• Mai 2018

     

    Quand l'envie est trop pressante, faut y aller ! C'est ce que nous rapelle le mousse dans le désir d'ailleurs ! D'ailleurs, l'ailleurs se fait de plus en plus proche, à tel point que l'ailleurs va devenir le présent. Ici quoi !

     

    Bon... Ca parait un peu compliqué dit comme ça, mais en y réfléchissant bien, tout se tient !

     

    D'ailleurs, à ce propos, on sent dans les articles de ce mois que le mousse a lui aussi des fourmis dans les jambes. Il les exprime avec finesse. Comme toujours d'ailleurs !

     

  • « En mai, fais ce qu’il te plaît ! », a-t-on coutume de dire.

    Il plaît au Zeph de désirer l’ailleurs, non seulement en mai, mais tout au long de l’année. Il en rêve, s’en nourrit, s’en délecte.

    L’esprit du Zeph se trouble quand il embrasse le désir d’ailleurs, comme le verre se trouble quand l’ouzo parfumé et l’eau bien fraîche s’y embrassent.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Ailleurs des saveurs. Saveurs d’un pays lumineux.

    L’esprit du Zeph chavire quand il entend la voix langoureuse de Φώτης ΙονάτοςΦΩΤΗΣ ΙΟΝΑΤΟΣ chanter la détresse de la condition humaine.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Ailleurs de la musicalité, de la langue. Une langue qui exalte le beau, même au sein du tragique.

    Delphes était un ailleurs pour le capitaine du Zeph, qui n’avait jamais visité le site auparavant, même à l’époque où il était un routard habitué des ferrys. Un ailleurs qui provoquait l’enchantement dès ses abords et qui ne cessait de nous mener d’émerveillement en émerveillement.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Le capitaine s’en donnait à cœur joie, car la disposition étagée des monuments induisait un suspens. L’ailleurs tenait ses promesses. Il le faisait savoir en dilatant les pores de l’épiderme, en accélérant les battements du cœur, en dotant tout l’être d’une légèreté surprenante et exquise.

    La séduction était telle que nous avons voulu faire comme les pèlerins de l’Antiquité. C’était le capitaine qui a pris la décision, à la toute dernière minute.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Improvisation passionnante, mais redoutable. Car nous n’avions pas les chaussures de marche pour randonner sur le chemin caillouteux de la descente, et nous ne savions aucunement s’il comportait des points d’eau.

    Mais pour savourer pleinement le mode de vie antique, pour ajouter un ailleurs à l’ailleurs, nous avons traversé à pied la Mer des Oliviers afin de rejoindre le port d’Iτέα – ΙΤΕΑ, où attendait le Zeph.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Magnificence du cadre bucolique. Bonheur intense d’être les deux seuls sur le sentier de la diplomatie antique et de l’archéologie moderne.

    Entreprise en début d’après-midi, la longue marche s’étirait encore à l’heure du coucher de soleil. La fatigue de l’organisme devenait inévitable. Les jambes étaient comme tétanisées. En fin de journée, l’ailleurs engendrait une sensation très douloureuse, mais aussi un sentiment de grande fierté. Fierté d’avoir vécu à l’antique, sur le chemin qui reliait le sanctuaire au port où avaient débarqué les pèlerins venus pour consulter l’oracle.

    Le surlendemain, le capitaine a voulu revoir le site apollinien, malgré les pieds en sang de la première expédition. Nouvelle passion de philhellène ? Nouvelle vocation, celle d’archéologue ? En tous cas, nous avons sous-estimé le pouvoir d’envoûtement de l’ailleurs. Pour la deuxième édition, le capitaine suggérait une nouvelle approche grâce à un nouveau mode de mobilité. On traverserait de nouveau la Mer des Oliviers, mais dans le sens de la montée vers le sanctuaire d’Apollon, comme un pèlerin qui apporterait des offrandes, après avoir débarqué à Iτέα – ΙΤΕΑ. Cette fois-ci, on ferait donc usage de nos coursiers d’argent.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Mettre de l’ailleurs dans un ailleurs. Rendre le premier ailleurs auto-fécond et multiforme. Quel joli programme !

    Nouvelle progression sur le terrain, nouveaux regards sur le paysage. Chercher, au-dessus des sommets des oliviers, la silhouette du sanctuaire, en levant les yeux du fond du vallon, était une activité passionnante. On auscultait les pentes, on comparait les versants, on redécouvrait la topographie. Jeu de détectives saisonniers, plaisir d’archéologues novices.

    Bienfaisantes et fières de nous, les divinités ont apposé le sceau de leur approbation. Pour pallier l’abstraction de l’expérience et compenser l’aridité de la vision, elles ont apporté la touche finale en créant une sublime surprise. L’ailleurs, c’est ce qui est nouveau, et aussi ce qui est inattendu. Et ce qui était inattendu, c’était l’apparition d’un berger avec son troupeau.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Ambiance magique : bêlements des ovins, lumière dorée du couchant. Immersion immédiate et totale dans l’Antiquité, grâce à une Mer des Oliviers transfigurée.

    Il allait de soi que la naissance d’une profusion d’ailleurs au sein de l’ailleurs initial devait être célébrée dignement. Ce soir-là, dans la quiétude du port d’Iτέα – ΙΤΕΑ, il y a eu le festin de l’ailleurs.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    À table, l’ordre ionique était à l’honneur. Évocation aussi de l’enroulement des cornes aperçues au sein du troupeau qui avait surgi à l’heure du crépuscule.

    Le jour d’après, il a fallu acheter un nouveau forfait Vodafone en se rendant à Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣΑ, une bourgade située plus dans l’arrière-pays et plus au fait des technologies de la modernité. Contrainte matérielle, d’apparence toute banale, qui a débouché sur de très belles surprises.

    D’abord, c’était à l’occasion de ce déplacement que nous avons appris que jadis, Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA était la rivale de Delphes. Géographiquement, nous n’étions plus à Delphes, et cependant l’histoire d’une rivalité antique nous y ramenait, par un pur hasard d’emploi du temps et d’itinéraire. L’ailleurs de l’Histoire s’est invité dans l’ailleurs de la Géographie.

    Ensuite, Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA avait joué un rôle majeur dans la Guerre d’Indépendance qu’avaient menée les Grecs pour chasser l’envahisseur ottoman. À Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA, l’ailleurs des prémices des Temps modernes s’est introduit dans l’ailleurs de l’Antiquité classique.

    Ailleurs multi-couches, à rebondissements exaltants, qui montrait que nous avions pris la bonne direction, emprunté la bonne route.

    Visite passionnante de la ville haute, et de sa couronne de fortifications.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    C’était l’une des toutes premières places fortes que les Grecs avaient reprises aux Ottomans.

    Haut lieu du soulèvement grec.

    Sur la route qui y menait, dévalaient des cascades de bougainvilliers.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Magnifique vision pour souhaiter la bienvenue à l’estivant, tout en rappelant subtilement le lourd tribut de sang qu’il a fallu payer pour accéder à l’Indépendance.

    Après la balade à Άμφισσα – ΆΜΦΙΣΣA, nous ne sommes pas rentrés directement à Iτέα – ΙΤΕΑ. Nous avons profité du fait que le bus local faisait une boucle et nous sommes revenus à Delphes pour dire au revoir à l’oracle. Obsession ? Addiction ? Nous faisions corps avec l’ailleurs.

    Cette fois-ci, nous nous sommes mis dans la peau du pèlerin qui venait par la route d’Athènes. Et en venant d’Athènes, on apercevait en premier le temple circulaire, que les Anciens nommaient Tholos.

    D’ordinaire, deux guérites gardaient l’accès au site de la Tholos, l’une à l’Est, l’autre à l’Ouest. Mais ce jour-là, personne ne surveillait ni l’entrée, ni la sortie. Affranchi des contraintes administratives, l’ailleurs delphique n’en était que plus somptueux. Le libre accès et l’absence de foule donnaient au lieu un air de pureté et un parfum de virginité.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Très spontanément, nos yeux émerveillés ont fait la jonction entre le temple circulaire du vallon et le sanctuaire visité il y a trois jours à l’étage supérieur.

    Voir la Tholos avant le Temple d’Apollon, c’est adopter la perspective qui s’offrait au voyageur en provenance d’Athènes. La découverte faite lors des deux approches précédentes correspondait à la route de ceux qui voulaient s’affranchir du contrôle athénien. Topographie et stratégie sont indissociables.

    À Iτέα – ΙΤΕΑ, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité pour les plaisanciers. Mais l’ailleurs était là, sublime, envoûtant, euphorisant !

    En attendant le moment favorable pour rejoindre l’ailleurs de tous les superlatifs, qui tient en haleine, l’esprit du Zeph se trouve d’autres ailleurs, plus faciles d’accès. La route buissonnière dans le pays cathare était une manière astucieuse d’assouvir le désir d’ailleurs. Ailleurs que la Camargue, ailleurs que les bers de Port Napoléon. Dormir un soir dans le lit d’une rivière, dormir le lendemain au sommet d’une colline.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    S’assoupir en compagnie des feuilles que venait cajoler la lumière rose orangée du couchant.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Se réveiller quand le soleil jouait à cache cache derrière les arbres de la forêt.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Un ailleurs qui se muait en ici et maintenant, avec une liberté enchanteresse.

     

    Le désir d'ailleurs

     

    Il plaît au Zeph d’être heureux. Le désir d’ailleurs, dans la phase de l’attente comme dans celle de la réalisation, lui apporte un bonheur qui stimule et donne du sens à la vie.


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  • Le désir de fraternité peut être une demande ou une offre.

    À Αντίκυρα – ΑΝΤΙΚΥΡΑ, deuxième halte sur la route de Corinthe à Delphes, les deux modalités d’expression ont existé, de surcroît dans cet ordre.

    Le vent, qui repoussait le Zeph du quai, a obligé le capitaine à réclamer de l’aide à haute voix. Talonnés par l’inquiétude, nous souhaitions que le voilier déjà amarré manifeste un élan de fraternité à l’égard du Zeph. Comme dans un premier temps, aucun geste bienveillant n’apparaissait du côté du quai, le capitaine a crié son désir de fraternité, parce que la manœuvre d’approche s’annonçait risquée.

    Finalement, l’équipage du voilier amarré, puis son capitaine nous ont donné le coup de main espéré. Le Zeph a remercié son frère du moment par une tasse de café.

    Les deux seules places disponibles le long du quai étaient à présent prises.

     

    Le désir de fraternité

     

    L’un des deux voiliers battait pavillon suédois, l’autre arborait les couleurs de la France.

    Le danger, surtout celui en mer, est un contexte propice à l’émergence du désir de fraternité.

    Lien éphémère sans doute, mais ô combien utile au moment où il est sollicité.

    Frères d’un instant, frères d’un jour.

    Le lendemain, la nef suédoise a anticipé le désir de fraternité du Zeph, qu’elle a vu s’immobiliser au large d’Αντίκυρα – ΑΝΤΙΚΥΡΑ, sur la route du Sud-Ouest. Le Zeph voulait se débarrasser d’un bouchon biologique coriace, qui empêchait depuis plusieurs jours les flux d’assainissement. L’opération devait avoir lieu loin de toute trace de civilisation. La nef suédoise a cru que le Zeph était victime d’une avarie. L’offre de venir en aide a retenti avec beaucoup de sincérité en provenance de la coque mobile. À nos frères d’un jour, nous avons répondu que tout rentrait dans l’ordre. Rassurés, ils ont poursuivi leur route.

    Le lendemain de notre arrivée à Ιτέα – ΙΤΕΑ, la Gaule républicaine célébrait sa fête nationale. Le bateau qui était derrière le Zeph, et qui battait aussi pavillon français, participait à cette célébration en pavoisant avec une multitude de drapeaux venant des cinq continents.

     

    Le désir de fraternité

     

    La fraternité était partie intégrante de l’idéal de la Révolution française, et l’aspect joyeusement coloré du grand pavois rappelait que l’élan de fraternité avait vocation à devenir universel. Ce jour-là, sur les quais d’Ιτέα – ΙΤΕΑ, la fête n’était pas que symbolique. Au contraire, elle offrait un magnifique contexte où le désir de fraternité émanant de nos voisins français s’est exprimé concrètement par une sollicitude fort émouvante.

    En effet, nous leur avons dit que nous irions nous promener à Γαλαξίδι – ΓΑΛΑΞΙΔΙ en fin d’après-midi, et que nous serions de retour au bateau pour le coucher du soleil. Γαλαξίδι – ΓΑΛΑΞΙΔΙ était à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau d’Ιτέα – ΙΤΕΑ. Jusque là, tout semblait banal. Le hic, c’était que le capitaine du Zeph n’a pas prévu de faire la balade ni en en bus, ni en vélo, mais en annexe ! Un mélange d’inquiétude et d’admiration se lisait sur le visage de nos voisins français. La distance par voie de mer, et surtout le caractère imprévisible de la météo les incitaient à nous recommander la plus grande prudence. Puis ils nous ont dit qu’ils nous guetteraient au coucher du soleil, pour être sûrs que nous serions de retour, sains et saufs.

    L’annexe du Zeph a accosté le débarcadère de Γαλαξίδι – ΓΑΛΑΞΙΔΙ dans l’euphorie.

     

    Le désir de fraternité

     

    Elle se sentait en sécurité à proximité d’un abri qui avait la silhouette d’un temple antique.

    Vite, nous avons rejoint les versants qui avaient encore le soleil. Comme nous étions heureux de retrouver l’ambiance des Cyclades !

     

    Le désir de fraternité

     

    La palette si stimulante des bleus et des blancs, et l’extraordinaire coquetterie des jardins et des balcons fleuris nous faisaient oublier le temps de la montre.

    À l’heure où nous aurions dû penser à rentrer, le capitaine s’est assis à la terrasse d’une taverne du port pour déguster une « pita gyros ».

     

    Le désir de fraternité

     

    Associer le plaisir du palais et celui de la vue, savourer la viande parfumée aux épices et contempler la lumière rasante qui illuminait la baie.

    Quand est venue l’heure de faire démarrer l’annexe, l’ombre a recouvert tout le site.

    À cause du vent, les flots étaient beaucoup plus agités qu’à l’aller. La fraîcheur du soir accentuait l’inquiétude, que nous tentions de maîtriser.

    La route semblait longue, parfois interminable.

    L’arrivée à Ιτέα – ΙΤΕΑ a eu lieu à la nuit tombante. Nos amis français nous ont dit qu’ils avaient scruté l’horizon à plusieurs reprises, non sans appréhension. Nous les avons remerciés pour leur touchante sollicitude.

    Le péril fait émerger le désir de fraternité. Celui-ci croît avec celui-là.

    Au temps où la démocratie venait de naître, le désir de survie du peuple grec face au terrible rouleau compresseur perse était indissolublement lié au désir de fraternité qui cimentait l’armée athénienne.

    Malgré l’écrasante supériorité numérique de l’adversaire, les Grecs ont vaincu. Ils ont vaincu, parce qu’ils disposaient des derniers atouts apportés par la toute jeune démocratie.

    L’armée grecque ne comptait que des hommes libres et égaux, ce qui n’était pas le cas des envahisseurs. Le nouveau statut de citoyens libres et égaux, acquis grâce à la naissance de la démocratie, aiguisait le désir de fraternité. La conscience politique nourrissait et fortifiait la conscience éthique.

    L’une des armes les plus importantes de l’infanterie grecque était le bouclier circulaire, que les Anciens nommaient ὅπλον – ὍΠΛΟΝ. Ce terme était la racine du mot désignant le fantassin qui en était muni : ὁπλίτης – ὉΠΛΊΤΗΣ en grec, hoplite en français.

    Fait de bois et recouvert de bronze, le bouclier circulaire mesurait un mètre de diamètre, et était tenu par l’avant-bras gauche. En position haute, sa surface débordait de 50 cm sur la gauche. De cette façon, il protégeait aussi l’hoplite qui se trouvait à gauche.

     

    Le désir de fraternité

     

    L’agencement des armes permettait au désir de fraternité de se concrétiser sur le champ de bataille. Le bouclier pesait huit kilos. Sur ces huit kilos portés à bout de bras, quatre étaient destinés à assurer la survie du frère d’armes immédiatement à gauche.

    Le désir de fraternité, vigoureux et ardent, façonnait directement le sort individuel du guerrier qui combattait à gauche, mais aussi le destin collectif de tout un peuple qui osait se dresser contre l’envahisseur perse.

    Soudés mentalement, corporellement et tactiquement, les hoplites athéniens ont offert à la jeune démocratie grecque une victoire éclatante sur l’impérialisme perse. Le lieu de la victoire était la plaine de Marathon.

     

    Le désir de fraternité

     

    600 vaisseaux armés par le Roi des Rois devaient y débarquer pour châtier Athènes la rebelle, qui ne se trouvait plus qu’à une quarantaine de kilomètres de là. Mais le désir de fraternité, exacerbé et porté à l’incandescence chez les hoplites athéniens, a fait échec à l’ambition perse en refoulant à la mer le péril qui était venu par la mer.

    Le feu sacré de la fraternité, qui a engendré cet épisode glorieux, se voit encore de nos jours, à Athènes, sur la Place du Parlement, à l’occasion de la relève de la garde présidentielle.

    L’aîné ne se préoccupe pas seulement de la perfection de la tenue vestimentaire, de l’élégance du geste de la parade, ou de la coordination des mouvements du groupe. Il s’intéresse aussi au confort de chaque être, éponge délicatement la sueur, caresse l’épiderme avec douceur, envoie des signaux d'encouragement ou de félicitation.

     

    Le désir de fraternité

     

    Il essuie le front, le cou, mais aussi la nuque.

    Il éponge la sueur des joues, du menton et même des lèvres.

     

    Le désir de fraternité

     

    Aucune partie du visage n’est oubliée.

    L’étoffe qui sert à faire disparaître les traces de la transpiration a une couleur intermédiaire entre le vert de la chlorophylle et l’azur de la mer. Harmonie chromatique pour dire la sollicitude d’une terre où l’olivier est sacré et où l’horizon est toujours baigné par l’azur des flots.

    À la fin, l’aîné soulève le couvre-chef du cadet, et transmet à la partie la plus élevée de la tête la fraîcheur de l'air et le souffle vivifiant de la fraternité.

    Intimité affectueuse dévoilée avec pureté.

    Les yeux du soldat choyé s’empourprent de gratitude et de bonheur.

    L’émotion du cadet est palpable. Celle du Zeph aussi. Instant de communion inattendu, mais nécessaire. Communion entre Grec et Grec, pour célébrer la cohésion. Communion entre la Grèce éternelle et le voyageur attentif et attentionné, pour oublier les désagréments de la crise actuelle et se souvenir de la splendeur de jadis du berceau de la démocratie.

    Sur la Place du Parlement grec, jusqu’où peuvent s’émouvoir les entrailles ? Jusqu’à la mort, semblent dire les physionomies débordantes de sollicitude mutuelle et les gestes d’affection réciproque.

    Le désir de fraternité, comblé et magnifié en souvenir de la victoire à Marathon, est un état naturel et un sujet de fierté. Démonstration de cohésion, il n’a pas à s’embarrasser de la pudeur. Au contraire, il s’offre en spectacle pour être contemplé, admiré, désiré à son tour. Désirer le désir ! Quelle belle empathie ! Comme il est superbe, émouvant et communicatif, le désir de fraternité mis en scène sur la Place du Parlement grec !

    L’idéal de liberté fédère les habitants d’une même terre, mais aussi tous les esprits dévoués à la même cause.

    Après quatre siècles de domination ottomane, la Grèce a voulu s’affranchir du joug de l’oppresseur. Cette lutte pour l’indépendance a soulevé en Occident un désir de fraternité qui transcendait les frontières.

    Lord Byron y a consacré sa fortune, son temps et son énergie.

    Un portrait où il apparaissait habillé en costume local montre qu’il considérait comme ses frères les Grecs opprimés par l’Ottoman.

     

    Le désir de fraternité

     

    Le poète anglais est mort à cause d’une malaria contractée sur le champ de bataille. Mais la Grèce n’a pas oublié celui qui avait manifesté de façon si exaltée son désir de fraternité.

    Le Jardin des Héros à Missolonghi réserve une place d’honneur à la statue de Lord Byron.

     

    Le désir de fraternité

     

    Son corps a été inhumé en Angleterre, mais son cœur, oui son cœur biologique, est resté en Grèce, sous la statue.

    Deux ans après le décès de Lord Byron, Missolonghi, qui avait jusque là héroïquement résisté, est tombée devant l'ennemi. Les survivants étaient presque tous exterminés. C'était la Grèce elle-même qui mourait à Missolonghi !

    À son tour, Victor Hugo s’est fait le porte-parole du désir de fraternité, devenu plus urgent que jamais. Dans ses vers, résonnait l’appel :

    « Frères, Missolonghi fumante nous réclame... »

    ( Orientale Troisième, les Têtes du Sérail. III, La première voix. Juin 1826 )

    « Fumante » était Missolonghi, écrivait Victor Hugo, abasourdi et révolté. Car le sacrifice de Missolonghi était tout récent.

    Missolonghi qui avait résisté à deux sièges et a succombé au troisième. Missolonghi qui était défendue par 3000 hommes mais qui était encerclée par 30000 assaillants. Missolonghi qui a mangé tous ses chats, ses chiens, ses ânes et ses chevaux. Missolonghi qui souffrait d’ulcères, de scorbuts, de diarrhées et de gonflements aux articulations. Missolonghi qui a tenté une sortie héroïque dans la nuit du 22 au 23 avril 1826, mais qui en définitive a été massacrée sans pitié.

     

    Le désir de fraternité

     

    À tous ceux qui étaient disposés à venir en aide aux insurgés grecs après la chute de Missolonghi, Victor Hugo disait « frères ».

    Dans le même élan de fraternité, Delacroix a peint « La Grèce sur les ruines de Missolonghi », destiné à l’exposition organisée à la galerie Lebrun de Paris, en août 1826. Les fonds récoltés par l’exposition serviraient à financer les efforts militaires des résistants grecs.

    Dans le tableau, la Grèce est représentée par une femme en costume local, les bras légèrement tendus. Geste de résignation, voire de reddition ?

     

    Le désir de fraternité

     

    Peinture de l’espoir ou du doute ? Doute ressenti par les frères du moment, espoir identifié par les frères de maintenant. Le désir de fraternité tremble et espère à la fois.

    À l’arrière-plan, se dresse la silhouette lugubre de l’oppresseur. Tenue guerrière, position de guet, altitude de la domination.

    Sur les murailles est posée une tête sans corps. Décapitation et empalement ?

    Le 23 avril 1826, les Ottomans sont entrés dans Missolonghi puis ont exposé sur les remparts 3000 têtes coupées !

    Sous le bras gauche du personnage féminin, apparaît une main, sans lien avec aucun corps. Le tranchant de l’épée est passé par là. Les doigts raidis figent un appel au secours.

    Plus vers le devant encore, des traces de sang maculent une pierre. Traces d’une violente éclaboussure. Constat d’un dénouement tragique à Missolonghi, ex-voto de l’héroïsme grec, vibrant appel au secours. Car à l’heure où Delacroix peignait son tableau, rien n’était plus incertain que l’issue de la lutte pour l’indépendance hellène.

    Allumé par Lord Byron, le désir de fraternité s’est emparé de toutes les âmes éprises de liberté.

    Le Zeph connaît très bien le Jardin des Héros à Missolonghi et s’émeut toujours du désir de fraternité exprimé mutuellement par la Grèce et l’Extrême Occident.

    Mais le Zeph a-t-il été personnellement confronté au désir de fraternité quand il était question de vie ou de mort ?

    La Mer des Oliviers en a donné un exemple éloquent.

    L’olivier est l’arbre de la paix. La Mer des Oliviers, qui s’étend au pied de Delphes, est une mer de quiétude. Et dans une mer de quiétude, le moindre tourbillon se remarque. Il s’avère que le jour où nous avons traversé la Mer des Oliviers à pied pour faire comme les voyageurs de l’Antiquité, elle venait d’enregistrer une onde de choc en provenance de la lointaine Gaule. Tout innocents encore à ce moment-là, nous n’avions qu’une seule préoccupation, celle d’étancher notre soif, à cause de la chaleur écrasante et à cause de l’effort physique. Déshydratés, nous avons fait une halte dans un village nommé Χρισσό – ΧΡΙΣΣΟ, qui se trouvait à mi-parcours de la descente vers le port d’Ιτέα – ΙΤΕΑ.

     

    Le désir de fraternité

     

    Nous étions comme deux ânes maladroits qui cherchaient un abreuvoir. Les Grecs que nous avons interrogés avaient l’allure des anciens du village. Anciens par rapport aux nombreuses années passées dans ce village, peut-être depuis leur naissance. Mais aussi et surtout par rapport à la sagesse et à l’évaluation de ce qui est prioritaire dans la vie. Ils ont d’abord demandé si nous étions français. Certes, nous n’avions pas l’air de deux Grecs, ni du terroir, ni de Corinthe, d’Athènes ou de Thessalonique. Mais comment ces anciens du village ont su que nous n’étions ni anglais, ni allemands, ni suédois ?

    Après avoir entendu la confirmation que nous étions français, nos interlocuteurs nous ont signifié avec force émotion qu’ils étaient de tout cœur avec nous et avec la France. Étranges propos, qui disaient évidemment la solidarité de nos hôtes, mais qui faisaient aussi allusion à quelque chose de beaucoup plus grave survenu dans l’Hexagone.

    Après cette effusion d’empathie et de fraternité, ceux que nous avons pris pour des anciens du village nous ont indiqué le chemin de l’épicerie qui vendait des bières. Ils nous ont dit d’aller tout droit, puis de tourner à gauche au premier croisement.

    Il a fallu attendre d’être au bateau pour connaître la nature de la catastrophe à laquelle faisaient allusion les anciens du village. Ils ont parlé de l’attentat qui avait eu lieu à Nice, la veille. L’information nous a été communiquée par les Français qui avaient hissé le grand pavois et qui avaient guetté notre retour de Γαλαξίδι – ΓΑΛΑΞΙΔΙ.

     

    Le désir de fraternité

     

    Par l’intermédiaire des anciens du village, la Grèce a témoigné au Zeph qu’elle n’était pas insensible au drame qui venait de frapper la France. C’était une très belle démonstration de fraternité universelle.

    La route du Zeph abonde en rencontres avec le désir de fraternité, au sujet de la grande Histoire des peuples comme au sujet de l’histoire du microcosme des plaisanciers.

    Comme le désir de liberté, auquel il est viscéralement lié, le désir de fraternité est inaliénable.


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  • L’harmonie implique l’équilibre, la complétude, l’adéquation, l’accord optimal.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Harmonie entre ce qui est mouvant et ce qui est fixe, sur le sentier escarpé entre Niolon et la calanque de l’Éverine.

    Harmonie entre la mer et la roche, comme si l’une était faite pour l’autre.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Association de l’instabilité et de la stabilité, avec une seule et unique finalité : l’enchantement.

    Le capitaine ne tenait pas la barre du voilier, mais un bâton de marche. Il épousait le regard que portait la terre ferme sur des embarcations dansantes.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Harmonie onirique offerte par le bâton de randonneur.

    Harmonie entre le minéral et le végétal, entre le jaillissement de l’éperon rocheux et celui de la tige florale.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Conjugaison de deux coquetteries du littoral, dans un même élan vertical. Harmonie entre l’ocre de la terre et le pourpre qui y fleurissait. Couleurs évocatrices de la douce chaleur qui accompagnait l’harmonie de la belle saison.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Harmonie entre la grâce naturelle et la stylisation géométrique.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Même éclat. Même éloge du beau. Même volonté de fasciner et de séduire. Même sens de la fête.

    Harmonie entre les nutriments de la mer et ceux de la terre, pour célébrer la fête à bord du Zeph, qui recevait des anges.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Crevettes, asperges et radis, tous bien al dente. Trois sensations de croquant pour une délicieuse harmonie.

    Déguster le croquant de l’assiette et savourer la douceur du vin.

    Le Meursault de 2002 était parfait pour l’harmonie gustative.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Il était aussi parfait pour honorer l’harmonie apportée à bord par les anges du Languedoc.

    Noble harmonie. Pure harmonie. Car elle n’est pas une relation d’équilibre bâtie sur la défiance et le qui-vive, mais un lien de confiance engendré par le désintéressement et le dévouement.

    Harmonie entre la gravité et la légèreté. Les anges du Languedoc excellaient dans l’art d’aborder les questions les plus essentielles sans prendre le ton du drame. Affronter la tragédie sans faire de l’impasse une fatalité, c’est insuffler de l’harmonie dans le dénouement. Le savoir-faire des anges du Languedoc pour aboutir à un dénouement harmonieux était époustouflant !

     

    Le désir d'harmonie

     

    L’un des deux anges du Languedoc apportait la lumière de l’aube et du crépuscule. L’autre ange apportait la clarté de midi. Lumière douce et caressante, offerte par le premier ange. Lumière sans ombre, délivrée sans ambages par l’autre ange.

    Fabuleux éclairage que celui de midi, car il faisait surgir de la pénombre la question qui dérangeait : « La navigation ne serait-elle pas plutôt une confrontation avec la durée, et non avec l’espace ? »

    Que ce soit sur les pontons d’amarrage ou dans les salons de causerie, votre serviteur n’a jamais entendu quelqu’un poser avec autant d’acuité cette question sur le poids de la durée.

    Anges sans fard, sans simulacre, sans dissimulation.

    Harmonie des contributions lumineuses des deux anges du Languedoc.

    Harmonie extrêmement communicative, car elle s’est mise à envelopper aussi tous ceux que nous rencontrions sur le sentier entre Niolon et la calanque de l’Éverine.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Notre harmonie engendrait l’humour et la joie des randonneurs que nous croisions.

    Laisser l’harmonie susciter l’euphorie, c’était la magie du sentier de randonnée.

    Entre Niolon et la calanque de l’Éverine, l’harmonie créait le bonheur avec soi-même et le bonheur avec autrui.

    Tant d’effusions d’harmonie nécessitaient une effusion du nectar de la vigne. En la circonstance, le château Simard de 2009 remplissait à merveille son rôle de chantre de l’harmonie.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Une robe écarlate, au parfum bien suave, pour prolonger les délices de la randonnée.

    Il y a eu un dessert de l’harmonie. C’était un gâteau à la framboise.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Il devait rappeler que l’harmonie était le dessert de la vie.

    Le jour où les anges du Languedoc sont arrivés, l’Aventy nous a envoyé deux anges magnifiques, auréolés de sagesse. Pendant quelques instants délicieux, le Zeph devenait la terrasse du club des six !

     

    Le désir d'harmonie

     

    Avec beaucoup d’élégance, les deux anges envoyés par l’Aventy nous ont conté la genèse et la maîtrise de leur καιρός – ΚΑΙΡΟΣ. Leur καιρός – ΚΑΙΡΟΣ, celui qui leur appartenait, celui dont ils détenaient intégralement la paternité. Un καιρός – ΚΑΙΡΟΣ dont ils ont programmé avec clairvoyance la naissance et l’expiration, et qui servait de signature à leur déplacement au-dessus des flots. Dans la langue française, cette signature faisait apparaître les lettres ÉPISODE.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Proclamer le temporaire pour accomplir la vision à long terme, anticiper pour magnifier le libre arbitre. Quelle leçon éblouissante sur la lucidité et le détachement !

    Harmonie entre les anges de la première heure et ceux de la dernière heure, ceux-ci se joignant à ceux-là, non par hasard, mais par cohérence événementielle, dont la finalité est l’accord de lumière.

     

    Le désir d'harmonie

     

    Harmonie entre le Zeph et les anges qui lui rendent visite. Réceptivité du Zeph, générosité des messagers qui éclairent son destin et l’aident à tracer sa route.

    Harmonie avec l’harmonie : quel impératif !

    Tous ne s’accordent pas avec l’harmonie. Ceux qui recherchent l’hégémonie n’ont pas le désir d’harmonie, mais le désir d’hégémonie. Ils sont autoritaires, monolithiques, intraitables.

    Le Zeph, lui, a un vif désir d’harmonie. Il s’emploie à être en constante harmonie avec l’harmonie, car il sait que c’est la condition de sa longévité.


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  • Le désir d’être aimé est-il lié au désir d’aimer ?

    Qui des deux est plus fort, plus impérieux, plus essentiel, plus vital que l’autre ?

    Un spectacle, offert par la somptueuse Villa Borghese, fournit une première réponse. La mise en scène est de l’illustre Gian Lorenzo Bernini. Le Zeph a eu le grand privilège de découvrir l’œuvre grâce à la médiation de la capitainerie du port d’Ostie, qui s’est occupée des réservations.

     

    Le désir d'être aimé

     

    C’était à l’occasion du deuxième séjour à Rome.

    Le spectacle est celui d’un corps masculin qui s’éprend d’un corps féminin, le poursuit, et le rattrape. Tous les deux sont jeunes et très beaux.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Le nom du poursuivant est Apollon. Celle qui est poursuivie se nomme Daphné.

    Le coup de foudre n’est pas réciproque.

    Haletante, la course-poursuite donne à voir la sveltesse des corps et la grâce des mouvements.

    Daphné parviendra-t-elle à se libérer d’Apollon ?

    L’artiste montre qu’Apollon parvient à toucher la hanche gauche de Daphné.

     

    Le désir d'être aimé

     

    L’effroi se lit sur le visage féminin.

    Le corps de Daphné esquisse un envol, qu’épouse celui d’Apollon dans une trajectoire hélicoïdale.

    Daphné se met à implorer son père, qui la sauve en la transformant en laurier.

    La mise en scène exhibe l’instant dramatique où les efforts d’Apollon, qui sont sur le point d’aboutir, se trouvent contrariés par la métamorphose et échouent.

    Du corps féminin, surgissent des éléments végétaux. Des racines se voient aux extrémités des orteils. Une écorce rugueuse apparaît à la cuisse tendre et aux flancs lisses. Des rameaux et un feuillage prolifèrent au bout des mains et au milieu de la chevelure.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Consternation d’Apollon, qui, malgré tout, continue d’aimer.

    Le scénario, rédigé en latin par Ovide, décrit la tendresse persistante de l’amoureux :

    ...positaque in stipite dextra

    sentit adhuc trepidare nouo sub cortice pectus

    conplexusque suis ramos ut membra lacertis

    oscula dat ligno ; refugit tamen oscula lignum.

     

    ...lorsqu'il pose la main sur son tronc,

    il sent encore battre un cœur sous une nouvelle écorce.

    serrant dans ses bras les branches, comme des membres,

    il couvre le bois de baisers ; mais le bois refuse les baisers.

    Métamorphoses. I, 553b-556

    Amère et cruelle déception pour celui qui aime, mais qui n’est pas aimé en retour.

    Pour un premier échec, Apollon est plutôt bon perdant.

    Au lieu de garder rancune à cause du refus, il se résigne, et positive même. De la mutation de celle qu’il a ardemment désirée, il fait un symbole de l’excellence et de la gloire. Loin de rappeler un amour frustré, la couronne de laurier devient désormais l’emblème de la distinction suprême.

    Chez Apollon, l’insuccès du désir d’être aimé n’a pas découragé le désir d’aimer.

    Il existe aussi des situations où le désir d’être aimé est satisfait et honoré avec faste. Au cours de son voyage initiatique, il a été donné au Zeph de s’associer à ce bonheur de la réciprocité.

    À l’aller et au retour, le Zeph est passé par Παξοί – ΠΑΞΟΙ, l’une des plus petites îles de l’archipel ionien. À chaque fois, il a pris le temps de s’y arrêter.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Il avait raison de le faire, car c’était le nid d’amour de Poséidon et d’Amphitrite. La nymphe avait si bien dansé qu’elle avait séduit le souverain des mers, qui l’a ensuite épousée.

     

    Le désir d'être aimé

     

    D'un coup de trident, Poséidon a détaché la pointe méridionale de Corfou, la grande île voisine, pour créer un lieu de quiétude qui abrite leurs amours.

    À Παξοί – ΠΑΞΟΙ, le désir d’être aimé que ressentait Poséidon rejoignait avec volupté celui qu’éprouvait Amphitrite.

    Fiers de ces noces royales, les habitants de l’île se plaisent à dire qu’ils ont récupéré le trident que Poséidon avait perdu après avoir séparé Παξοί – ΠΑΞΟΙ de Corfou.

    C’est pourquoi la mairie arbore volontiers à côté du drapeau national l’emblème insulaire, qui réserve au trident la place centrale.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Avec intelligence et générosité, la municipalité veille aussi à créer une ambiance festive qui rappelle qu’à Παξοί – ΠΑΞΟΙ, le désir d’être aimé est doublement comblé. Sur la place principale, flotte le parfum de la noce. Et en souvenir d’Amphitrite, on a dansé, dansé, jusqu’au bout de la nuit, voire jusqu’à l’aube.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Avec délices, le Zeph s’est abandonné à ce désir dansant qui embellissait le nid d’amour de Poséidon et d’Amphitrite.

    Résigné dans le cas d’Apollon, comblé dans le cas de Poséidon et d’Amphitrite, le désir d’être aimé semble inoffensif. Est-ce toujours le cas ?

    Juillet 2009, le Zeph abrège le séjour à Porto Ercole pour s’élancer vers les colonnes bicolores qui indiquent la direction de la cité des Césars.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Affrontant houle croisée et tourbillons de vent, il arrive au crépuscule à Civitavecchia, qui est le port de la délivrance dans l’opéra puccinien. Délivrance définitive, liberté totale, pour qu’enfin le désir d’être aimé et le désir d’aimer puissent s’entrelacer sans contrainte, pour toujours.

    Ce rêve d’amour et de liberté est celui de la cantatrice Floria Tosca et du peintre Mario Cavaradossi. Tous les deux pratiquent leur art à Rome, au moment où le Premier consul Bonaparte s’oppose aux Autrichiens sur le sol italien.

    Tosca est folle amoureuse de son peintre. Mais Tosca a le désir d’être la seule à être aimée par lui.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Le désir d’être aimé peut-il être partageur ? Absolument pas, d’après Tosca.

    La crise de jalousie est inévitable quand elle voit que la Marie-Madeleine que son Mario est en train de peindre dans l’église ressemble un peu trop à une certaine marquise Attavanti, qui est blonde, aux yeux bleus.

    Tosca insiste donc pour que son Mario retouche les yeux du portrait, et à deux reprises, elle dit au peintre :

    Ma falle gli occhi neri !

    Mais fais-lui les yeux noirs !

    Chez Tosca, le désir d’être aimé est marqué par l’exclusivité.

    Ce caractère exclusif va être exploité par une créature rapace, Scarpia, qui est le chef de la police romaine et qui nourrit l’ardent désir d’être aimé par la sublime cantatrice Floria Tosca.

    Redoutable dans ses machinations, Scarpia s’emploie à transformer en poison l’exigence d’exclusivité de Tosca.

    En fouillant l’église, les agents de Scarpia viennent de trouver un éventail, qui porte les insignes de la marquise Attavanti.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Le précieux objet va permettre à Scarpia d’insinuer que le peintre a une aventure avec son modèle.

    Révoltée et meurtrie, Tosca tombe dans le piège tendu par Scarpia. Elle court vers la maison de campagne dans l’espoir de surprendre son Mario en pleine infidélité. Scarpia la fait suivre. Ainsi il pourra mettre la main sur le peintre rallié à la cause bonapartiste et avoir le champ libre pour séduire Tosca.

    Chez Scarpia, il y a le désir d’être aimé coûte que coûte par Tosca.

    Chez Tosca, il y a désir d’être aimé seulement par son Mario.

    Manifestement, ces deux désirs sont inconciliables.

    Scarpia utilise le chantage pour faire céder Tosca.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Tosca cède parce qu’elle entend les cris de douleur de son Mario torturé par les policiers.

    Mais avant de se donner à Scarpia, elle négocie. Elle exige d’abord la vie sauve pour son Mario, puis un sauf-conduit pour tous les deux jusqu’à Civitavecchia.

    Le désir de Scarpia d’être aimé coûte que coûte par Tosca est sur le point d’anéantir le désir de Tosca d’être aimé seulement par son Mario.

    Scarpia savoure sa victoire. Pendant qu’il rédige le sauf-conduit, le destin met dans les mains de Tosca un couteau « pointu et aiguisé », qu’elle dissimule dans son dos.

    Au moment où Scarpia s’empare de sa proie, Tosca le poignarde en plein cœur.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Puis elle s’écrie :

    Questo è il bacio di Tosca !

    Voilà le baiser de Tosca !

    C’est la réponse à l’inoculation du poison. Avec l’éventail oublié par la marquise Attavanti, le désir de Scarpia a pensé venir à bout du désir de Tosca. Avec le couteau trouvé par hasard sur la table du festin, le désir de Tosca reprend le dessus.

    Tosca s’empare du précieux sauf-conduit et court rejoindre son Mario qui est enfermé au château Saint-Ange.

    La route de Civitavecchia est-elle maintenant libre pour la cantatrice et le peintre ?

    S’empresser de répondre par l’affirmative, c’est sous-estimer la vilenie diabolique de Scarpia.

    Le monstre a promis à Tosca la vie sauve de son Mario à une condition : que le condamné subisse une exécution feinte, qui permettrait à la police de sauver la face.

    Mais en douce, Scarpia s’est assuré que l’exécution ne soit pas un simulacre, mais une fusillade réelle.

     

    Le désir d'être aimé

     

    Ce n’est qu’après la détonation des fusils que Tosca découvre la perfidie du stratagème de Scarpia.

    Horrifiée, elle s’écrie devant le corps sans vie de son Mario :

    O Mario...morto ? Tu ? Così ?…

    Finire così ?...Finire così !

     

    Ô Mario…mort ? Toi ? Comme ça ?

    Finir comme ça ? Finir comme ça !

     

    Le désir d'être aimé

     

    « Comme ça », c’est-à-dire de façon aussi lamentable, aussi cruelle.

    Nouveau revirement : le désir de Scarpia d’être aimé coûte que coûte par Tosca ne se dissout pas sans avoir causé le dégât maximal, qui est la suppression définitive du seul être par qui elle rêvait d’être aimée.

    Promesse, illusion, cauchemar.

    Tosca et son Mario ne sont jamais arrivés à Civitavecchia.

    Chez Tosca, le désir d’être aimé part en fumée avec l’allumage de la poudre des fusils du peloton d’exécution. Ce désir disparaît à l’instant même où la mort vient ravir celui qui a pu le satisfaire. Le désir d’être aimé est pragmatique. Il ne sollicite pas des corps inertes.

    Un amour qui gît sans vie est indifférent au désir.

    Un corps qui a perdu la faculté de respirer, de sourire et d’embrasser ne peut plus satisfaire le désir d’être aimé.

    Pourchassée par une horde vengeresse, Tosca cherche à préserver sa propre intégrité. Du haut du château Saint-Ange, elle se jette dans le vide, en criant :

    O Scarpia, avanti a Dio !

    Ô Scarpia, je t’attends devant Dieu !

    Les derniers mots de Tosca ne sont pas pour l’homme qu’elle a aimé, mais pour celui qui s’est mis en travers de leur route. Tosca donne rendez-vous, non pas à son peintre chéri, mais au bourreau honni.

    Le désir d’être aimé seulement par Mario n’a plus de voix. Plus exactement, ce désir ne s’exprime plus que par son obstacle, qui est le désir qu’avait Scarpia d’être finalement aimé de Tosca.

    Jusqu’au dernier instant, Tosca aime encore Mario. Mais dès qu’elle a découvert que le corps de Mario était inerte, le désir d’être aimé uniquement par son Mario s’est évanoui.

    Le désir d’aimer peut-il survivre quand celui d’être aimé n’est plus là ?

    Puccini laisse la question béante, tout comme le gouffre est béant sous les pieds de Tosca.

    Le drame de Puccini ne se dénoue pas à Civitavecchia, mais au château Saint-Ange. Le Zeph s’est rendu à Civitavecchia, il est aussi venu jusqu’au château Saint-Ange. Il a vu le lieu de l’espérance, puis celui de l’anéantissement, dans cet ordre.

     

    Le désir d'être aimé

     

     

    Le souvenir du rêve brisé de Tosca rendait très émouvante la passeggiata au pied de la forteresse qui dominait le Tibre.

    Dans le cas du Zeph, le désir d’être aimé n’est contrarié par aucun autre désir concurrent. Au contraire, le Zeph est comblé dans son désir d’être aimé. En effet, il reçoit des témoignages d’affection de l’Aventy qui est basé en Sicile, du Blau Baer et du Freja qui établissent leurs quartiers dans l’archipel ionien, du Matins Bleus qui sillonne le Dodécanèse, de l’Ouvé qui patiente sur la côte narbonnaise.

    La satisfaction du désir d’être aimé donne du tonus et de l’envergure au désir d’aimer, sur terre comme en mer.


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