• Mars 2018

    Dans un voyage immobile, les mois se ressemblent.

    Mais au 1er degré seulement !!!

    Au second degré (je parle comme le mousse maintenant ...) y'a plein de choses qui diffèrent d'un mois à l'autre, parce que même dans un voyage immobile, l'esprit peut s'égarer !

    Pour ce mois de mars, je vous laisse découvrir les divagations du mousse...

     

     

    ...Pour mon humble part, j'ai aussi divagué. mais pas ici. Ça se passe dans la rubrique "accueil" avec un texte généraliste sur les ports.

  • Équilibre entre la parole délivrée et la parole reçue. Entre la parole proclamée et la parole suggérée. Entre la présence et l’absence.

    La prophétesse était Cassandre.

    Le Zeph voulait fêter la floraison du mimosa et des primevères avec Cassandre. Mais Cassandre avait rendez-vous avec Asclépios. Alors elle a envoyé son messager pour tenir compagnie au Zeph.

    Le Zeph a reçu le messager avec l’esthétique des Maharadjahs, parce que le Zeph savait que Cassandre revenait d’un périple dans le Nord de l’Inde.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Pour être en phase, le Zeph a conçu les agapes avec l’équilibre des six saveurs, préconisé par l’Ayurvéda. Le défi à relever était de créer un heureux mariage avec des saveurs sucrée, salée, acide, piquante, amère et astringente.

    Premier service : feuilleté de foie gras, pomme et mangue rôties.

    La mangue apportait le goût du sucre naturel. La pomme, qui était une Granny Smith, y ajoutait une note acidulée. Le foie gras, qui formait le cœur fondant du feuilleté, était généreusement assaisonné avec du sel et du poivre.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    La dégustation trouvait sa plénitude avec le Gewurztraminer, qui fournissait un peu d’amertume et d’astringence. Dès le premier service, l’équilibre des six saveurs de l’Ayurvéda était réalisé pour honorer la mémoire de Cassandre.

    Deuxième service prévu : porc mariné, poivrons trois couleurs, ananas et tomate rissolés.

    La marinade donnait à la viande un goût salé sucré. L’ananas apportait à la fois la douceur, l’acidité et l’astringence.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Les poivrons étaient légèrement piquants. La tomate offrait un peu d’acidité. L’ail et le gingembre grillés parfumaient délicieusement leur astringence.

    Troisième service : gâteau à la châtaigne, coulis d’orange, café.

    Douceur du sucre, relevée d’une pointe de sel, grâce au gâteau. L’orange avait un goût à la fois sucré, acide et légèrement amer.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    L’amertume de l’orange s’alliait à merveille avec celle du café.

    En est-il de l’appétit de vivre comme de l’appétit à table ?

    C’est au moment où le fil de l’existence s’apprête à se rompre que l’appétit de vivre se réveille et retrouve son impétuosité.

    C’était sans doute le cas pour Andromaque et Hector, juste avant le combat meurtrier avec Achille.

    Dans la scène des adieux, la tendresse entre les époux était le sujet principal. La douceur des gestes et des mots échangés pouvait se suffire à elle-même.

    Pour exprimer leur attachement mutuel, Andromaque et Hector n’avaient pas besoin de l’acidité des railleries d’un Achille qui hurlait son désir de vengeance de l’autre côté des murailles. L’harmonie du couple troyen se serait aussi passée du goût salé de la transpiration provoquée par la fureur martiale.

    Témoignage d’affection d’un guerrier pour sa femme et leur fils. Tendresse d’Andromaque pour le défenseur de Troie, l’homme qu’elle chérissait, et le père de son enfant. Innocence d’un très jeune garçon, qui s’amusait de l’aller-retour entre les bras de sa mère et ceux de son père.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Douceur des caresses, du souffle aimant. Comme la vie semblait avoir un goût très agréable pour ces trois êtres portés par un bonheur si communicatif ! Tant d’amour exprimait la prédominance de la saveur sucrée.

    Mais prédominance ne signifiait pas présence exclusive. En effet, les deux époux étaient parfaitement conscients que c’était la dernière fois qu’ils se serraient dans les bras l’un de l’autre.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Car la prophétie avait dit que le guerrier ne reviendrait pas du tout du champ de bataille, qu’il y périrait assurément sous les coups de l’ennemi. Les entrailles d’Andromaque ont commencé à se nouer, son cœur s’est mis à se remplir de chagrin. Dans peu de temps, elle serait veuve et son fils serait orphelin. Astringence et amertume se sont invitées au déploiement du goût sucré au cours de ces adieux.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Seul le tout jeune enfant n’avait pas une claire conscience du drame qui l’attendait. Il ne savait pas qu’il ne reverrait plus jamais son père. Mais le sein maternel a communiqué au nouveau-né une part d’intuition féminine, et le fils a pris peur à la vue du casque de son père. Cette frayeur n’était pas anodine, elle avait une valeur prémonitoire.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Même l’enfant n’a pas été épargné par le goût astringent de la terrible tragédie qui se préparait.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Acidité extrêmement toxique des railleries qui fusaient pour déstabiliser l’adversaire avant le verdict des armes.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Goût salé de la transpiration sous un soleil de plomb, surtout quand le combat était rude, acharné, impitoyable.

    Effroi à cause du fracas des armes. Astringence provoquée par le suspens.

    Quel goût avait la vie pour Hector au moment où sa gorge a été transpercée par une lance ennemie ?

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    De quelle saveur était l’existence pour les parents du héros troyen, qui assistaient en direct, du haut des murailles, à l’immolation de leur fils bien-aimé ? Car d’autres pointes acérées et d’autres lames tranchantes allaient s’abattre sur le corps sans vie du vaincu, avant que les chevilles ne soient perforées pour l’attacher derrière le char du triomphe.

    Douleurs aiguës, sensation de brûlures, blessures profondes. Le goût était atrocement piquant !

    La perforation par des gestes meurtriers se doublait de la perforation par des mots d’une cruauté insatiable : dans ses invectives, l’ennemi était farouchement déterminé à livrer le corps du prince troyen aux becs puissants des rapaces et aux crocs féroces des charognards.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Andromaque n’a pas assisté à la mort en direct de son époux. Mais elle a été alertée par les cris déchirants de ceux qui avaient donné la vie à l’être qu’elle aimait le plus au monde. Lorsqu’à son tour, elle voyait le corps de son époux racler le sol et en heurter les aspérités, la vie avait pour elle un goût horriblement amer et astringent. Avec le spectacle d’une chair en lambeaux, qui s’ensanglantait dans la poussière derrière le char fougueux de l’ennemi, l’astringence était à son comble. L’amertume, aussi.


    L'équilibre de la prophétesse

     

    Le spectacle était insoutenable. La silhouette d’Andromaque a vacillé, puis s’est écroulée. Ses entrailles s’étaient douloureusement nouées. Son diaphragme s’était cruellement contracté. Sa respiration s’était amèrement étranglée. L’évanouissement était la conséquence d’une astringence et d’une amertume à très forte dose.

    Le cours des événements charrie son lot d’expériences au goût sucré, salé, acide, piquant, amer ou astringent.

    Andromaque avait-elle besoin de toutes ces saveurs et de toutes ces épreuves pour réaliser qu’elle tenait à son époux, et qu’elle aimait tendrement son Hector ? Nullement ! Elle ne rêvait que de paroles douces, de gestes affectueux, et non de gorge transpercée et de corps en lambeaux.

    L’appétit de vivre a-t-il besoin de nutriment astringent ou brûlant ? Nullement ! L’amertume ou l’acidité, non plus, ne sont pas nécessaires.

    Pour stimuler l’appétit de vivre, la douceur suffirait à elle seule.

    Il arrive que l’on pleure de joie. Bienvenue alors au goût biologiquement salé des larmes de bonheur ! Mais les quatre autres saveurs nommées par l’Ayurvéda se révèlent superflues, voire nuisibles et indésirables.

    Le Zeph souhaite à tous ses amis lecteurs une table qui s’enchante jour après jour de l’heureux équilibre des six saveurs. En revanche, il forme le vœu que pour tous, le fleuve de la vie ait seulement le goût de la douceur.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    Les propos du messager faisaient sans cesse l’apologie de l’harmonie.

    De quelle harmonie parlait le messager ?

    L’harmonie, si précieuse aux yeux de Cassandre, repose sur un équilibre des contributions, un échange équitable où le don et la gratitude sont d’égales intensités.

    L’équilibre qui permet à la nef d’arriver à bon port, sain et sauf, dans la joie, n’est pas seulement l’équilibre entre tribord et bâbord, mais l’équilibre qui régit le lien social à bord, un équilibre subtil et précieux que Cassandre et son messager appellent « harmonie ».

    Harmonie entre les êtres qui sont sur la même embarcation, au milieu de l’Océan de la vie.

     

    L'équilibre de la prophétesse

     

    La vie a bien ses saveurs sucrée, salée, acide, piquante, amère ou astringente. Mais l’harmonie tant recherchée par Cassandre et son messager se compose exclusivement de la première saveur.


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  • Lors de sa récente visite, le messager de Cassandre a offert au Zeph un breuvage de Dionysos. Sur l’étiquette, on dirait le portrait de la prophétesse et de son messager.

     

    L'équilibre du mât

     

    Le port de tête était légèrement incliné. Était-ce parce que le mât de leur nef était en train de se balancer ? Nullement ! Il était parfaitement vertical, grâce au ber de la marina à Πρέβεζα – ΠΡΕΒΕΖΑ. Il n’y avait pas de roulis, mais ivresse à bord.

    De quoi Cassandre et son messager étaient-ils ivres ? Ils semblaient ivres de leur bonheur, de leur osmose, de leur paradis, sans que le grand-mât ait à tituber.

    De mémoire de Zeph, jamais la mer n’a été aussi plate, et le mât aussi droit que ce 16 avril 2016.

     

    L'équilibre du mât

     

    On craignait une danse macabre des flots, surtout à l’approche du monstre qui s’appelait Stromboli. Mais la mauvaise surprise n’a pas eu lieu.

     

    L'équilibre du mât

     

    Quelques soixante-dix ans auparavant, un deux-mâts, nommé San Lorenzo, s’est aussi approché du volcan, pour y déposer une belle jeune femme qui avait obtenu sa liberté en épousant un insulaire.

    Sans grand enthousiasme, elle attendait pour débarquer. Le spectacle de sa langueur et de son apathie était alarmant.

    Elle était allongée vers la proue, à côté de son mari. Le corps féminin était rigoureusement parallèle au beaupré.

     

    L'équilibre du mât

     

    Parallélisme qui disait, non pas la similitude de la direction, mais l’impossibilité de toute jonction. Parallélisme qui évoquait, de façon prémonitoire, la raideur, la rigidité, l’inflexibilité, l’incommunicabilité.

    Elle avait rêvé de liberté et d’amour. Elle avait trouvé l’amour qui l’avait affranchie des barbelés du camp de concentration. Mais était-ce l’amour qui devait la mener vers la liberté ?

    Très vite, elle s’est aperçue qu’elle était tombée dans un autre emprisonnement, à cause de la dureté de la terre et de la défiance de ses habitants. Alors elle oscillait entre révolte et résignation.

    Un jour, pendant qu’elle laissait le soleil lui apporter un peu d’insouciance, l’instinct guidait son corps et son esprit vers un bonheur venu d’ailleurs. Elle préparait l’heureuse rencontre en offrant un profil vertical, solidement soutenu par deux bras qui prenaient appui sur la roche, à la manière de deux rames, l’une à tribord et l’autre à bâbord.

     

    L'équilibre du mât

     

    Mât lumineux, fait de chair et d’os, dont l’éclat était un présage ravissant. En effet, à l’horizon, a surgi un ange, lui-même diffuseur de lumière à l’autre bout de l’île. C’était la troisième rencontre avec cet ange.

    L’ange est arrivé par une embarcation à rames, sans mât. Le fonctionnement de la barque ne nécessitait aucune structure de mât. Le rameur s’est redressé, a levé son bras droit, agité sa main au-dessus de sa tête.

     

    L'équilibre du mât

     

    La verticalité de la silhouette masculine évoquait une deuxième pièce de mâture qui, associée à celle déjà apparue parmi les rochers du rivage, formait un deux-mâts symbolique, qui pourrait s’appeler « Espérance ».

    Le parallélisme des deux mâts organiques exprimait une similitude des émotions et des aspirations. Gai, enjoué, lumineux, il se poursuivait au cours d’une exploration improvisée.

    L’objet de la recherche était une créature tentaculaire. Il s’agissait de repérer et de capturer un poulpe. Le parallélisme des deux corps persistait en dépit des oscillations provoquées par les vagues.

     

    L'équilibre du mât

     

    Élégance structurelle, comme avec la mâture d’un Schpountz.

    L’outil pour le repérage, l’identification et la capture était un cylindre, dont la forme géométrique rappelait celle d’un mât.

     

    L'équilibre du mât

     

    Mât de fortune, qui favorisait le lien social, parce qu’il apportait le divertissement et produisait des éclats de rire.

    Ce mât de la gaieté avait une particularité : sa base circulaire était transparente et l’on pouvait voir à travers. C’était donc le mât de la connaissance, parce qu’il donnait accès à une information : l’objet de la capture avait plusieurs tentacules ! À la sortie de l’eau, celui-ci a déclenché un mouvement de répulsion.

     

    L'équilibre du mât

     

    Le rapprochement des positions, des corps et des êtres s’est interrompu. Le premier mât, le mât féminin, est tombé à l’eau. L’ange l’a vite repêché.

     

    L'équilibre du mât

     

    Spontanéité et promptitude du sauvetage. La drôlerie de la situation produisait une gaieté extrêmement communicative.

     

    L'équilibre du mât

     

    Le deux-mâts « Espérance » était sur le point de se reformer quand l’intuition a révélé que là-haut, bien au-dessus des mâts, mille yeux nichés dans la falaise épiaient la nouvelle tentative de redonner forme à la nef « Espérance ».

     

    L'équilibre du mât

     

    Des yeux réprobateurs, à la fois hideux et cruels, qui inspiraient la répulsion, à la manière de ceux qui étaient incrustés sur les tentacules du poulpe.

    Elle a revu l’ange encore une fois. Ce jour-là, elle était séquestrée par le mari qui avait condamné la porte de la maison à coups de marteau s’abattant sur des têtes de clou. Par la fenêtre, elle a aperçu une barque qui s’éloignait du rivage. Elle a appelé au secours. Le rameur est venu la libérer. Le hasard faisait que le libérateur était l’ange qui lui avait fait découvrir le poulpe.

    L’ange libérateur lui a aussi dit qu’il pourrait l’aider à quitter l’île. Une île qui était devenue, pour elle, une prison, à cause de l’hostilité et de la cruauté des résidents natifs. Mais l’ange ne pourrait réaliser la promesse que dans quelques jours tandis que pour elle, il y avait urgence à partir. Le besoin de fuir la laideur des lieux et des gens était impérieux et hautement pressant. Alors, elle s’en est allée, seule, sans attendre l’aide de l’ange. Elle a largué les amarres sans consulter le bulletin météo. Seule, elle est allée affronter la mer de basalte, où d’effroyables vagues noirâtres se creusaient et s’élevaient de façon vertigineuse. Seule, elle a pris son destin en main.

    Puis, ce qui devait arriver est arrivé. La tempête l’attendait au premier tournant. Pire, c’était une bourrasque à répétition. Se sont déchaînés des vents de travers, des vents de face, des vents tourbillonnants. Ont jailli des gerbes d’écume à l’odeur de soufre. La mer de basalte ne faisait pas qu’éclabousser ou renverser : elle pouvait aussi asphyxier ou brûler.

    La nef solitaire cherchait à se maintenir sur le flanc risqué des vagues noirâtres. Éreintée, elle pliait son grand-mât pour se hisser péniblement vers la crête.

     

    L'équilibre du mât

     

    Le buste, penché par rapport à l’axe de la colonne vertébrale, était tel un beaupré qui cherchait à escalader la vague de basalte revêche. Prolongation aérienne de la force motrice qui venait des jambes. Indicateur de la progression malgré le vent qui ébouriffait la chevelure de la figure de proue.

    Pente abrupte et glissante. Cailloux blessants, aspérités coupantes. La perte d’équilibre guettait chaque pas. Le grand-mât penchait tantôt à tribord, tantôt à bâbord. Pour réduire et neutraliser le roulis, les membres supérieurs, agiles et stratégiques, servaient de balancier.

    Les bras, qui avaient porté des bagages au début de l’expédition en solitaire, ne portaient plus que la responsabilité de préserver l’équilibre sur le flanc glissant et meurtrier de la vague de basalte. Équilibre de plus en plus instable au fur et à mesure que l’épuisement s’accentuait.

    Fourbue, désespérée, elle éclatait en sanglots.

     

    L'équilibre du mât

     

    Elle réclamait du renfort et interpellait la transcendance à quatre reprises. Sur le ton de la supplique, elle demandait un supplément de force, de compréhension et de courage. Triple prière. Pour avoir la force physique et surmonter l’épuisement. Pour comprendre ce qui arrivait, pourquoi tout cela arrivait. Pour retrouver la vigueur du cœur, la détermination et la confiance.

    Seule, égarée au milieu de l’immensité de la détresse, elle cherchait à s’arrimer à la vertu qui lui permettrait de tenir bon et de reprendre sa route. Cette vertu, invoquée au milieu de la poussière de basalte et des vapeurs de soufre, était la miséricorde divine. Miséricorde divine d’autant plus précieuse que la mère voulait absolument offrir à l’enfant qu’elle portait depuis trois mois un berceau plus digne et plus chaleureux que cette terre de désolation dont elle était, pour l’instant, encore prisonnière.

    La miséricorde divine serait le moyen de propulsion du beaupré, du grand-mât et de toute la nef vers les eaux de la liberté.

     

    L'équilibre du mât

     

    Elle s’appelait Karin. Elle avait les traits d’Ingrid Bergman. Son drame était relaté par Roberto Rossellini.


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  • Dans quatre jours, le vaisseau qu’est la Planète bleue passera par le point d’équilibre entre l’ombre et la lumière. À cette occasion, à Port Napoléon, le soleil se mettra dans l’axe du chenal pour sortir au-dessus de l’horizon. À droite du chenal, c’est l’hégémonie du royaume de l’ombre par rapport au calendrier. À gauche du chenal, c’est la suprématie de l’empire de la lumière par rapport au temps cosmique.

    La frontière entre l’ombre et la lumière est-elle toujours perceptible ? Cette frontière varie-telle avec le temps ?

    Dans l’Antiquité, la lumière était associée à la connaissance, à sa possession et à sa diffusion. L’une des formes les plus élevées et les plus respectables du savoir était la connaissance de la marche des corps célestes. Alexandrie, la cité du célèbre Phare, était pionnière dans ce domaine.

    Si, de plus, la connaissance était enseignée par une personne pleine de grâce, le charme et le raffinement donnaient à la lumière encore plus d’éclat.

    Alexandrie avait aussi le privilège de produire à la fois de l’intelligence et de l’élégance chez certains êtres exceptionnels, dont le rayonnement contribuait à l’aura de la Grande Bibliothèque.

    Entrons dans une de ses salles de cours.

    La leçon du jour portait sur la chute des corps. Pourquoi des corps tombaient-ils ? Et comment tombaient-ils ?

     

     

    L’expérimentation se faisait avec un morceau d’étoffe blanche, translucide. Objet de lumière, tenu par le bout des doigts, puis lâché en levant le bras, devant l’assemblée des disciples. Avant la chute, l’objet avait des zones d’ombre, à cause des replis.

    C’était un visage féminin qui transmettait le savoir. C’était un corps de femme qui enseignait. La personne qui était sur l’estrade était respectée pour son intelligence et son érudition, admirée pour sa beauté et sa grâce. À elle seule, elle incarnait la lumière.

    À côté de l’estrade, écoutait un jeune homme qui, pourtant, n’avait pas le statut de disciple. Les disciples, ceux qui étaient officiels, étaient assis en face, sur les gradins, les yeux contemplant la pleine lumière. Le jeune homme, lui, n’avait pas accès à la même vision, car c’était un serviteur qui n’avait pas sa liberté, et qui était dans l’obligation de s’acquitter des tâches de l’ombre.

    Le jeune esclave suivait tous les cours donnés par sa maîtresse, mais il ne disposait pas du droit à la parole.

    L’obéissance liée à la condition de servitude faisait que la fascination et l’amour que l’esclave éprouvait pour sa maîtresse ne pouvaient pas s’afficher en pleine lumière, et devaient se cantonner dans le silence et l’ombre.

    D’autres soupirants avaient le geste plus libre et la parole plus ouverte. Parmi les disciples qui assistaient au cours, se trouvait un concurrent qui était redoutable par l’érudition, l’éloquence, les belles manières, et la bravoure.

    L’amoureux que la fortune avait choyé depuis la naissance, a employé les grands moyens pour déclarer sa flamme. Il a choisi la scène lumineuse du théâtre pour faire sa déclaration d’amour. À la personne élue de son cœur, il a offert une mélodie, qu’il a lui même exécutée avec une double flûte.

     

     

    Ravissement de la foule des spectateurs. Tonnerre de crécelles dans les gradins, pour manifester la satisfaction collective. Mais dehors, derrière les solides portes de bronze, bouillonnait l’esclave, celui qui aimait aussi, mais qui pressentait que de l’autre côté, celle qu’il aimait pouvait à tout moment chavirer à cause de l’autre séducteur.

     

     

    En effet, au vu de tout le monde, le flûtiste talentueux a offert à la muse l’instrument de musique, comme une sorte de prémices à la demande en mariage.

    Le lendemain, la muse a rendu la politesse, en offrant à son tour, à l’instrumentiste, un présent. Le geste de la muse plongeait l’esclave dans le désarroi et la peine tandis que tout le corps du flûtiste frémissait de joie et d’impatience. Se sentant honoré et peut-être aimé, le disciple familier de la lumière a reçu le cadeau avec beaucoup de fierté et d’émotion.

     

     

    Mais que pouvait bien être ce cadeau recouvert par l’étoffe qui intriguait par sa forme arrondie ?

    La muse a laissé le musicien déplier l’étoffe. Sous les plis apparaissait une tache de sang. La muse a expliqué que c’était son sang menstruel.

     

     

    La blancheur de l’étoffe et son aspect lustré formaient un violent contraste avec le teint mat et sombre de la tache de sang. Le cadeau du retour n’était pas une mélodie dont on pourrait répandre les sonorités en pleine lumière. C’était plutôt une musique de l’intimité, qui, au dire de la muse elle-même, ne renfermerait ni harmonie, ni beauté. L’hommage public, rendu la veille, sur la scène du théâtre, s’en trouvait bafoué. Blessé, le disciple friand de lumière a quitté la salle de cours, non sans avoir jeté violemment au pied de l’estrade l’étoffe maculée. Finalement, c’était l’esclave qui a ramassé avec un bonheur intense le morceau de tissu qui portait l’empreinte la plus intime de sa maîtresse.

     

     

    L’ombre avait adressé maintes prières pour pouvoir s’approcher le plus possible du soma de la lumière. En la circonstance, ces prières ont commencé à être exaucées. Mais seraient-elles complètement exaucées un jour ?

    Ce jour-là, l’ombre ne viendrait plus vers la lumière pour sentir la douce présence du corps de la clarté, mais pour lui porter secours et la sauver de la profanation.

    En effet, l’ouverture d’esprit et le doute philosophique qui l’accompagne s’accordent mal avec le fanatisme.

    À Alexandrie, la lutte pour le pouvoir déchaînait les passions et exacerbait l’intolérance. Celle qui jadis était respectée pour sa science et honorée pour sa sagesse finissait par devenir la cible des intégristes. Pour se débarrasser d’elle, ils l’ont accusée d’impiété et de sorcellerie, puis ils l’ont condamnée à mort. Dévêtue, elle attendait le moment où sa chair serait transpercée par mille glaives. Une voix s’est alors interposée. C’était la voix d’un milicien, habillé tout de noir, comme les meurtriers. Cette voix proposait la lapidation pour ne pas souiller les glaives par un sang indigne.

    Pendant que les bourreaux étaient sortis pour ramasser les pierres, le milicien s’est approché de la victime. C’est ainsi que l’esclave a retrouvé celle qu’il avait servie jadis, et qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Bref sursis, qui était mis à profit pour exprimer l’amour, par le toucher ou le regard. Mais point de parole, pour ne pas alerter les bourreaux qui ne tarderaient pas à revenir avec leurs pierres. Seulement des larmes, et des sanglots étouffés.

    Dévêtu, le corps féminin paraissait translucide et dégageait encore de la lumière. Le corps masculin, lui, était opaque, à cause des habits noirs.

     

     

    Avec douceur et tendresse, l’ombre caressait la lumière.

    Puis, dans un hochement de tête, et sans qu’aucun son ne soit émis, ils se sont mis d’accord sur la manière dont l’un pourrait aider l’autre à partir.

    Cet accord en secret était une fusion, qui permettait une nouvelle proximité. Pour la première fois et la dernière fois de leurs vies, ils étaient joue contre joue.

     

     

    L’ombre adhérait à la lumière. Les deux profils étaient à la même hauteur, ils étaient devenus inséparables. Mais les deux regards ne suivaient pas la même direction.

     

     

    L’esclave baissait les yeux tandis que sa maîtresse avait les yeux levés.

    Puis est venu l’instant crucial, celui qui permettrait au corps de lumière d’échapper aux meurtrissures causées par les jets de pierres. L’ombre a posé sa main pour interrompre le souffle de vie de la lumière.

     

     

    À son tour, la lumière a posé sa main sur celle de l’ombre, pour signifier l’approbation. Après le contact des joues, il y a eu le contact des mains. Après l’affection, il y a eu l’action commune.

    Bien que le geste libérateur ait été décidé d’un commun accord, l’esclave avait beaucoup de mal à retenir ses larmes. Car l’étreinte de l’amour était aussi celle de la mort. À cause de l’imminence de la séparation définitive, la longue route qu’il a fallu endurer avant de pouvoir enfin se serrer dans les bras l’un de l’autre projetait avec véhémence sur le devant de la scène ses instants les plus significatifs. L’apparition de ces souvenirs fulgurants n’était pas chaotique, mais suivait un ordre, celui de la proximité croissante des deux corps.

    La première fulgurance ramenait à l’esprit la scène du bain. Le serviteur à genoux servait de porte-serviettes en attendant que sa maîtresse sorte du bain. Les regards osaient à peine se croiser.

     

     

     

    Il était inconvenant qu’un corps effleure l’autre. Pourtant, il était flagrant que l’ombre désirait la lumière.

    Dans la fulgurance du deuxième souvenir, l’esclave recevait des soins de sa maîtresse. Il venait d’être fouetté pour s’être montré solidaire d’un être de même condition que lui. Sur le dos lacéré par les coups de fouet, la maîtresse mettait un baume qui apaisait la douleur et favorisait la guérison. Contact d’un épiderme avec un autre, dans le cadre bienséant de l’expression de la bonté d’une maîtresse pour son serviteur dévoué. La médecine savait-elle qu’elle servait de prétexte ? Au fur et à mesure que l’onguent s’étalait, la séparation entre les deux épidermes devenait de plus en plus infime. Avec douceur et délicatesse, la lumière venait au secours de l’ombre. C’était à ce moment-là que la lumière a découvert les ressources cachées de l’ombre. En effet, la maîtresse a trouvé dans la pénombre une maquette ingénieuse représentant le système solaire selon l’astronome Ptolémée.

     

     

    L’esclave qui était encore torse nu a répondu que c’était l’œuvre de ses mains. Le rapprochement des épidermes a débouché sur une séduction mutuelle par l’intellect.

    Le troisième et l’ultime souvenir fulgurant faisait revivre la nuit que l’enseignante et ses disciples avaient passée à l’intérieur d’un temple pour échapper à la furie d’émeutiers sanguinaires. C’était la maîtresse qui avait dit à son esclave de demeurer sur les mêmes lieux qu’elle. Quand la nuit était bien avancée, l’esclave ne parvenait toujours pas à fermer l’œil tandis la maîtresse s’était déjà endormie. Sous le ciel étoilé, qui était dans la lumière ? Qui était dans l’ombre ? Le corps du savoir était dans l’ombre. Celui de la servitude baignait dans la clarté nocturne. Le passage d’un monde à l’autre devenait inévitable.

     

     

    C’était l’ombre qui a pris l’initiative de la migration. L’ombre en éveil s’est mise à allonger son bras pour rejoindre le pied de la lumière assoupie.

    Cette fois-ci, une peau touchait directement l’autre, sans aucun intermédiaire.

    Ombre et lumière se sont rejointes grâce au désir, mais cette jonction n’osait pas encore se dérouler en pleine lumière.

    Après avoir permis à ces trois souvenirs fulgurants de surgir, le geste libérateur devait atteindre son but. L’ombre a accentué sa pression pour couper le souffle de vie, dont les restes se réfugiaient dans les doigts translucides et les yeux écarquillés.

     

     

    Avant de s’éteindre, le corps de lumière a capté la vision du cercle transformé en ellipse, que lui offrait l’oculus sommital de la Grande Bibliothèque.

     

     

    Ce jour-là, à Alexandrie, l’ombre s’est portée au secours de la lumière.

    L’esclave était Davus. Il était au service de la mathématicienne, astronome et philosophe Hypatie. Leur histoire a été racontée par Alejandro Amenábar.

    Est-il arrivé que pour le Zeph, l’ombre se soit portée au secours de la lumière ?

    Pendant longtemps, le gagne-pain était considéré comme la condition de viabilité des projets du Zeph. Puis est venu le jour où ce gagne-pain a disparu brutalement. Il y a eu alors, pour le capitaine, passage de la lumière à l’ombre. Mais l’ombre a donné naissance à une autre lumière, inattendue, providentielle. C’était justement la disparition brutale du gagne-pain qui a permis la réalisation du voyage initiatique et l’existence de cette chronique.


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  • L'équilibre d'Asclépios

     

    Un chasseur d’images, qui avait coutume de traquer les teintes pastels de l’aurore à Port Napoléon, se plaignait de douleurs abdominales.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Il les attribuait au cisaillement par le froid matinal, surtout quand le mistral soufflait fort.

    L’examen médical a diagnostiqué une appendicite courante, habituelle. Le patient devait se faire opérer le matin et rentrer chez lui en fin d’après-midi. Mais il n’en était rien. Tous les pronostics ont été déjoués.

    Le regard intra-abdominal du chirurgien a révélé l’ampleur de la catastrophe. Car le mal était sur le point de devenir incurable.

    Cependant, il aurait été extrêmement imprudent d’opérer immédiatement, car l’inflammation était telle que les dégâts collatéraux auraient été considérables, voire même funestes. La sagesse recommandait donc d’attendre le moment favorable, qui se présenterait après un refroidissement de l’inflammation grâce à un traitement intensif par des antibiotiques. Le succès de la stratégie d’Asclépios résidait dans la gestion de l’équilibre entre l’attente et l’action, ce qui imposait de distinguer urgence et immédiateté.

    Jour après jour, le capitaine suppliait Asclépios de garder en vie le chasseur d’images. L’esprit du capitaine ne se souciait plus du nombre de mille marins, mais de celui des jours qui le sépareraient de l’irréversible. Sa préoccupation n’était pas l’affichage du bulletin météo, mais celui du laboratoire d’analyses. Une nef, faite non pas de matière inorganique comme le Zeph, mais de chair et d’os, menaçait de disparaître pour cause d’osmose aiguë.

    En attendant le coup de scalpel décisif du disciple d’Asclépios, il fallait conjurer l’emprise pernicieuse d’un mal réputé redoutable, et préparer une contre-attaque appropriée et efficace.

    Les randonnées faisaient partie des moyens privilégiés pour reconquérir le moral. La ballade en empruntant la route des crêtes entre Cassis et La Ciotat était l’un des événements les plus chargés en signification pendant ce temps de l’attente.

    Le spectacle était magnifique. Le ravissement était tel que les sonorités du nom « Péloponnèse » fleurissaient sur nos lèvres quand nous contemplions le relief en haut du Cap Canaille.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    À ce moment-là, nous ignorions absolument que quelques mois plus tard, cette incantation trouverait son plein accomplissement à travers le voyage initiatique.

    Était-il possible que tant d’éclat et de splendeur nous soient offerts avec libéralité pour nous être retirés peu de temps après ? Un tel revirement de Dame Nature nous semblait inconcevable. Cela signifierait-il que le temps où nous avions droit à cette sève de la vie n’était pas encore écourté ?

    Partout où le regard se promenait, le paysage incitait à l’évasion et à l’optimisme. Partout, sauf dans un endroit. Malgré la gaieté et le bonheur évoqués par les fleurs qui y poussaient, l’endroit avait la couleur du sang.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    C’était comme si la roche et la terre venaient de connaître une hémorragie. Fallait-il y voir un présage ? Sans doute.

    L’escarpement du sentier a remis à plus tard l’étude de l’éventuel présage.

    La route des crêtes s’est terminée au parc du Mugel de la Ciotat.

    Portrait bucolique au milieu des asphodèles.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Au parc du Mugel, ce n’étaient pas les cadres de floraison qui manquaient. Au contraire, ils foisonnaient sur chaque parcelle de terrain. Alors, pourquoi les asphodèles et non pas la glycine ou les marguerites ? Les asphodèles sur un relief en pente, caillouteux, cela devait nous rappeler Amorgos. Sans doute avons-nous eu le réflexe de renouer avec les errances à Amorgos. Mais peut-être que ce lien avec le passé n’était pas opérant à ce moment, et que la photo à cet endroit fleuri échappait à toute explication déterministe. En tout cas, si c’était l’œuvre du hasard, il murmurait à nos oreilles que sans le savoir, nous venions de nous approcher du Royaume des Ombres. En effet, jadis, les Anciens avaient coutume de fleurir les tombes avec des asphodèles, et les Grecs situaient le palais du souverain Hadès et de son épouse Perséphone dans le « Pré de l’Asphodèle ». C’était là qu’Orphée était venu pour négocier la libération d’Eurydice. Bien que faisant partie des Enfers, le « Pré de l’Asphodèle » était un territoire de neutralité, qui pouvait même offrir une issue vers la lumière.

    En cherchant la compagnie des asphodèles, nous nous sommes approchés de la Mort. Mais nous n’avons pas succombé à son étreinte ! Il nous faudrait de longs mois pour comprendre le sens du murmure des asphodèles et saisir la portée prophétique de cette séance de photo.

    Commencer le sentier avec une évocation de l’hémorragie et le terminer sur un territoire des Enfers ! Même si c’était une zone de neutralité, en sortir et s’éloigner, indemne, du Royaume des Ombres n’était pas une mince affaire. Certes nous n’avions aucunement conscience de la portée des choix du moment. Mais la Providence veillait et ne cessait de nous alerter par des augures chargés de sens.

    Asclépios avait à son service des disciples assermentés, experts dans le maniement du scalpel et de l’aiguille à recoudre. Sauver des vies était leur mission. Raviver la flamme de l’espoir était leur préoccupation. Réparer des corps était leur fierté. Le chasseur d’images a eu la chance de bénéficier du savoir-faire d’un disciple talentueux d’Asclépios.

    Le talent était dans la prise en compte de la globalité de la situation à traiter. Situation extrêmement complexe et épineuse, parce que l’ennemi était un « plastron appendiculaire », qui mettait à mal tout l’intestin.

    Le plastron a fait pâlir le chirurgien, qui n’a pas caché son inquiétude.

    Mais qu’est-ce un plastron ? Le terme vient de la mythologie. Il désigne ce qu’Athéna porte sur son thorax : un enchevêtrement de formes serpentines.

    Dans ce cas du chasseur d’images, il souffrait donc d’un pullulement d’agents nocifs, qui étendaient leurs ramifications dans tout l’intestin.

    Après l’itinéraire des avertissements, était venu le temps pour l’itinéraire de l’exorcisme.

    Désormais, il s’agissait de convoquer le face à face pour mieux faire face.

    Le chasseur d’images s’est mis à rechercher tous les plastrons d’Athéna.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Le Palais des Beaux-Arts de Lyon en exhibait un spécimen troublant.

    Faire que l’ennemi devienne visible pour mieux le combattre. Toiser le mal pour mieux le dominer.

    La quête du plastron ne conduisait pas toujours à la rencontre des formes serpentines qui effrayaient par leur pullulement. Il arrivait que c’était le caducée qui faisait son apparition, accompagné d’un contexte qui signifiait clairement la clémence des divinités.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Là où le capitaine avait coutume de se servir en café, un porche utilisait la symétrie pour mettre en parallèle le caducée et la lyre.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Une servante d’Asclépios soignait avec des médicaments. L’autre guérissait par la musique, qui apportait l’apaisement, le réconfort et l’espoir.

    Non loin de là, à proximité du Palais des Beaux-Arts, le caducée, tenu par Hermès, semblait s’adresser à la Parque pour lui demander de ne pas couper le fil de la vie.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Discours iconographique plus tragique que le précédent, puisqu’une éventuelle interruption du cours de la vie était évoquée. Mais discours encourageant tout de même, puisque qu’Hermès semblait avoir de l’ascendant sur la Parque. Une perspective montrant Hermès au premier plan et la Parque au second plan donnerait l’impression que le bras gauche qui retenait la tunique sur l’épaule s’adressait à la Parque pour lui transmettre le message de la clémence.

    Dix semaines après la première incursion intra-abdominale, Asclépios a jugé que c’était le bon moment pour donner le coup de scalpel décisif. Dernière précaution avant l’incision : s’assurer que l’ennemi n’avait pas d’alliés en guet-apens dans les environs. Une patrouille a été envoyée pour repérer la présence des polypes. Aucun polype en vue. Alors, l’opération d’assainissement du côlon a pu avoir lieu. Et elle a été menée à bien.

    Ne pas intervenir trop tard, ne pas intervenir trop tôt, c’était l’art de l’équilibre pour le scalpel d’Asclépios.

    Sage et prévoyant, le capitaine voulait que les établissements hospitaliers français soient faciles d’accès en cas de rechute. En conséquence, on ne s’éloignerait pas trop de la frontière. Pas de balade dans le Latium, ni en Campanie cet été-là. Le rivage ligure serait même un luxe.

    Moins se disperser pour mieux savourer, en profondeur. C’est ainsi que Genova, la Superba, dont nous n’avions connu que le Porto Antico, nous a livré les autres trésors de sa Riviera.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Riviera di Levante, à l’Est. Puis Riviera di Ponente, à l’Ouest.

    Route de la prémonition. Puis, itinéraire de l’exorcisme. Enfin, voyage de la rémission. Dans chacun de ces trois parcours successifs, Asclépios maîtrisait à la perfection la science du καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ.

    Certains disciples d’Asclépios se sont spécialisés dans le maniement du scalpel. D’autres, dans l’usage de la plume. Le choix de l’écriture et de la communication a été celui d’Isabelle. Son amabilité et le talent avec lequel elle établissait les connexions auraient pu faire d’elle une âme au service d’Hermès. Mais c’était Asclépios qu’elle servait.

    Elle voyait le chirurgien tous les jours. C’était même elle qui remplissait l’agenda pour lui. Elle n’entrait jamais dans les blocs opératoires. Mais elle savait tout ce qui s’y passait.

    Elle connaissait les posologies sur le bout du doigt, les disponibilités des différents services médicaux, le temps de préparation de chaque opération chirurgicale, la durée de chaque convalescence. Elle n’était pas seulement experte dans le maniement des registres et des calendriers, elle était exceptionnelle dans le don de sa personne. Sa bonté débordante participait activement à la guérison du patient.

    Isabelle avait un cœur en or et des doigts de fée.

    C’est une bénédiction qu’Asclépios ait des disciples dévoués. Mais où était la question de l’équilibre ? Et quel rapport y avait-il avec la navigation ?

    Isabelle allait changer d’horizon. Asclépios l’a retenue, le temps de soigner le chasseur d’images. L’équilibre était dans le temps opportun qui a permis au chasseur d’images de bénéficier des dernières effusions d’empathie d’Isabelle. Être choyé par toute la chaîne des soins, depuis l’enregistrement des premiers formulaires jusqu’au dernier contrôle post-opératoire incitait à réfléchir au sens du sursis accordé par la providence. L’escapade ligure avec des entrailles récemment assainies et recousues était un cadeau inespéré. Après ce premier été de la rémission, il y en a eu d’autres. Celui qui arrive sera le quatrième de la série.

    Asclépios n’utilisait pas seulement la disponibilité du personnel médical. La Dame de Manosque ne portait pas de blouse blanche, mais elle s’inquiétait beaucoup de l’évolution du mal tentaculaire dont souffrait le chasseur d’images.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Elle savait que rien n’était gagné d’avance, que l’opération chirurgicale a eu lieu bien à temps, mais que l’issue demeurait encore incertaine. Alors, par la voie des ondes, elle a envoyé des stimuli. Le remède était dans le ton affectueux et revigorant. Elle parlait des fleurs récemment écloses dans la pinède.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Rendez-vous à ne pas manquer avec la nature, le renouveau, le beau. Comme si l’art faisait de la guérison une obligation morale.

    La Dame de Manosque ne faisait pas partie des disciples patentés d’Asclépios. Mais elle avait leur dévouement et leur sagesse. Mieux encore, en la circonstance, elle avait ce qu’ils n’avaient pas : l’enjeu affectif.

    À sa façon, la Dame de Manosque a œuvré pour la cause d’Asclépios. Où était l’équilibre cette fois ? Et quel rapport y avait-il avec la navigation ?

    Le courage insufflé par la Dame de Manosque permettait au chasseur d’images de tirer profit de tout l’environnement favorable qui se présentait. C’était le moment opportun, et pour la personne encouragée, et pour la personne qui encourageait. Car les événements se sont déroulés comme si la Dame de Manosque avait rassemblé tout ce qui restait de sa force vitale pour impulser le message de la guérison.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    La pinède n’est plus. La voix qui s’en est échappée s’est dissoute, non pas dans des effluves de résine, mais dans les embruns iodés de l’Océan. Cependant, la guérison qu’elle a exigée est là. Double équilibre temporel, manié avec maestria par Asclépios.

    Le temps de la rémission était consacré à la prospective autant qu’à la rétrospective. Quand l’accalmie était revenue, et avec elle, le soulagement et l’espoir, l’on a davantage mesuré la puissance évocatrice les messages d’avertissement et le pouvoir de suggestion des présages.

    Il existe un point d’équilibre, en dehors duquel les choses peuvent devenir irréversibles.

    Grâce à sa science de l’équilibre, Asclépios a permis au chasseur d’images de guérir.

    L’instant opportun, le moment approprié, les Grecs l’appelaient καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ. À Trogir, là où l’Aventy s’est arrêté dans son retour en octobre dernier, l’archéologie avait retrouvé une représentation du καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ. On y voit un athlète en train de courir.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Le καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ ne s’arrête pas. Il ne fait pas de halte. Il est toujours prêt à s’échapper. Quand va-t-il repasser au même endroit ? Nul ne le sait ! Alors, soyons vigilants pour ne pas le rater.

    La nef du destin ne traverse pas l’océan de la vie sans risques. Il y a des tempêtes que l’on voit s’amonceler à l’horizon. Mais il y a aussi des écueils plus sournois qui peuvent tout autant faire sombrer la nef et mettre fin à la navigation. À l’instar de ces dangers perfides, le mal tentaculaire qui s’était emparé du côlon ne s’est dévoilé qu’à la dernière minute. Sans l’intervention d’Asclépios et sa science de l’équilibre, le naufrage aurait été inéluctable et brutal.

    En cet été de la rémission, le Zeph s’est montré prudent et ne s’est pas trop éloigné de la frontière. La diète, prescrite pour ménager l’intestin, affinait la silhouette et produisait l’effet d’un rajeunissement.

     

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Sur les eaux de la Riviera, ligure et française, le capitaine savait-il à côté de qui il était assis ? Était-ce un ressuscité ou un mourant en sursis ? Personne ne le savait, et personne ne le sait encore. Personne, sauf Asclépios lui-même.


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