmi les objets qu’apportait la mariée en guise de dot. Le souvenir du geste paternel était entretenu. La filiation n’a pas été interrompue. Mais l’objet était soustrait à la curiosité du marié grâce au prétexte de la pudeur. À ce moment-là, l’objet, devenu inoffensif, ne semblait pas concerner l’avenir du nouveau couple. C’était le marieur qui a murmuré à l’oreille du marié le récit de l’usage jadis fatal. Comme si le passé ne s’est pas résigné à disparaître complètement.

    Deuxième apparition de la lame : après l’interruption de la lecture de la lettre, c’était encore le marieur qui a eu maille à partir avec l’objet dangereux. Parce que le vilain personnage s’amusait à propager aux quatre vents que le fils était de père inconnu, la jeune femme menaçait de frapper le « crapaud » avec le couteau paternel.

     

    Le cycle de la vie

     

    La lame était encore associée à la nécessité de mettre fin au déshonneur que provoquaient les propos de l’homme médisant. L’interposition de la servante a permis au « crapaud » de sauver sa peau.

    Troisième apparition de la lame : devant la statue de Bouddha, après le départ des visiteurs. L’examen de la lame mettait la jeune femme face à son destin d’épouse.

     

    Le cycle de la vie

     

    La lame servait de miroir. Ce n’était plus le miroir de la veille, qui avait témoigné de la patience sans limite. Le miroir de ce matin disait que le cycle de la confiance est arrivé à son terme.

    À l’heure de l’irréversible, le cycle du métal rigide s’accompagnait de celui de l’étoffe souple. La souplesse du tissu avait un double usage. Employé pour atténuer la cruauté du sort, il accomplissait son cycle protecteur en s’adaptant à l’anatomie de la mère et du fils.

    Premier usage pour le tissu : bander les yeux du fils, que la servante venait de pousser vers la mère pour tenter d’arrêter le geste sacrificiel de celle-ci.

     

    Le cycle de la vie

     

    Le cycle autour de la boîte crânienne, à hauteur des yeux, était une manière de préserver l’innocence et de sauver la pureté.

    Visuellement et moralement, la jeune femme a opéré une dissociation entre deux cycles de la vie : le sien propre et celui de son fils.

    Deuxième usage pour le tissu : s’enrouler autour du cou qu’allait transpercer la lame. Nécessité protocolaire pour assurer la dignité jusqu’à l’instant ultime. Le protocole était explicite :

    « il gran velo bianco le circonda il collo »

     

    « le grand voile blanc lui entoure le cou ».

    La blancheur de l’étoffe témoignait de l’obligation de préserver l’honneur de toute souillure.

    De l’armoire, la jeune femme a tiré le grand voile blanc, qu’elle a ensuite jeté par-dessus le paravent destiné à garantir la solennité et la solitude de l’immolation. Ce n’était qu’après avoir sorti l’étoffe blanche que la jeune femme a pris le couteau paternel, qui était accroché près de l’autel du Bouddha. Donc, chronologiquement, le cycle du tissu a précédé celui du métal pendant les préparatifs du sacrifice.

    Après les adieux déchirants faits à son fils, la jeune femme a disparu derrière l'écran qui protégeait des regards indiscrets ou malveillants.

     

    Le cycle de la vie

     

    En tombant par terre, le couteau a fait retentir le bruit de sa chute. Le grand voile blanc a disparu derrière la cloison qui assurait le respect de la pudeur. Puis il a réapparu autour du coup de celle qui venait de s’immoler, et qui se penchait hors du paravent.

     

    Le cycle de la vie

     

    Le cycle du tissu s’est refermé après celui du métal quand s’est achevée l’immolation.

    Le déroulement du geste sacrificiel montrait que c’était le cycle du tissu qui a encadré celui du métal.

    La jeune femme a clos le cycle de l’honneur en même temps que celui de l’amour sous le regard de Bouddha. C’est-à-dire sous le regard de la tradition.

    En la circonstance, l’instrument et la manière utilisés pour clore le cycle de la vie étaient strictement conformes à la tradition.

    Pourtant, il y a trois, quand le cycle de l’amour venait d’éclore, c’était le cycle de la liberté et du renouveau. Liberté acquise en s’affranchissant de plein gré du culte des ancêtres et du poids de la tradition. Renouveau en adoptant librement le monothéisme du bien-aimé.

    Le cycle de l’amour était celui du libre arbitre, de l’audace et du courage.

    Du courage, il en fallait, parce la nouvelle liberté de la mariée lui valait le reniement immédiat de toute sa famille. Un oncle, qui était bonze, a même fait irruption lors de la cérémonie de mariage pour lancer de terribles imprécations contre la jeune mariée, qu’il considérait comme une renégate impardonnable.

    Le cycle de la spiritualité a commencé par un combat âpre et sans merci. Mais la jeune épouse tenait bon parce que le cycle de l’amour qui venait de s’ouvrir était celui de la pureté.

    Trois ans après, le cycle de l’amour était encore le cycle de la pureté. Une pureté qui refusait catégoriquement d’être souillée par une trahison.

    Le cycle de la pureté faisait de lui un cycle de l’unicité. Pour la jeune épouse, le marin qui a gravi la colline il y a trois ans n’était pas interchangeable.

    Se pourrait-il aussi que ce soit le cycle de la candeur ? La candeur dans la relation à l’être aimé est une forme de bonté. Une bonté qui a permis de ne pas défaillir pendant les trois longues années.

    Nullement candide par rapport au frein de la tradition, la jeune femme ne s’est pas gênée pour dire :

    « Pigri ed obesi

    son gli Dei Giapponesi. »

     

    « Paresseux et obèses,

    voilà comment sont les Dieux Japonais. »

    Ce qui paraissait être de la candeur n’était que l’expression du libre arbitre. En effet, la jeune femme a choisi de se donner entièrement à l’homme qui venait de l’autre côté de l’Océan, de lui faire entièrement confiance. Coup de foudre pour ce qui représentait l’ailleurs. Mais aussi gratitude infinie pour celui qui l’a délivrée de la servitude qu’elle avait vécue du temps où elle était geisha. Il y a trois ans, la jeune femme a pris son destin en mains en exerçant son libre arbitre.

    À présent, son geste sacrificiel était aussi une manifestation du libre arbitre.

    Juste avant la nuit de noces, le marin a exprimé sa tendresse en prononçant ces mots :

    « Mia Butterfly !...come t’han ben nomata

    tenue farfalla... »

     

    « Ma Butterfly...comme ils t’ont bien nommée

    petit papillon menu... »

    Dans sa langue maternelle, la jeune femme s’appelait Cio-Cio-San, qui signifie papillon.

     

    Le cycle de la vie

     

    Occidentalisé, le nom propre est devenu Butterfly. Le marin nouvellement conquis prenait soudain conscience de l’adéquation entre le nom de sa future épouse et l’extrême fragilité de celle-ci.

    La jeune femme, que traversait un pressentiment, a répondu à son futur mari :

    « Dicon che oltre mare

    se cade in man dell’uomo, ogni farfalla

    da uno spillo è trafitta

    ed in tavole infitta ! »

     

    « On m’a dit qu’au-delà des mers

    s’il tombe entre les mains de l’homme, le papillon

    sera percé d’une épingle

    et fixé sur une planche ! »

    De l’autre côté de l’Océan, les lépidoptères meurent par surprise et sont transpercés par le caprice des collectionneurs. Le papillon de Nagasaki n’a pas voulu être la proie d’un chasseur qui la capturerait puis l’épinglerait sur une planche d’entomologiste. Butterfly voulait clore elle-même le cycle de sa vie en usant de son libre arbitre. Elle serait transpercée, non à cause de son inattention ou de sa faiblesse, mais par amour de sa liberté et de sa pureté. Le papillon de Nagasaki a voulu être maître de sa propre fin en décidant de l’instant et de la modalité.

    L’exercice du libre arbitre a conduit au choix d’un départ dans la dignité. Le seul moyen de concrétiser ce choix était de suivre le geste paternel. Le cycle de la nouvelle vie de Cio-Cio-San ne s’est pas terminé par un retour volontaire à la tradition. Il s’est clos comme il avait vu le jour, dans la glorification du libre arbitre et dans la célébration de la pureté.

    Dans le même ordre d’idées, il est légitime de rappeler que la chanson française a ces paroles bien connues :

    " Il faut savoir coûte que coûte

    Garder toute sa dignité

    Et malgré ce qu'il nous en coûte

    S'en aller sans se retourner

    Face au destin qui nous désarme

    Et devant le bonheur perdu..."

    Pendant que le corps chancelant de la jeune femme s’approchait du fils qui avait toujours les yeux bandés, une voix a retenti à l’extérieur de la maison. C’était le marin qui criait : « Butterfly ! Butterfly ! ». Mais c’était trop tard.

    L’homme devait revenir à Nagasaki au printemps qui suivrait le jour de mariage. Le cycle de l’Océan s’est refermé avec deux ans de retard. Malgré cela, une nouvelle chance s’offrait à celui qui n’avait pas tenu parole. Mais il fallait grimper la colline à temps. Et là encore, le marin qui s’est joué de la sincérité de sa jeune épouse, a trouvé le moyen d’arriver en retard.

    Quand l’homme qui se vantait de jouer avec l’amour est entré dans la pièce, le cycle de la vie s’est définitivement clos pour la jeune femme.

    L’histoire de la rencontre de ces deux êtres qui s’étaient aimés passionnément un soir, avait pour décor la colline qui dominait la baie de Nagasaki. Le cycle de la colline avait commencé dans la joie, le chant, la séduction et l’espoir. Pour la jeune femme, il s’est refermé dans les larmes et le sang. Pour le marin, il restait béant à cause du remords.

    La veille du geste sacrificiel, quand tout espoir était encore permis, la jeune femme avait répondu pour son fils, à qui l’ami médiateur avait demandé le nom :

    « Oggi il mio nome è : Dolore. Però

    dite al babbo, scrivendogli, che il giorno

    del suo ritorno

    Gioia, mi chiamerò. »

     

    « Aujourd’hui mon nom est : Douleur. Pourtant

    dites à papa, en lui écrivant, que le jour

    de son retour

    Joie, je m’appellerai. »

    Pour le fils, le cycle de la vie a commencé dans la douleur. Patiemment, celui-ci attendait le jour où il serait rempli d’allégresse. Ce jour n’est pas venu malgré le retour du père. Le retour de la figure paternelle n’a pas transformé la douleur en joie, mais en détresse, en causant l’affaiblissement définitif des bras maternels. Après la disparition de ceux-ci, la première personne qui a offert ses bras au fils et l’a consolé, n’était pas le père mais un étranger, bien que cet étranger soit un ami du père.

    Le marin a raté le rendez-vous fixé par le cycle de la vie de sa jeune épouse. Dans la même défaillance, il demeurait éloigné du cycle de la vie de son fils.

    Le cycle du papillon de Nagasaki s’est achevé non sans avoir fait de la colline qui surplombait le port un nid d’amour, de bonté et de patience. Mais le cycle de la vie menée par le marin était composé de virtualités, d’esquives et de dérobades.

     

    Le cycle de la vie

     

    Dans l’œuvre de Puccini, le cycle en provenance de la mer est celui de l’instabilité, de l’inconstance, de la frivolité, de la promesse non tenue, de la parole sans lendemain.

    À l’inverse, le cycle né de la terre est celui de la fidélité, de la persévérance, de la profondeur, du rêve devenu certitude, de la parole d’honneur.

    Dans son existence, le Zeph a vécu plusieurs cycles. L’un des plus passionnants est le cycle initiatique, qui a emprunté la route des Phocéens. La boucle a duré dix mois, qui ont magnifié le plaisir de l’autonomie.

     

    Le cycle de la vie

     

    À la fin du périple, le Zeph a retrouvé Port Napoléon avec les mêmes pontons, la même grue, la même capitainerie que lorsqu’il était parti. Mais le Zeph n’était plus le même. L’expérience de l’autonomie l’a rendu encore plus prévoyant et responsable.

    Un autre cycle important dans l’existence du Zeph est celui qu’a accompagné Asclépios. L’aventure a commencé au pied d’un escabeau et a duré douze mois. L’exploration était pleine de suspense. À la fin du voyage, le Zeph a retrouvé le même ber. Mais la boucle en compagnie d’Asclépios lui a donné encore plus d’humilité.

    Le cycle de la vie porte inéluctablement l’empreinte de la conscience. Cette conscience peut être active ou défaillante. Selon son degré d’éveil, elle confère au cycle de la vie un manque à gagner ou un bénéfice.


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  • La vision répandue de l’arène est celle d’une étendue sableuse circonscrite par un amphithéâtre de forme circulaire ou elliptique. La configuration apportée par l’architecture permet l’organisation du combat sous forme de cycles.

    Se peut-il que l’arène existe sans le concours de l’architecture ?

    Le sable qui est si abondant sur le bord de mer pourrait-il servir d’arène ? Bien sûr que oui. Homère le montre avec virtuosité dans l’Iliade.

    Sur le même sable, là où les proues de leurs nefs étaient venues se figer, a éclaté une guerre entre deux chefs de l’armée grecque.

    L’un était le commandant suprême du corps expéditionnaire. Il dirigeait une coalition de têtes couronnées, engagée dans une expédition punitive.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Il s’agissait de ramener une épouse volée, et surtout de s’emparer des trésors de la patrie du voleur.

    L’autre était le guerrier le plus vaillant et le plus valeureux de la troupe qui a débarqué.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Guerre fratricide, puisqu’elle opposait deux fils de l’Hellade : Agamemnon et Achille.

    Motif du conflit : le butin de guerre, qui était une captive, jadis reine.

     

    Le cycle de l'arène

     

    La belle captive était désirée dans le camp ennemi par les deux chefs les plus impulsifs et les plus obstinés.

    Ainsi, le cycle de l’arène qui commençait dès les premiers vers de l’Iliade n’opposait pas les Grecs et les Troyens, mais deux volontés farouches appartenant au même camp.

    Agamemnon a fait valoir ses prérogatives de Roi des rois. Vexé et frustré, Achille a riposté en se retirant du champ de bataille, privant ainsi son rival de la victoire militaire finale.

    Guerre d’usure donc, parce que la bouderie du guerrier le plus craint et le plus efficace devait durer indéfiniment.

    Le cycle de l’arène, qui était une guerre intestine, n’a pas tardé à entraîner le camp grec dans une terrible tourmente. Le retrait d’Achille a donné aux défenseurs de la cité assiégée un avantage psychologique et militaire considérable, à tel point que ceux-ci ont pu faire des incursions jusqu’aux abords de la flotte grecque et menacé de la livrer aux flammes.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Le cycle de la bouderie se poursuivait en engendrant un cycle de défaites pour les troupes grecques. Mais Achille restait inflexible dans sa colère et maintenant son retrait. Il éconduisait tous les émissaires venus pour le persuader de revenir dans l’arène militaire. Il rejetait toutes les requêtes, sauf une seule, celle de son cousin Patrocle.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Celui-ci a demandé l’autorisation d’emprunter l’armure du plus valeureux des Grecs pour repousser l’ennemi troyen. La permission a été accordée, mais elle a été assortie d’une mise en garde : Patrocle ne devrait pas poursuivre l’ennemi au-delà du camp grec qui était symbolisé par la présence des nefs.

    L’irruption de Patrocle dans l’arène, qui se déployait le long de la mer, a redonné l’avantage aux Grecs.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Ivre de ses nouveaux succès, le cousin d’Achille n’a pas tenu compte de l’avertissement de celui-ci, et s’est même présenté devant les murailles de Troie. C’est là où Patrocle a succombé sous la lance d’Hector, le plus illustre des défenseurs troyens.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Troyens et Grecs se sont violemment disputé le cadavre de Patrocle, qui ne portait déjà plus l’armure prêtée par le cousin. Car celle-ci venait d’être confisquée par l’ennemi.

    Parti du camp grec dans la fougue de la revanche et l’ivresse de la victoire, Patrocle est revenu sans vie et sans vêtement vers l’espace des nefs grecques. Le cycle de l’escapade militaire du cousin trop zélé, trop téméraire et trop imprudent s’est achevé dans l’affliction et la honte.

    Le cycle de la bouderie a pris fin avec la mort de Patrocle. À partir de là, l’arène ne s’est plus focalisée sur le sable pourléché par les vagues, elle se dispersait avec la poussière emportée par le vent jusqu’aux pieds des murailles de Troie.

    Désormais, Achille n’avait plus qu’une idée en tête : venger coûte que coûte la mort de son cousin bien-aimé.

    Fou de rage, Achille est retourné sur le champ de bataille, avec la nouvelle armure que sa mère avait commandée auprès d’Héphaïstos, l’orfèvre et armurier de l’Olympe.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Le peintre américain Benjamin West montre qu’Achille recevait des mains de sa mère les nouvelles armes pendant qu’il était au chevet de son cousin décédé. Les trois têtes sont alignées. La tête d’Achille est entre les deux autres, et plus proche de celle de son cousin que de celle de sa mère. Le choix des distances exprime l’émouvante proximité entre Achille et Patrocle, même après la mort de celui-ci. Le casque apporté par les mains maternelles est tout proche du visage d’Achille. Le nouveau casque s’inscrit dans une ligne courbe qui prend naissance à partir de la tête du cousin sans vie pour s’infléchir an niveau de celle du cousin encore en vie. Le menton de l’armure et celui de la chair vivante s’apprêtent à s’effleurer mutuellement, pour dire que l’heure de la vengeance est toute proche. Derrière la jambe gauche d’Achille, se trouve la nouvelle cuirasse, qui cache le bas du nouveau bouclier. Le regard d’Achille est plein de rage et de détermination. Une fureur et une ferme volonté qui expriment une douleur infinie.

    L’armure de qualité exceptionnelle, forgée par Héphaïstos, introduisait le nouveau cycle de l’arène.

    Engendré par le cycle de la bouderie, celui de la vengeance était nécessairement rempli de violence. Mais jusqu’à quel point ?

     

    Le cycle de l'arène

     

    Achille a commencé par enchaîner des carnages sur la route qui devait le mener vers le meurtrier de son cousin. L’énorme quantité de sang répandu par le justicier a pollué le fleuve Scamandre, qui a riposté en cherchant à noyer à trois reprises le cousin vengeur.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Sur une voûte du musée du Louvre, le peintre Louis-Charles-Auguste Couder a illustré le cycle de protestation du cours d’eau. Derrière l’homme à l’amure étincelante, et à ses pieds, on voit des cadavres troyens dans le lit du fleuve. Mécontent, le Scamandre a gonflé ses eaux avec le soutien de son affluent, le Simoïs. La crue ferait monter l’eau jusqu’aux épaules du guerrier sanguinaire. Le péril de la noyade le guettait. Et pire, ses jours étaient menacés par une mort sans gloire.

    La douleur du survivant était compréhensible. Son désir de représailles était légitime. Mais le délire de vengeance pourrait encourir la désapprobation. Même à Achille, rongé par le chagrin et la rage, tout n’était pas permis.

    L’arène grecque, aux temps homériques, aurait-elle des règles de bienséance ?

    Sauvé par Héphaïstos, qui avait fabriqué la nouvelle armure, Achille a fini par se retrouver face à face avec Hector, qui avait volé la vie du cousin malheureux, et qui s’était aussi emparé de l’armure prêtée.

    Effrayé, Hector a cherché à fuir la présence d’Achille en faisant trois fois le tour de Troie à pied. Cycle de la fuite et de la frayeur, qui présageait l’issue funeste de l’inévitable duel.

    Vaincu, Hector a refait sept autres cycles autour des murailles, mais cette fois-ci en tant que dépouille ensanglantée, attachée derrière le char du vainqueur.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Cycles de la vengeance insatiable. Cycles de la cruauté et de l’infamie, aussi.

    Les chevilles d’Hector ont été transpercées pour permettre la fixation au châssis du char.

    Effectivement, Achille s’était promis d’outrager le corps d’Hector.

    Dans la formation de la boucle de l’arène, le cycle funéraire était inéluctable, comme celui de la violence.

    La vive douleur provoquée par la rupture soudaine du cycle de l’affection, qui avait uni les deux cousins, a poussé Achille à organiser les funérailles de Patrocle dans la démesure.

    Achille a coupé ses propres cheveux, si magnifiques dans leurs reflets dorés, et les a déposés dans les mains de Patrocle, qui reposait au sommet du bûcher et qui s’apprêtait à emporter dans les flammes ces prémices.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Quand viendrait à son tour le trépas du premier, ses cendres rejoindraient celles du second et la même urne funéraire réunirait de nouveau les deux cousins. Clôture de deux cycles. L’un, organique, où le corps d’Achille retrouverait la partie capillaire, qui servait d’offrande préliminaire pour les retrouvailles dans l’au-delà. L’autre cycle, d’ordre affectif, serait parvenu à son terme quand les deux cousins seraient de nouveau réunis pour leur voyage vers l’éternité.

    Achille demeurait inconsolable après les funérailles de son cousin. La haine qu’il éprouvait à l’égard du Troyen n’a pas faibli. Chaque matin, à l’aube, la dépouille de celui-ci faisait trois fois le tour du nouveau tombeau, derrière le char de la vengeance, puis gisait, face contre terre, dans la poussière de l’arène remplie de fureur.

    L’Olympe s’en émouvait. Apollon, le dieu guérisseur, est intervenu pour empêcher que la chair d’Hector ne s’abîme. En effet, Homère écrit :

    ἀλλ’ ὅ γ’ ἐπεὶ ζεύξειεν ὑφ’ ἅρμασιν ὠκέας ἵππους, 14

    Ἕκτορα δ’ ἕλκεσθαι δησάσκετο δίφρου ὄπισθεν, 15

    τρὶς δ’ ἐρύσας περὶ σῆμα Μενοιτιάδαο θανόντος 16

    αὖτις ἐνὶ κλισίῃ παυέσκετο, τὸν δέ τ’ ἔασκεν 17

    ἐν κόνι ἐκτανύσας προπρηνέα· τοῖο δ’ Ἀπόλλων 18

    πᾶσαν ἀεικείην ἄπεχε χροῒ φῶτ’ ἐλεαίρων 19

    καὶ τεθνηότα περ· περὶ δ’ αἰγίδι πάντα κάλυπτε 20

    χρυσείῃ, ἵνα μή μιν ἀποδρύφοι ἑλκυστάζων. 21

    Ὁμήρου Ἰλιάδος κδ'

     

    « Achille place sous le joug ses coursiers rapides et attache derrière son char le cadavre d'Hector, qu'il traîne trois fois autour du tombeau de Patrocle ; puis il va de nouveau chercher le repos dans sa tente, en laissant Hector étendu dans la poussière. Apollon, touché du sort de ce héros qui n'est plus, préserve son corps des affreux traitements qu'on lui fait endurer : il le couvre entièrement de son égide d'or pour qu'Achille ne puisse lui déchirer les chairs en le traînant tant de fois sur le sable de la plaine. »

    Iliade, chant XXIV, vers 14 à 21

     

    Il n’était donc pas permis à Achille de flétrir à l’excès le corps du vaincu, même si celui-ci était son pire ennemi.

    Le cycle de l’arène qui s’étendait entre le rivage et les murailles avait son code de dignité, qui reflétait la clémence des divinités.

    Achille avait la ferme intention de priver Hector de sépulture. C’était le pire outrage que l’on puisse faire à un mortel.

    Mais l’Olympe n’était pas d’accord avec les excès d’Achille, qui défiaient les règles de bienséance dont dépendait la stabilité du cosmos. C’est pourquoi Zeus en personne a dépêché deux ambassades, l’une en direction du vainqueur dans l’arène, et l’autre en direction de la famille du vaincu.

    La première ambassade sollicitait la sagesse d’une mère.

    La deuxième ambassade faisait appel à l’humilité d’un père.

    En effet, le vainqueur avait encore une mère. Et le vaincu, encore un père.

    Et c’étaient les parents qui, des deux côtés, allaient œuvrer activement au retour à la dignité.

    La mère du vainqueur grec a été convoquée auprès de l’Olympe pour être chargée d’une mission de médiation.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Elle avait la tâche d’inciter son fils à tempérer le chagrin et la colère.

    Dans l’autre camp, c’était le père du défunt qui conduisait lui-même l’ambassade pour demander le retour de la dépouille du fils bien-aimé. Comment le vieillard allait-il franchir les lignes ennemies ? Pourrait-il se présenter devant la personne du meurtrier de son fils ?

    L’Olympe a pris toutes les dispositions pour que le face-à-face ait lieu sans incident préalable.

    Le peintre écossais Gavin Hamilton a illustré l’entrevue qui s’était déroulée sous la tente d’Achille.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Le dos du vieillard est dans le prolongement du bras gauche du vainqueur. Continuité entre deux positions, pour rappeler la nécessité de réussir l’objectif de la réconciliation. Les deux personnages se tiennent par leurs mains gauches. Qui prend la main de qui ? Qui en a eu l’initiative ? Dans quel sens s’exerce la traction ?

    La main droite du vainqueur se dresse à la verticale pour exprimer la surprise, voire le début de l’apitoiement. Le froncement du sourcil droit indique que le guerrier grec n’est pas insensible à la supplication.

    La main droite du vieillard est posée sur l’avant-bras gauche du vainqueur, juste en amont du trait d’union formé par les deux mains gauches, comme pour renforcer le lien créé par les deux mains qui se serrent. Dans cette approche réalisée par la main droite du vieillard, il y a à la fois de l’insistance et de la douceur, qui se retrouvent dans l’œil gauche du suppliant.

    Derrière le vieillard, un guerrier s’essuie les yeux avec un pan de sa tunique. Entre lui et le vieillard, un homme, qui n’a pas la tenue de guerrier, fronce les sourcils, sans doute par compassion, et retient ses larmes. Il tient entre ses mains une urne, qui est au centre de l’image. Est-ce l’urne funéraire qui contient les cendres de Patrocle ?

    Près du bras droit du guerrier grec se tient une femme, dont le profil légèrement recourbé et le visage attentif témoignent de son intérêt pour la mission diplomatique menée par le vieillard. Inondée de lumière, la silhouette féminine est sans doute celle de Briséis, jadis convoitée par Agamemnon. Cette clarté contraste avec la partie sombre qui est à droite du tableau, et qui laisse émerger les gestes brusques de deux guerriers surpris par l’attitude du suppliant.

    La robe de la femme et la tunique du vieillard se ressemblent par la texture du tissu, par la façon dont les plis se forment, par le doux coloris et par la lumière qui les illumine. C’est comme si l’art de la diplomatie faisait appel au savoir-faire de la féminité plus qu’aux méthodes de la virilité.

    La dépouille du prince troyen n’apparaît pas dans le champ de vision. L’artiste a préféré se concentrer sur la négociation entre les vivants, et le talent de persuasion du diplomate âgé. Pas de pathos suscité inutilement par l’image de la mort. Seulement l’émotion provoquée par la parole argumentée, subtile et efficace.

    Le suppliant était couronné d’une triple majesté qui lui était octroyée par la royauté, la vieillesse et le malheur. Malgré cette triple couronne, il s’est mis à genoux.

    Quel roi accepterait de se mettre ainsi à genoux ?

    Il faudrait beaucoup aimer son fils pour fléchir les genoux aussi facilement et rester agenouillé aussi longtemps.

    Le père aimant a su émouvoir le cœur du vainqueur et a pu ramener le corps du fils pour offrir à celui-ci les funérailles selon les rites prescrits par la bienséance.

    Pour l’Iliade, le cycle de l’arène s’est clos dans la dignité en magnifiant la clémence et la noblesse d’âme.

    Le cycle de l’arène captive l’attention pendant l’affrontement sanglant des protagonistes, mais son véritable enseignement n’est perceptible que lorsque les armes se sont tues.

    Le cycle de l’arène exhibe le fracas des armes, mais il concerne aussi les enjeux qui se nouent en périphérie pour donner encore plus de relief à ce qui se déroule dans l’espace central.

    Le sable de la Mer Tyrrhénienne a donné naissance à un cycle d’épreuves dont se souviendra toujours le Zeph. En effet, sur l’arène de Vibo Marina, le Zeph est entré en lutte contre la capitainerie de la Marina Stella del Sud. Comme Achille, le Zeph revendiquait sa part d’honneur et reprochait à la capitainerie l’abus d’autorité, qui avait caractérisé Agamemnon. Comme Achille, par dépit, le Zeph s’est retiré des lieux. Et comme dans le récit homérique, ce retrait irréfléchi a engendré un cycle cauchemardesque, qui mettait en péril des vies humaines, y compris celles des êtres chers. Par chance extraordinaire, dans la tragédie moderne, personne n’a joué le rôle de Patrocle. Mais il s’en est fallu de peu pour que cela arrive. Les lieux de sépulture auraient pu être Policastro, et même Sorrento. Les vagues scélérates ou l’épuisement après trente-six heures de qui-vive sans aucune seconde de sommeil auraient pu avoir l’effet de la lance qui avait achevé Patrocle. Là aussi, ce qui était digne d’intérêt venait de l’espace périphérique. Dans le cas présent, en périphérie de l’épouvantable cycle de rejets et d’impasses que traversait le Zeph fourbu et paniqué, la clémence des divinités veillait par l’intermédiaire de la Guardia Costiera di Sorrento. Nombre de neurones avaient déjà succombé à cause du stress prolongé, de l’effort tétanisant, de l’absence totale de sommeil depuis deux jours contigus. Sans la Guardia Costiera, qui était l’instrument des divinités, le Zeph aurait explosé contre la roche. Le capitaine et le mousse auraient implosé de désespoir.

    Le cycle de l’arène, commencé à Vibo Marina, s’est refermé à Sorrento avec le miracle de la miséricorde.

     

    Le cycle de l'arène


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  • La bonté appelle la bonté.

    Stimulée par la réciprocité, la bonté fonctionne dans les deux sens et ne peut s’empêcher de faire des allers-retours.

    Les cycles engendrés par la bonté sont des cycles de bénédiction.

    Comme au cours de ses précédents périples, le Zeph a bénéficié de nombreux cycles de bonté pendant sa récente navigation estivale.

    Le 21 juillet dernier, le Zeph a quitté Nice, non sans avoir informé tous ceux qui étaient restés sur le rivage, des Alpes jusqu’aux Pyrénées, que le soir du même jour, il serait de l’autre côté de la frontière, à Imperia.

    Le marin propose, les divinités disposent.

    Hélas, ce jour-là, les divinités ont imposé une danse macabre au large de Monaco. Le capitaine en était tout contrarié, barbouillé et malheureux.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Les secousses, physiques et mentales, étaient telles que le Zeph se voyait contraint de renoncer à l’Italie. Il fallait d’urgence chercher du répit en se réfugiant à Menton.

    Après s’être amarré dans le nouveau port de Menton, le Zeph a reçu un courrier des anges du Languedoc, qui étaient bien informés de l’épouvantable épreuve au large de Monaco. Sur l’écran du téléphone portable, apparaissaient ces lignes :

    « Dommage que vous ne puissiez pas faire un saut dans l’espace-temps pour venir passer la soirée et la nuit ici au calme...

    Courage au capitaine malade et à son vaillant mousse... »

    Quel était « l’espace-temps » de l’arrivée de ce sms si affectueux ?

    Le cadre spatial de la réception du message écrit était le bord de mer qui reliait le centre historique de Menton au nouveau port de plaisance, Garavan.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le curseur temporel était à l’heure du crépuscule, au moment où le capitaine et le mousse commençaient la passeggiata pour contempler la montée des lumières.

    Ému par l’exceptionnel témoignage de bonté, qui venait du lointain Languedoc, le capitaine a fait sortir de son gosier une bouffée d’air, dont les vibrations sonores disaient le grand étonnement suscité par la singularité de l’offre. En effet, de mémoire de Zeph, jamais une invitation n’a été aussi audacieuse.

    De manière non équivoque, le message des anges suggérait un aller-retour physique entre la Riviera et le Languedoc, c’est-à-dire une véritable boucle au-dessus du littoral méditerranéen, qui serait alors le cycle de la solidarité.

    La bonté n’est jamais à court d’idée ou de parole, et joint toujours le geste au mot.

    Le cycle de la bonté est celui de l’empathie efficiente.

    Les anges du Languedoc ne cherchaient pas le rêve, mais la vie réelle à travers le sillage du Zeph. C’est pourquoi leur regard ne se détournait pas quand l’aventure se transformait en mésaventure.

    La réaction du Languedoc était d’autant plus méritante qu’elle a eu lieu dans un contexte de grande perplexité. Perplexité non pas quant à l’obligation de compassion et à la nécessité de l’entraide, mais par rapport au sens et à l’efficacité du prélude à Port Napoléon.

    En effet, deux semaines auparavant, dans le chenal de Port Napoléon, des libations avaient été offertes aux divinités. Les créatures angéliques avaient très généreusement participé à l’offrande. Et depuis, les divinités semblaient ne pas tenir compte du geste de piété accompli par le Zeph.

    Le doute pointait le bout de son nez chez les anges du Languedoc qui apprenaient que le Zeph était trop souvent malmené par les éléments pendant cette navigation.

     

    Le cycle de la bonté

     

    L’interrogation portait sur l’instant où les divinités se décideraient à se montrer bienveillantes envers le Zeph. Comme la question restait toujours sans réponse, les créatures angéliques ont pris l’initiative d’agir seules, à leur propre niveau, en proposant la boucle de l’hospitalité, qui consolerait le capitaine et le mousse, réfugiés à Menton.

    Les anges du Languedoc ne comprenaient pas le silence des divinités, qui n’était qu’apparent. Mais les anges du Languedoc ont eu l’intelligence et la délicatesse de ne pas se révolter.

    Non, les libations offertes aux divinités n’étaient pas vaines !

    Le breuvage présenté avec l’ex-voto n’avait pas été répandu en vain dans la mer, à Port Napoléon !

    Il fallait attendre Saint-Florent pour comprendre à quel point les divinités avaient apprécié le geste de piété, auquel les créatures angéliques avaient tout de suite adhéré.

    Chronologiquement donc, le cycle de la bonté, créé par les anges du Languedoc, a commencé par une belle bouteille, au contenu pétillant et extrêmement rafraîchissant. À ce moment-là, le cycle de la bonté était celui d’un savoir-vivre raffiné, d’une convivialité festive, d’une gratitude euphorique.

    Apportée par les créatures angéliques, la bouteille était retournée dans leurs mains au moment de l’offrande du contenu.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Physiquement, il y avait une boucle, celle de la matérialité.

    Ce cycle, qui appartenait au premier degré, était censé en engendrer un autre, qui serait associé à la clémence des divinités. Ce second cycle, qui relevait du second degré, n’arriverait à son terme que six semaines plus tard, dans les eaux de Saint-Florent.

    Entre le cycle de la bonté, qui a commencé avec la fête de la mise à l’eau, et le cycle de la bonté, qui dépendait de la miséricorde de la providence, les anges du Languedoc ont inséré le cycle de la bonté, qui témoignait de leur promptitude à réagir, avec leurs propres moyens, et non sans dévouement.

    Si la navigation du Zeph n’était qu’une banale quête de plaisir, son histoire se serait déjà arrêtée, par lassitude, comme celle de l’Épisode.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Si le Zeph a encore la force d’affronter les flots, c’est parce que sa navigation est surtout une quête de sens.

    L’aller-retour proposé par les créatures angéliques, dans l’espace-temps de l’hospitalité, n’a conduit à aucun plaisir réel. En revanche, l’expression de leur bonté, même à distance, a apporté du réconfort et donné du sens aux instants pendant lesquels le Zeph s’est réfugié à Menton.

    Leur message écrit n’a pas procuré du plaisir, mais du bonheur.

    Le plaisir est frustrant, parce qu’il est superficiel et éphémère.

    Le bonheur rassasie, parce qu’il est fécond.

    La route qui mène de Port Napoléon vers la demeure des anges passe par Gruissan, là où se trouve l’Ouvé, le jumeau du Zeph. L’Ouvé est aussi à l’origine d’un magnifique cycle de la bonté, qui s’exprime par la voie épistolaire et par une présence physique édifiante.

    L’Ouvé est sorti du même chantier de construction que le Zeph, et tous les deux sont estampillés Océanis 393.

    Après la chute de l’escabeau, l’Ouvé a réconforté le Zeph avec ces mots pleins d’humour et de compassion :

    « À te lire, j’ai tout d’abord cru à une farce, concernant ta chute d’escabeau. Je comprends, un peu tardivement que tu t’es réellement écrasé au sol...Je connais ce genre de mésaventure, et compatis.

    Cela dit, il faut positiver, il te reste tout de même une main ! ! Tu peux donc en disposer à ta guise ! !

    Il est clair que monter au mât dans ton état posera quelques problèmes.

    Où tes prochains bords vont te mener ? As-tu des projets pour nous faire rêver de nouveau ?

    À bientôt cap’tain et prends soin de toi. »

    La bonté, sincère et agissante, n’oublie jamais l’usage la parole. L’élan de bonté trouve toujours et tout de suite les mots justes et le ton approprié.

    L’Ouvé a pris conscience d’un deuxième traumatisme avec la parution de l’article « Arrêt du blog ». Dès le lendemain de cette parution, l’Ouvé s’est joint aux deux indignés qui avaient déjà pris la parole. À son tour, l’Ouvé a dit au Zeph :

    « Je plussois. C'est absolument interdit. À bientôt sous une autre forme lezamis »

    L’Ouvé ne cesse de se montrer encourageant. Il cultive l’espoir et ses messages ne manquent jamais de proposer une issue digne et sensée.

    Les allers-retours entre les deux coques se faisaient par le biais de l’écriture. Le second degré ne pouvait que rendre encore plus désirable cette ronde des belles manières et des témoignages de sympathie croissante.

    Le cycle de la bonté, que l’Ouvé a mis en route, se nourrissait d’amitié et de compassion, jusque-là exprimées à distance.

    Puis l’heure de la proximité physique est venue, pour donner plus de matérialité au cycle de la bonté. Les deux capitaines se sont donné rendez-vous au quai Barberousse du port de Gruissan. Au moment où le capitaine du Zeph arrivait sur les lieux, l’équipage de l’Ouvé se trouvait déjà bien loin du bateau et s’apprêtait à rejoindre le quai du Levant. L’équipe qui secondait le capitaine de l’Ouvé aurait pu continuer son chemin, parce qu’elle ne connaissait pas l’apparence physique des visiteurs. Mais une sublime intuition, que seul le devenir du cycle de la bonté pourrait expliquer, a fait faire demi-tour à l’équipage de l’Ouvé, et ce uniquement pour offrir au capitaine du Zeph et à son mousse, des poignées de mains ô combien généreuses et énergiques. Topographiquement, il y a eu une boucle, qui s’est déroulée devant le restaurant « Le Bouquet Garni ». Geste de civilité exquise, mais aussi de bonté délicieuse.

    Le cycle de la bonté, initialisé par l’Ouvé, prospère à présent entre Rhône et Saône.

    Tout dernièrement, l’esprit du Zeph et celui de l’Ouvé se sont donné rendez-vous pour des agapes automnales. Fidèle à sa générosité, l’Ouvé est venu avec une collection très enjouée de mignardises fort appétissantes.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Ces mignardises n’étaient pas quelconques. Elles étaient façonnées par les soubresauts de la piste cyclable qui reliait la gare de Perrache à celle des Brotteaux. Encore un autre cycle, celle de l’écologie. Car l’Ouvé a la fibre très écolo.

    Le Zeph se réjouit que le cycle de la bonté suscité par l’Ouvé soit un cycle de l’authenticité et du respect mutuel.

    L’Ouvé se plaît en compagnie de Dionysos. Le Zeph, aussi. C’est pourquoi le Zeph a proposé à l’Ouvé d’égayer le cycle de la bonté par une boucle dans le vignoble du couloir rhodanien. L’Ouvé disait sa prédilection pour les robes claires. L’on a donc allègrement ouvert l’appétit avec un Bourgogne blanc de 2017.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le Kimmeridgien a rallié les suffrages de tous les convives.

    Une des caractéristiques de la bonté est le soin. D’abord, au sens du travail soigné, précis, mûrement réfléchi et exécuté avec finesse. Mais aussi au sens des égards manifestés en direction du bénéficiaire.

    C’est pourquoi le Zeph s’est appliqué pour honorer le cycle de la bonté qu’avait fait éclore l’Ouvé.

    Dans l’assiette, avançaient côte à côte deux coques semblables, matérialisées par deux feuilles d’endive crues.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Les cargaisons, similaires aussi, se composaient de pomme sous forme de prismes, et de gruyère sous forme de cubes. Les gouvernails étaient représentés par des rouleaux de jambon cru, qui entouraient des filaments de carotte, crue également. À gauche, le phare rouge était évoqué par des lamelles de carotte empilées. Sur la droite, le phare vert était indiqué par des petits pois rissolés.

    Pour le plaisir des yeux et celui du palais, le Zeph a offert à l’Ouvé un joli spectacle de la gémellité.

    Le Zeph s’est souvenu que pendant l’été de l’an dernier, l’esprit de l’Ouvé s’était aventuré jusque dans le lointain Orient. Aussi le Zeph a-t-il veillé à préparer la collation selon le principe de l’Ayurvéda. En effet, dès l’entrée, les six saveurs étaient présentes : le salé avec le gruyère, le sucré avec la pomme, l’amer avec l’endive, l’astringent avec l’ail, l’acide avec le citron, le piquant avec le piment, ces trois derniers facteurs étant apportés par la sauce pour la salade.

    Le cycle de la dégustation s’est refermé avec la robe pourpre d’un Gigondas de 2016.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le Rémi Ferbras a accompagné avec délices un riz pilaf revisité, qui était un clin d’œil à la Grèce. Le bonjour culinaire adressé à l’Orient méditerranéen a beaucoup plu aux deux nefs réunies symboliquement.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le cycle de la bonté suscité par l’Ouvé n’est pas près de se refermer. Il se tient prêt pour voltiger ou danser de nouveau.

    Un esprit critique pourrait faire remarquer que le cycle de la bonté, que faisaient éclore les anges du Languedoc ou l’Ouvé, bénéficiait de conditions propices à l’éclosion. Lien de parenté par le biais de la famille dans le premier cas, et par l’intermédiaire du chantier de construction pour le second cas.

    Effectivement. Cependant, il est aussi notoire que tous les liens de parenté ne donnent pas lieu à des cycle de bonté, et que toutes les coques estampillées Océanis ne déclenchent pas des allers-retours de sympathie en faveur du Zeph.

    Les anges du Languedoc et l’Ouvé sont absolument méritants, parce qu’ils font exception par rapport à l’affligeante banalité, si courante.

    Le lien de parenté, génétique ou technologique, n’est pas une condition suffisante pour l’éclosion du cycle de bonté. Ce lien serait-il une condition nécessaire ? La réponse se trouve dans un conte qui a été donné il y a deux mille ans et qui est consigné par Saint Luc. En effet, au chapitre 10 de son évangile, on peut lire :

    30 ὑπολαβὼν δέ ὁ Ἰησοῦς εἶπεν Ἄνθρωπός τις κατέβαινεν ἀπὸ Ἰερουσαλὴμ εἰς Ἰεριχὼ καὶ λῃσταῖς περιέπεσεν οἳ καὶ ἐκδύσαντες αὐτὸν καὶ πληγὰς ἐπιθέντες ἀπῆλθον ἀφέντες ἡμιθανῆ τυγχάνοντα

     

    30. Jésus répondit : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho lorsque des brigands l'attaquèrent, lui prirent tout ce qu'il avait, le battirent et s'en allèrent en le laissant à demi mort.

     

    À Marina di Campo, le Zeph était comme « à demi mort », parce qu’auparavant, il était tombé au milieu de « brigands » à Marciana Marina, puis à Porto Azzurro.

    Le conte se poursuit en ces termes :

    31 κατὰ συγκυρίαν δὲ ἱερεύς τις κατέβαινεν ἐν τῇ ὁδῷ ἐκείνῃ καὶ ἰδὼν αὐτὸν ἀντιπαρῆλθεν

    32 ὁμοίως δὲ καὶ Λευίτης γενόμενος κατὰ τὸν τόπον ἐλθὼν καὶ ἰδὼν ἀντιπαρῆλθεν

    33 Σαμαρείτης δέ τις ὁδεύων ἦλθεν κατ᾽ αὐτὸν καὶ ἰδὼν αὐτὸν ἐσπλαγχνίσθη

     

    31. Il se trouva qu'un prêtre descendait cette route. Quand il vit l'homme, il passa de l'autre côté de la route et s'éloigna.

    32. De même, un Lévite arriva à cet endroit, il vit l'homme, passa de l'autre côté de la route et s'éloigna.

    33. Mais un Samaritain, qui voyageait par là, arriva près du blessé. Quand il le vit, il en eut profondément pitié.

     

    Le verbe « voir » apparaît dans chacun des trois versets précédents. Mais la perception visuelle n’a pas entraîné le même effet. Les deux premiers passants ont changé de « trottoir », malgré qu’ils soient deux religieux qui servaient au Temple de Jérusalem. Le troisième passant, à qui l’accès au Lieu Saint était interdit, n’a pas fait mouvoir ses jambes, mais ses entrailles. Sa compassion était un mouvement qui venait du profond de son être. En effet, le verbe σπλαγχνίσθη, qui parle de l’étreinte de la pitié, vient de la racine σπλάγχνον, qui désigne aux entrailles.

    Le texte grec dit que la route allait de Jérusalem vers Jéricho, c’est-à-dire des collines de Judée vers le bassin de la Mer Morte.

    Jérusalem est à 800m d’altitude tandis que Jéricho est à 400 m au-dessous du niveau de la mer. La route fait 27 km. Par conséquent, le dénivelé est important.

    Globalement, la pente était donc descendante. Le contexte topographique contenait déjà une invitation à suivre cette inclination toute naturelle, qui était la compassion.

    Autrement dit, dans le conte du Nazaréen, les deux premiers passants se sont fait violence en adoptant la posture de l’insensibilité. En se murant dans l’indifférence, ils n’ont pas suivi la pente naturelle. Indépendamment du fait que leur attitude distante était extrêmement choquante par rapport à leur prétention d’être au service du Très-Haut, leur refus de s’arrêter et la traversée de la route pour être du côté de l’insouciance étaient donc des gestes contre nature.

    Le conte décrit ensuite les premiers soins apportés à l’infortuné :

    34 καὶ προσελθὼν κατέδησεν τὰ τραύματα αὐτοῦ ἐπιχέων ἔλαιον καὶ οἶνον ἐπιβιβάσας δὲ αὐτὸν ἐπὶ τὸ ἴδιον κτῆνος ἤγαγεν αὐτὸν εἰς πανδοχεῖον καὶ ἐπεμελήθη αὐτοῦ

     

    34. Il s'en approcha encore plus, versa de l'huile et du vin sur ses blessures et les recouvrit de pansements. Puis il le plaça sur sa propre bête et le mena dans un hôtel, où il prit soin de lui.

     

    Pour porter assistance convenablement et avec efficacité, il faut se rendre proche, réduire la distance de séparation. C’est ce qu’indique le verbe προσελθὼν, formé à partir de la préposition πρός, qui dit la destination du déplacement.

    Ce verset 34 débute par le mouvement des jambes. Le verset précédent se termine en signalant celui des entrailles. Chronologiquement, l’émotion a précédé la mobilité du corps. La chronologie montre l’enchaînement qui sous-tend la physiologie.

    En amont de la naissance du sentiment de pitié, il y avait la perception des blessures qui donnaient au corps une apparence misérable. Le verset 34 revient sur ces blessures qui faisaient désormais l’objet de soins appropriés. Des deux versets 33 et 34, émane donc un cycle, celui de la thérapie, qui est comme la quintessence du cycle de la bonté.

    En août dernier, avant d’appareiller pour la Corse, le capitaine avait à se ravitailler en eau douce à Marina di Campo, en ramant, bien sûr. Le trajet le plus court était la perpendiculaire à l’axe du Zeph. La trajectoire menait tout droit au quai situé devant l’immense vitrine du célèbre horloger toscan Locman.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Dès que l’annexe du Zeph a touché le débarcadère, une grande silhouette masculine qui longeait le quai depuis l’extrémité Est s’est portée au-devant de nous pour offrir sa main secourable et nous aider à nous amarrer. Geste de civilité, de solidarité, et surtout de compassion. Car il était déclenché par notre apparence pitoyable.

    Le verset 34 emploie le mot grec τραῦμα pour parler des lésions subies par l’homme laissé à demi mort sur le bord de la route. La langue française a gardé la forme d’origine quand elle nomme « trauma » la blessure physique ou psychique.

    L’insécurité et le danger omniprésents à Marciana Marina, puis le dédain et la brutalité subis à Porto Azzurro infligeaient au Zeph des « traumas », qui transparaissaient dans l’inquiétude du regard et la fébrilité des gestes, et qui donnaient au capitaine et au mousse l’allure de deux migrants misérables.

    Le peintre flamand David Teniers a illustré les premiers gestes de bonté, mentionnés au début du verset 34.

     

    Le cycle de la bonté

     

    L’homme bienveillant est en train de confectionner des pansements pour le blessé, tandis que les silhouettes des deux religieux s’éloignent sur la route. Celui de la tribu de Lévi, mentionné au verset 32, montre ostensiblement sa dévotion en restant plongé dans la lecture des textes sacrés qu’il tient dans ses mains.

    À côté de la main droite du blessé, se trouvent deux récipients. Le plus haut en taille contient du vin, qui sert à aseptiser. L’autre contient de l’huile, qui peut apaiser la douleur.

    Sur le débarcadère à Marina di Campo, l’homme bienveillant a aussi préservé la salubrité et assuré l’hygiène en aidant au transfert des poubelles qui étaient amenées dans l’annexe. Quant à l’effet apaisant de son intervention, il était immédiat, en raison de l’extrême douceur de tous ses gestes. À Marina di Campo, le Zeph allait vers la guérison grâce au vin et à l’huile symboliques que lui procurait l’homme toscan.

    Le peintre Eugène Delacroix a illustré la suite du verset 34. Le texte grec dit que l’homme bienveillant a cédé sa propre monture au blessé. Mais au début, celui-ci gisait à terre. Il fallait donc le redresser, le porter et le hisser sur le dos de la bête.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le peintre montre les efforts physiques que l’homme secourable a dû déployer. Celui-ci sert de marche-pied, de tuteur et de propulseur. Le cycle de la bonté ne se réalise pas sans l’investissement en temps et en énergie.

    Le peintre exhibe l’étreinte du déséquilibre, qui est aussi le déséquilibre de l’étreinte.

    Le corps secouru fait basculer à l’arrière celui du porteur. La jambe droite de celui-ci prend fermement appui sur le sol pour empêcher la chute. Cette jambe forme avec l’encolure et la tête de l’animal un axe oblique, qui est celui de la stabilité. À mi-chemin entre le talon droit du porteur et les oreilles de la bête, apparaît le pied droit du blessé, qui cherche un appui. Le corps secouru n’est pas encore redressé. Son inclinaison suit la direction de l’autre diagonale du tableau. Le corps du porteur, entre la tête et le genou gauche, épouse la même orientation. Les deux corps sont embarqués, malgré eux, dans un basculement, qui peut finir en désastre, avec un porteur blessé dans la chute commune, et des blessures aggravées pour l’homme secouru. C’est l’inévitable étreinte du déséquilibre.

    L’homme secouru appuie sa main droite sur l’épaule gauche de l’être secourable pour éviter de glisser vers le bas. Sur l’autre flanc, tout l’avant-bras gauche du blessé est posé sur l’autre épaule du porteur en se serrant contre la nuque de celui-ci. Accolade improvisée, étreinte malgré la position inconfortable. L’architecture de cet entrelacement risque de s’effondrer d’un moment à l’autre. C’est le redoutable déséquilibre de l’étreinte.

    Y a-t-il eu aussi à Marina di Campo un enjeu d’équilibre physique ?

    La présence de pneumatiques flottants, en contrebas du quai situé devant la vitrine de l’horloger Locman, rassurait le capitaine, qui a choisi d’y débarquer, même si aucune échelle et aucun escalier ne permettaient de s’élever à la verticale et que les dalles du quai étaient au niveau des épaules du mousse quand celui-ci se tenait debout dans l’annexe.

    Il fallait donc une main secourable pour nous aider à nous hisser sur le quai. Spontanément, et avec beaucoup de délicatesse, l’homme providentiel a tendu son bras, offert sa main généreuse pour que nous parvenions finalement au sommet du quai.

    Le peintre Aimé-Nicolas Morot a illustré la fin du verset 34. Le texte grec dit que l’homme secourable a conduit le blessé à une hôtellerie qui pourrait fournir le repos, la restauration et le réconfort.

    Mais avant d’atteindre le gîte, il y avait du chemin à faire.

    Le peintre montre le dévouement de l’homme bienveillant, qui marche à côté de sa monture. Et même dans cette position, celui-ci est encore dans l’obligation de soutenir physiquement le blessé. Le cycle de la bonté requiert de la persévérance.

    Avant l’hospitalité sous la forme sédentaire, il y avait l’hospitalité sous la forme nomade.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Quant au blessé, son attitude alanguie montre qu’il n’est pas encore tout à fait remis de son affaiblissement malgré l’administration du vin et de l’huile. Ce qu’il lui faudrait maintenant, c’est du vrai repos dans un lieu totalement sécurisé.

    Le corps du blessé frappe par sa couleur blême. C’était l’apparence qu’avait le Zeph quand il subissait les ravages de la rapacité.

    La terre stable, offerte après le débarquement à Marina di Campo, était l’équivalent de l’hôtel dans le conte du Nazaréen. L’eau douce, disponible gratuitement sur le quai, correspondait au confort qui permettrait au blessé de se rétablir.

    Le conte se termine comme suit :

    35 καὶ ἐπὶ τὴν αὔριον ἐξελθὼν ἐκβαλὼν δύο δηνάρια ἔδωκεν τῷ πανδοχεῖ καὶ εἶπεν αὐτῷ Ἐπιμελήθητι αὐτοῦ καὶ ὅ τι ἂν προσδαπανήσῃς ἐγὼ ἐν τῷ ἐπανέρχεσθαί με ἀποδώσω σοι

    ΚΑΤΑ ΛΟΥΚΑΝ ι’

     

    35. Le lendemain, il sortit deux pièces d'argent, les donna à l'hôtelier et lui dit : “Prends soin de cet homme ; lorsque je repasserai par ici, je te paierai moi-même ce que tu auras dépensé en plus pour lui.” »

    Évangile selon Luc, chapitre 10

     

    L’homme bienveillant parle de son retour : il y a bien un cycle, celui de la bonté, qui refuse la négligence et le travail bâclé, et qui s’assure de la complétude de la sollicitude. L’homme bon et généreux reviendrait sur les lieux pour s’assurer que tout a été fait convenablement, pour le bien de celui qu’il a secouru.

    À Marina di Campo, le marin bienveillant a aussi pris le temps de s’assurer que sa tâche était accomplie convenablement. Il a fait un premier aller-retour entre l’annexe du Zeph et le muret des poubelles pour déposer les détritus des deux voyageurs. Et comme il restait encore d’autres poubelles à décharger de l’annexe, il a fait un autre aller-retour. Après l’hygiène, c’était le tour de l’eau douce. Le Toscan nous a aidés à poser sur le débarcadère le jerrycan destiné à recevoir vingt litres d’eau potable. Et comme il restait encore dans l’annexe des bouteilles vides qui attendaient le même remplissage, l’homme serviable a accompli avec diligence un autre aller-retour entre l’annexe du Zeph et la borne d’eau douce. Le cycle de la bonté a donné naissance à une multitude de boucles de solidarité sur le débarcadère, qui se sont toutes déroulées avec dévouement et de manière désintéressée.

    En ce matin du 13 août 2018, à Marina di Campo, l’évangile selon Luc s’est accompli dans le moindre détail.

    Des quatre évangiles, seul celui de Luc rapporte ce récit des événements survenus sur la route menant de Jérusalem à Jéricho. L’écrivain, qui avait aussi une formation de médecin, a tout naturellement insisté sur la compassion pour le blessé et détaillé les soins prodigués. La précision de la description contribue à la beauté du texte.

    David Teniers, Eugène Delacroix et Aimé-Nicolas Morot ont donné un visage à l’homme bienveillant qui était intervenu sur la route entre Jérusalem et Jéricho. Le Zeph aussi, est très heureux de pouvoir montrer la silhouette du Samaritain de Marina di Campo.

    Après avoir prêté secours au Zeph, le Toscan est reparti avec son annexe, comme si de rien n’était, sans tambour ni trompette, sans excès de parole ni de geste. Sa discrétion témoignait de son humilité.

    Courtois et reconnaissant, le capitaine du Zeph a demandé au bienfaiteur si notre amarrage à cet emplacement pouvait être une gêne pour les autres utilisateurs. Avec une douceur confondante, le Toscan nous a rassurés, puis il a rejoint une autre de ses embarcations un peu plus loin.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Humble et serviable, le marin bienveillant rencontré à Marina di Campo est une preuve du caractère intemporel des Écritures grecques. Le cycle de la bonté qu’a fait naître ce Samaritain du XXIè siècle ne dépendait d’aucune parenté, ni génétique, ni technologique, mais seulement du désir de ne pas entraver une disposition naturelle, qui est la compassion.

    Tous les bateaux, le Zeph y compris, connaissent bien le cycle qui passe par la poche gastrique, puis l’intestin, et qui se termine auprès du plancton de la mer. C’est le cycle du périssable.

    Le cycle de la bonté, lui, est le cycle de l’impérissable.


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