• D’où vient le goût de la médecine ? Est-ce l’expression d’une nécessité intérieure ou le fruit d’une stimulation par des facteurs externes ?

    Qu’en est-il d’Asclépios, lui qui a été vénéré dans l’Antiquité en tant que dieu de la médecine, et dont l’emblème de l’Ordre des Médecins au XXIè siècle porte encore le nom ?

    D’où vient la science d’Asclépios ?

    Une fresque retrouvée à Pompéi y répond avec clarté et éloquence.

     

     

    Lors de sa première existence, le Zeph a visité Pompéi quand il se trouvait dans la baie de Naples.

    C’est au pied du volcan destructeur que l’Antiquité a légué les plus belles peintures sur le désir de vivre et l’espoir de guérir.

    Non loin du forum, se trouve la Casa di Venere e Adone, qui renfermait une fresque exhibant les trois figures de proue du goût de la médecine.

     

     

    Asclépios est assis à droite. Il a un doigt posé sur la bouche. L'archéologue napolitain Andrea de Jorio propose trois hypothèses pour ce geste : signe de méditation, de discrétion ou de silence.

    Virgile aborde la question dans l’Énéide, au chapitre XII. Le vers 397 désigne la médecine par l’expression artes mutas, littéralement art muet. En 1980, le philologue français Jacques Perret a donné une interprétation en faveur de la discrétion quand il écrivait : « un chirurgien ne parle pas ; les médecins d'Homère non plus ». Obligation de confidentialité qui incombe au médecin et qui dit le respect envers la personne du malade.

    Le goût de la médecine est bien sûr celui du soin. Mais le doigt posé sur la bouche d’Asclépios dit que c’est avant tout le goût de la sollicitude et de la considération envers l’être infortuné.

    Mais Asclépios n’est pas la figure centrale de la scène. La position médiane, qui est aussi la position centrale, est occupée par un Centaure. C’est Chiron, celui à qui le valeureux Achille devait toute son éducation.

    C’est Chiron aussi qui a initié Asclépios à la médecine.

    Et de qui Chiron tenait-il ses compétences en matière de guérison ?

    D’Apollon, qui est debout, à gauche de la peinture.

    La fresque retrouvée à la Casa di Venere e Adone exhibe donc une chronologie, une filiation, une transmission du savoir médical.

    Le nom du Centaure qui était à la fois médiateur, passeur et instructeur s’écrit en grec Χείρων – ΧΕΙΡΩΝ. Ce nom est donc construit à partir de la racine Χείρ – ΧΕΙΡ, qui désigne la main.

    L’étymologie fait ressortir la prééminence des mains.

    Il s’agit de soigner et d’apporter la guérison en ayant le geste juste et l’accompagnement approprié.

    Savoir doser la force d’impulsion : user de la puissance pour vaincre les résistances quand il le faut, mais employer la douceur pour apprivoiser une douleur trop vive.

    Comment l’art pictural a-t-il illustré la science de Chiron ?

    Le peintre toscan Giovanni Battista Cipriani donne à Chiron des mains musclées. Cette musculature au bout des bras est un prolongement de celle de tout le torse de l’instructeur.

     

     

    La main droite guide le bras allongé de l’élève pendant la main gauche relève l’autre coude. Mais il n’y a pas de contact épidermique pour transférer la force musculaire de Chiron. Celle-ci agirait seulement à distance, seulement par le biais de la suggestion.

    Avec Giovanni Battista Cipriani, la science de Chiron est celle de la délicatesse, même si les moyens convoqués peuvent sembler impressionnants.

    Le peintre britannique James Barry, lui, donne aux mains de Chiron une morphologie plus élégante. Les doigts sont plus effilés.

     

     

    Le pouce, l’index et le majeur de la main droite composent un geste aérien que reprend l’élève, avec la main droite également, mais avec l’auriculaire, l’annulaire et le majeur. Magnifique correspondance qui oppose les courbures des deux paumes tout en disant la belle entente entre les deux corps. Libre mais solidaire, l’index de la main gauche de Chiron ne laisse pas non plus indifférent celui de l’élève.

    Avec James Barry, la science de Chiron est celle de l’harmonie, qui permet à un corps de trouver ses propres ressources grâce à la présence d’un autre.

    Quant à Pompeo Batoni, un autre peintre Toscan, il donne aux mains de Chiron l’élégance de celles d’un danseur étoile et organise une véritable chorégraphie entre les gestes du maître et ceux de l’élève.

     

     

    C’est la main gauche de Chiron qui mène la danse, dans laquelle s’engage non pas la main gauche de l’élève, mais la main droite de celui-ci. Les deux index s’orientent presque la même façon. Chez le maître, comme chez l’élève, le majeur, l’annulaire et l’auriculaire sont regroupés et recourbés d’une manière identique. La main droite de Chiron apparaît dans une pause nonchalante qui est sur le point d’être adoptée par la main gauche de l’élève.

    Avec Pompeo Batoni, la science de Chiron est celle de l’envoûtement, où la docilité induite progressivement devient source de plaisir réciproque entre le maître et l'élève.

    Ainsi, l’art pictural montre que le goût de la médecine sur les traces de Chiron est le goût de la lucidité, de l’habileté et de la finesse.

    Quel rapport pourrait-il y avoir entre le goût de la médecine et l’histoire du Zeph ?

    L’activité de la main se dit en grec χειρουργία – ΧΕΙΡΟΥΡΓΙΑ, ce qui donne en français, à partir du XVIè siècle, « chirurgie ». L’activité manuelle la plus noble et la plus précieuse est celle qui répare les accidents subis par l’organisme et qui redonne la continuité à la vie.

    Il y a un an, jour pour jour, le bonheur du Zeph dépendait de la position d’un nerf médian. Plus exactement, de l’agilité du scalpel qui devait intervenir dans les parages sans toucher à ce nerf médian.

    Capitale des Gaules, quartier Grange-Blanche, hôpital Édouard Herriot, Pavillon T.

     

     

    Avec le chirurgien de la main, le goût de la médecine était le goût de la justesse. Justesse dans le calendrier et justesse dans le maniement du scalpel. Justesse dans le temps pour éviter d’opérer trop tard ou trop tôt. Justesse dans l’espace pour éviter de heurter le nerf médian et de provoquer une paralysie.

    Avec le chirurgien de la main, le goût de la médecine était aussi le goût de la probité et de l’humilité. Probité en donnant des pronostics non pas illusoires, mais réalistes. Humilité en reconnaissant les limites de la thérapeutique, même si elle a été administrée avec les conditions optimales.

    Le devoir d’humilité était rappelé par la présence d’une effigie qui disait que lorsque que l’art du chirurgien a atteint ses limites, il existait une consolation qui venait d’ailleurs. Le visage de la Madone incarnait cette consolation.

     

     

    Dans tout l’hôpital Édouard Herriot, le seul endroit qui bénéficiait de cette présence consolatrice était le pavillon T, celui où le capitaine a été pris en charge. Coïncidence par rapport à la topographie des lieux ou geste de miséricorde venant d’en haut ?

    Autre hasard qui mérite réflexion : le revêtement de la statue craquelait à cause des outrages du temps, ce qui donnait à la silhouette féminine l’apparence d’une lépreuse.

     

     

    Une Madone lépreuse ? Oui, une Madone qui apparaissait comme lépreuse. Une Madone qui a fait sienne la lèpre des humains, une Madone qui a pris sur elle la lèpre du monde des hommes, à l’instar de son Fils qui a pris sur lui tous nos péchés ! Vision saisissante, coïncidence riche en enseignements !

    Capitale des Gaules, quartier des Brotteaux.

     

     

    Avec le kinésithérapeute qui diversifiait les approches, variait les contacts avec l’épiderme, les muscles et les plexus, le goût de la médecine était le goût de la patience et de l’ingéniosité.

    Goût de l’espoir malgré le caractère infinitésimal des progrès après chaque séance.

    Goût de l’honnêteté intellectuelle en veillant à l’équilibre entre ambition et humilité.

    Capitale des Gaules, colline de Saint-Rambert.

     

     

    Avec le médecin généraliste, qui comprenait la nécessité du repos et surtout de la prolongation du repos, le goût de la médecine était le goût de l’empathie et de la compassion.

    Comprendre la réalité du handicap, la lenteur de la convalescence, le danger de l’impatience.

    Le goût de la médecine, le capitaine du « bateau vert », nommé Éricante, l’avait, puisqu’il était praticien spécialiste du membre supérieur avant de s’adonner à plein temps à la navigation.

    Pendant plusieurs mois, le Zeph et l’Éricante étaient voisins à Port Napoléon, le nez au Nord, sur des bers qui n’étaient séparés que par les emplacements de trois bateaux.

     

     

    Puis l’heure est venue pour l’Éricante de franchir les colonnes d’Héraclès, et de suivre les traces de Pythéas le Massaliote. En ce moment, il remonte le Golfe de Gascogne, laissant derrière lui le Nord de l’Espagne pour se diriger vers les côtes bretonnes.

    Bien affairé avec les humeurs de l’Océan, le capitaine de l’Éricante a quand même trouvé le temps de demander au Zeph : « La main de Pierre a-t-elle retrouvé une forme et une fonction correctes ? »

    Goût de la précision, de la concision, et de la complétude du langage.

    Goût de la rigueur de la pensée.

    La préoccupation du chirurgien-marin était double : la morphologie et l’efficacité fonctionnelle.

    La morphologie pour l’aspect visuel, l’esthétique. Chronologiquement, c’est l’apparence qui se dévoile en premier.

    Puis, c’est la performance dans l’activité, celle de tirer les amarres, serrer les nœuds, déplacer les défenses, rabattre les voiles, manier les winchs, souvent dans la hâte et l’urgence !

    Avec l’Éricante, le goût de la médecine était le goût de l’encouragement et de l’amitié.

    En ce jour anniversaire d’une rémission capitale, le Zeph a une pensée très affectueuse pour la Cassandre du Languedoc. Dès le lendemain de l’opération qui avait eu lieu au pavillon T, elle a accouru du fin fond du Golfe Ambracique pour rejoindre la Gaule.

     

    Le goût de la médecine

     

    C’était comme si elle avait accouru au chevet du capitaine pour confirmer la clémence des divinités.

    La lucidité des visions de Cassandre n’a d’égale que la franchise de ses propos.

    Depuis six lunes, Cassandre consulte régulièrement Asclépios. Le Zeph souhaite à Cassandre le succès le plus complet pour tous ces entretiens.

     

     

    Il n’est pas rare qu’un médecin devienne un ami. À l’inverse, des amis du Zeph se sont comportés à son égard comme s’ils étaient médecins, voire même urgentistes.

    Car les amis du Zeph savent diagnostiquer. Très récemment, ils ont pressenti que la chronique vacillait. Redoutant qu’elle ne s’écroule, vite ils ont prescrit des remontants.

    Il existe une médecine au second degré. Elle consiste à apporter du baume au cœur, des fortifiants à l’esprit, des vitamines pour l’élan vital.

     

    Le goût de la médecine

     

    Le Zeph a eu droit à quatre ordonnances en trois jours !

    Quatre prescriptions pour dire la solidarité et communiquer le réconfort.

    Mille mercis aux amis devenus urgentistes par compassion et par dévouement !

    L’histoire du Zeph aurait connu des bouleversements tragiques si son itinéraire n’était pas sauvé à temps par le goût de la médecine.

    L’intégrité de la coque dépend du bon vouloir de Poséidon.

    Mais la santé physique, et donc mentale, du capitaine et de l’équipage dépend de la clémence d’Asclépios, de Chiron et d’Apollon.

    À quoi servirait la coque si l’état du capitaine et de l’équipage ne permet plus de s’en occuper au milieu des flots ?

    Un corps malade ne peut avoir aucun projet, et donc aucune navigation !

    L’on ne navigue pas sans l’aide d’Asclépios, de Chiron et d’Apollon !

     

    Le goût de la médecine


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  • Le goût de la fraîcheur est naturel, impérieux et irrésistible en période de canicule, comme cela a été le cas au cours de cet été.

    Pour satisfaire le goût de la fraîcheur, il y a les ressources offertes par la nature et les moyens trouvés grâce à l’ingéniosité des humains.

    L’une des façons les plus naturelles pour avoir de la fraîcheur est de se mettre à l’ombre.

    L’ombre du crépuscule a beaucoup de succès. Elle n’est pas étrangère au déroulement de la passeggiata.

    C’était le cas à Santa Margherita Ligure. Le Zeph venait d’immobiliser son ancre dans la baie. Quand le capitaine et l’équipage ont pu aller à terre, tout le bord de mer, à l’exception des bâtiments de la capitainerie, se trouvait déjà dans l’ombre.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    La fraîcheur du crépuscule faisait que le corps et l’esprit étaient beaucoup plus détendus. Elle déliait les jambes et la langue, favorisait le contact et stimulait l’humour.

    Le capitaine et l’équipage avaient la mine épanouie parce qu’ils venaient de faire l’objet d’une plaisanterie de la part de deux esprits qui promenaient d’un pas leste leur féminité hilarante.

    Il y a aussi la fraîcheur de l’ombre du matin, qui est vivifiante et tonique.

    C’était le cas du Molo Vecchio di Genova, où l’architecture des anciens docks servait de parasol.

    La fraîcheur du teint du capitaine et de l’équipage disait l’excellente nuit de repos, passée en tournant le dos à la Marina Porto Antico, qui s’était montrée si cupide et si intraitable.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Pas encore d’agression par un soleil implacable. Pas encore non plus de contrariété engendrée par la rudesse ou la vilenie des humains.

    En revanche, une douce satisfaction s’installait, car la Marina Molo Vecchio venait d’accorder, sans sourciller, la gratuité pour la quatrième nuit.

    Il y avait la fraîcheur de l’ombre physique générée par le bâtiment qui jadis avait servi au transit du coton. L’inscription « Magazzini del cotone », qui figurait en haut de la façade rappelait la fonction initiale des lieux.

    Il y avait aussi l’ombre du drapeau, qui disait la bienveillance de l’autorité portuaire, laquelle bienveillance offrait la possibilité de stocker dans les entrailles du Zeph deux fois deux cent cinquante litres de fraîcheur avant d’aller affronter l’épreuve des mouillages.

    Il y avait encore l’ombre du jeune olivier. Ombre ténue, peut-être. Mais la fraîcheur de l’ombre sous son feuillage argenté était la fraîcheur d’une promesse de paix. Paix avec soi et avec autrui. Même avec ceux qui étaient « senza vergogna » ?

    C’est époustouflant de constater que sur le Molo Vecchio di Genova, dans la fraîcheur de l’ombre, se sont dévoilés et le scénario et le remède pour les semaines haletantes à venir.

    Mais, pour l’heure, c’était la découverte et la jouissance d’un cadre nouveau, animé et pittoresque, qui n’était pas sans évoquer le Bosphore !

    La fraîcheur n’habitait pas que les espaces réservés à la circulation, mais aussi ceux qui étaient dédiés à la convivialité.

    La table du Zeph, celle qui ravit les convives, se pare toujours de produits frais.

    À ce sujet, le capitaine créait souvent la surprise en affichant son goût de la fraîcheur.

    Avec pragmatisme et poésie, il aimait associer fraîcheur avec couleur et saveur, surtout pour les tomates.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    La fraîcheur était exaltée par une chair avec différentes textures, une multitude d’équilibres entre douceur et acidité, et un parfum qui disait avec une profusion de notes suaves la délicatesse et le raffinement du produit.

    Par bonheur, la beauté de la nature était là pour compenser les cas où la compagnie des humains se révélait de piètre qualité. À Porto Azzurro, presque toutes les personnes que le Zeph croisait étaient rustres, dédaigneuses et antipathiques. Quel contraste avec le terroir qui se montrait si généreux et si magnifique par sa fécondité !

    Qu’à cela ne tienne, le Zeph s’est empressé d’oublier les humains et n’a chéri que le souvenir éblouissant des productions des vergers et des potagers de l’arrière-pays.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    L’extraordinaire fraîcheur des denrées mises sur le marché encourageait l’inventivité et la fantaisie. Mais en toutes circonstances, le respect du produit devrait dicter la préservation maximale de l’apport vitaminé. C’est pourquoi le Zeph a refusé de saccager la belle fraîcheur des fleurs de courgette dans une huile bouillante. Farcies avec un fromage de brebis et consommées crues, ces sublimes fleurs de courgette étaient un régal absolument divin !

    Comme l’aridité et la dureté des personnes rencontrées à Porto Azzurro contrastaient avec la fraîcheur délicieuse des produits de la terre nourricière !

    La fraîcheur n’est pas un hasard. Le goût de la fraîcheur est le goût de la prévoyance.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Le Zeph s’applique avec zèle à servir la bière et le vin blanc toujours avec la fraîcheur qui convient. C’est ainsi qu’il témoigne son respect pour le produit et pour les convives.

    Fraîcheur à table, pour le plaisir du palais et de l’estomac.

    Mais il y a aussi la fraîcheur qui sait ravir l’épiderme et provoquer l’extase de tout le corps. Il n’est pas rare que la fraîcheur s’associe à la coquetterie et à l’élégance pour créer l’envoûtement.

    Au début de la décennie, la naissance d’un parfum pour hommes a été saluée à grand renfort d’éloges sur sa fraîcheur stupéfiante. Le parfumeur, qui est parisien et qui signe avec la troisième lettre de l’alphabet, a sollicité trois réalisateurs hollywoodiens afin qu’ils usent de leur talent de metteur en scène pour augmenter la force de persuasion et le pouvoir de séduction du message de fraîcheur.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Le visuel était l’appât tendu par l’olfactif.

    Les trois metteurs en scène, Martin Scorsese en 2010, puis James Gray en 2015 et finalement Steve McQueen en 2018, ont puisé dans la densité du bleu pour vanter le pouvoir rafraîchissant du parfum dont le nom évoquait l’azur des profondeurs.

    Mais le capitaine préférait la fraîcheur des effluves romains à celle des senteurs parisiennes. Non sans malice, il s’en délectait avant de commencer la passeggiata !

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Ravissement immédiat de l’épiderme.

    Puis l’agréable flux de fraîcheur se répandait triomphalement dans tout l’organisme, en persuadant le mental que l’élégance absolue était là.

    Sublime évasion conjointement par l’olfactif et le tactile.

    Le parfumeur romain commence sa signature avec la deuxième lettre de l’alphabet.

    Fraîcheur du parfum pour offrir l’envol à l’échappée belle du crépuscule, mais aussi parfum de fraîcheur pour donner de la légèreté et de la beauté à une route sans escale pendant deux jours au milieu de l’immensité salée.

    Pour la traversée entre Corse et continent, le Zeph avait à bord un invité, qui venait de réussir brillamment l’épreuve du GR20. À Saint-Florent, l’invité s’est associé au Zeph pour les derniers préparatifs de la traversée et a découvert que la question centrale était celle de la fraîcheur, avec le ravitaillement en eau, celle qui apaisait le gosier et l’épiderme irrités.

    Bien sûr, l’eau de la mer rafraîchit. Mais c’est l’eau douce qui procure véritablement l’exquise sensation de fraîcheur à la peau et à tout l’organisme en chassant le sel de la sueur ou de la mer.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    L’eau douce était devant le capitaine-rameur, dans le jerrican blanc dont la contenance était vingt litres. C’était le ravitaillement en nourriture liquide, effectué à proximité du phare rouge de Saint-Florent.

    Le Zeph a aussi pensé au pain frais, celui qui venait d’être cuit peu de temps avant. Pour le ravitaillement en nourriture solide, c’était l’invité qui s’est dévoué pour apporter deux baguettes récemment sorties du four. Dans le transport à la rame, elles montraient leurs museaux entre le capitaine et l’invité.

    Dans ses toutes premières confidences, l’invité s’épanchait volontiers sur le désir de fraîcheur qui ne cessait de le harceler sur le GR20. À partir de là, le Zeph a compris que le goût de la fraîcheur serait un sujet d’entente entre lui et l’invité. Entente non seulement en pensée et en parole, mais aussi dans le geste, au moment du partage convivial. Le Zeph s’est alors employé à faire plaisir à l’invité en incluant dans chaque service à table l’indispensable note de fraîcheur, qui délassait et charmait indubitablement.

    Il appartenait donc au premier plat du repas d’inaugurer l’agréable sensation de fraîcheur. À chaque fois, il s’agissait d’une salade, qui amenait sur la table l’exquise fraîcheur du frigo. Le rôle prépondérant était confié à des pêches dénichées à Porto Azzurro, cette escale si sinistre à cause du manque de savoir-vivre de la faune bipède, mais si ravissante par la beauté des fruits de la terre nourricière.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Fines tranches de pêche et fines lamelles d’oignon rouge, un merveilleux duo de fraîcheur. Fraîcheur avec l’agrément de la douceur pour le fruit, et avec la surprise du tonique pour le légume.

    Dès que l’assiette de salade a été posée devant lui, l’invité a tressailli. Qu’est-ce qui a fait sursauter l’invité ? La fraîcheur exhibée, son apparition soudaine et presque miraculeuse.

    Quant au plat suivant, qui était une sorte de plat unique, c’était des pâtes, copieusement saupoudrées de fromage italien. Et là encore, la note de fraîcheur était fièrement présente, par l’intermédiaire des carottes craquantes et des poivrons al dente qui composaient la garniture. La fraîcheur des aliments était telle que l’invité a fini son assiette avant que tout le monde soit servi ! Le cuisinier en était tout ému !

    Est-il concevable que les agapes du Zeph se terminent sans un dessert qui fasse l’éloge de la fraîcheur ? Prévoyant, le Zeph a su répondre aux besoins de l’invité.

    Le Zeph a entendu l’invité raconter l’irrésistible envie de fruits frais, qui avait été déclenchée par la vue d’une pomme dans la bouche d’un autre randonneur. Puis dès que le ravitaillement sur le GR20 l’a permis, le désir de fraîcheur a été assouvi sans tarder, avec une pastèque et un autre fruit. Prenant très au sérieux cette émouvante confidence, le Zeph s’est fait un plaisir d’offrir en guise de dessert la belle fraîcheur en provenance de l’illustre vignoble toscan.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    La réaction de l’invité était immédiate et instructive. D’abord il y a eu un joyeux sursaut. Puis l’invité a sorti sa lampe frontale pour scruter les grains de raisin, qui étaient encore tout luisants, parce qu’ils venaient d’être lavés. Point de comique dans cette réaction qui n’en demeurait pas moins fort surprenante. Mais théâtralité chargée de significations. Littéralement, l’invité n’en croyait pas ses yeux.

    Réflexe de randonneur, qui avait besoin d’un supplément de lumière pour acquérir une certitude. Certitude d’une fraîcheur présente d’un bout à l’autre du repas. Vision de l’inattendu générateur de plaisir. Vision qui n’était ni un rêve, ni un mirage.

    La disponibilité à bord, surtout en ce qui concerne des produits gorgés de vitamines, est une signature du Zeph.

    L’arrivée sur le rivage cannois a donné lieu à un festin à bord pour conclure en beauté la traversée et se réjouir de l’abondance en eau douce.

    En prélude, l’invité disait tout haut son rêve de mojito. La fraîcheur en fantasme, sans doute suggéré par la proximité des restaurants, dont certains ont déjà allumé des torches pour attirer les promeneurs du samedi soir.

    Le Zeph a substitué au fantasme cubain une réalité vénitienne.

    On dressait donc la table pour une ambiance digne du Grand Canal.

    Et pour ouvrir l’appétit, l’incontournable spritz de la Sérénissime !

    Mais cette fois-ci, l’agrume de la fraîcheur était le citron et non plus l’orange.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Fraîcheur de la chlorophylle. Splendeur du zeste vert, presque arrogant.

    La surprise a beaucoup plu au capitaine. Avec le citron, c’était plus frais, plus tonique et plus revigorant.

    À table, l’invité a choisi la tonalité du bleu. Mais pas n’importe quel bleu. Le bleu dont la densité et la profondeur inspireraient le mieux la sensation de fraîcheur, d’après l’illustre parfumeur parisien qui signe avec la troisième lettre de l’alphabet.

    Fierté du Zeph. Fraîcheur à bord, disponible à tout moment, sans avoir à écumer à la dernière minute les étals d’alimentation générale, surtout à la tombée de la nuit et avec l’épuisement provoqué par la trentaine d’heures de traversée !

    Permanence de la sollicitude envers soi et autrui.

    Nouveau jour, nouvelle fraîcheur d’esprit.

    Le capitaine voulait que l’ambiance de fête de la veille continue, mais avec un autre décor. Il s’est donc chargé de l’approvisionnement et a demandé au mousse de dresser la table en conséquence.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Fraîcheur du décor végétal qui se répandait sur les faces des flûtes normalement destinées aux bulles champenoises.

    Boit-on du champagne le matin ? Il n’y avait aucune contre-indication à cela, d’autant plus que l’on baignait dans l’ambiance cannoise. Le Zeph a toujours aimé s’étourdir dans l’allégresse cannoise.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Le cristal se troublait avec les bulles qui se bousculaient pour remonter. Mais elles n’étaient pas françaises, encore moins champenoises. Elles étaient plutôt italiennes. Plus précisément, piémontaises. C’était l’acqua frizzante Sant’Anna di Vinadio.

    Les flûtes de cristal ne contenaient donc pas du champagne, mais simplement de l’eau ?

    Oui, de l’eau. Mais pas n’importe quelle eau !

    L’étiquette de la bouteille bleue qui était posée entre l’invité et le capitaine en donnait la provenance.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    Il s’agissait donc d’une eau dont l’indiscutable fraîcheur était garantie par les 1503 m d’altitude.

    À plusieurs reprises, le Zeph avait entendu l’invité faire l’éloge des vertus de l’eau de source sur le GR20. L’éloge était sincère, appuyé et convaincant. Le Zeph s’est basé sur les goûts de l’invité pour créer la surprise. Ce dimanche-là, dans les flûtes de cristal, il y avait l’effervescence, non pas d’un vignoble de l’Est du Bassin parisien, mais d’une source dans les Alpes du Piémont. Source dont la fraîcheur et la pureté sont reconnues depuis plus d’un demi-millénaire !

    Quand le moment de dire au revoir à l’invité est venu, le Zeph s’est souvenu du geste d’Andrea, l’ormeggiatore philosophe de Savona, pour qui le devoir d’hospitalité, surtout à l’heure du départ, ne s’arrêtait pas au seuil, mais devait même se prolonger au-delà. Comme le noble et chaleureux Andrea l’aurait fait, le Zeph a pris dans son giron l’eau la plus belle et la plus fraîche, et en a rempli la gourde du randonneur.

    Offrir à l’invité la fraîcheur du Piémont, de la Ligurie et de la Toscane tandis que le Zeph était encerclé par une immensité salée et inhospitalière, c’était réserver à cet invité un accueil plus que princier !

    Au revoir chargé d’émotion, mais peu loquace, plus expressif par le geste que par la parole.

    En regardant dans la direction du sillage, le mousse a vu une silhouette masculine se précipiter vers l’extrémité Sud du ponton J. C’était le ponton où le Zeph avait passé sa nuit. Était visible aussi le repère numérique de l’emplacement 18. La place qui avait été attribuée au Zeph portait le numéro 11.

     

    Le goût de la fraîcheur

     

    La scène fixée sur la pellicule a donc eu lieu très peu de temps après que les amarres ont été larguées. Ce laps de temps correspondait aux quelques minutes écoulées pendant que le Zeph quittait la place J11, puis faisait successivement deux virages à droite pour passer devant la place J18.

    Proximité spatiale, très court intervalle de temps, donc état des lieux assez fidèle des éventuels remous affectifs qu’a immédiatement provoqués la séparation.

    La gravité de l’instant se voyait dans le pas accéléré de celui qui avait été l’invité du Zeph, dans le vent qui plaquait le vêtement sur le corps, dans la torsion qui permettrait de voir le voilier bohémien le plus longtemps possible et qui produisait sur le vêtement de multiples ondulations parallèles, dans l’empreinte de l’émotion qui s’emparait des muscles contractés du visage et que dissimulaient mal des lunettes de soleil.

    L’attachement était manifeste. À quoi l’invité s’est-il attaché ? À l’eau extrêmement fraîche que le Zeph venait de mettre dans la gourde du GRvingtiste ? À l’historique et aux symboles de cette fraîcheur ?

    Mais c’était déjà le moment où le cordon ombilical se distendait et s’apprêtait à se rompre.

    Instant de regret sur le quai J ? Seul l’invité pourra le confirmer, ou l’infirmer, quand viendra le temps où la pudeur aura cessé d’imposer l’économie de paroles.

    Le Zeph, lui, a repris sa route, nimbée d’un bonheur tout frais, celui d’avoir exercé l’hospitalité comme aux temps homériques.

    À bord du Zeph, chaque instant avait sa fraîcheur spécifique.

    Un voyage a du sens, non pas grâce à la mémoire du compteur de distance ou de vitesse, mais grâce au souvenir des instants de délices. Le plaisir, qui sauve de l’oubli, naît des égards que l’on a pour soi-même, et pour l’être qui se trouve à proximité. Celui-ci peut être un compagnon de route pour l’intégralité de l’itinéraire, ou juste pour une traversée entre Corse et continent.

    Fraîcheur pour mieux vivre la belle saison, mieux recevoir les amis en été, mieux aimer soi-même et autrui.

    Le goût de la fraîcheur est le goût du bien-être, de l’hospitalité, de l’amour.


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  • Nice, colline de Fabron. On peut lire au-dessus d’un portique formé par quatre colonnes corinthiennes l’inscription suivante :

    A THING OF BEAUTY IS A JOY FOR EVER

    Un objet de beauté est une joie pour toujours

     

    Le goût des belles choses

     

    L’inscription reproduit un vers du poète anglais John Keats.

    Le parc qui entoure l’édifice porteur de cette proclamation est, pour le capitaine, l’écrin où se conserve, depuis un demi-siècle, le souvenir du temps de l’insouciance. De nos jours, l’édifice est devenu monument historique. Son splendide parc ne démérite pas du tout ce classement.

    Réalisée au cours de l’escale niçoise du Zeph en juillet dernier, sa visite était un pèlerinage, celui où l’on remontait le temps en allant du niveau de la mer vers les terrasses savamment aménagées.

    Des terrasses qui offraient généreusement les délices de l’ombre.

    L’un des objets de beauté était la silhouette d’un chasseur qui n’était pas bredouille. L’homme portait deux canards, l’un sur l’épaule droite, l’autre dans la main gauche.

     

    Le goût des belles choses

     

    Image bucolique de la terre nourricière.

    La statue était le point de convergence de plusieurs allées, dont la principale passait par des colonnes antiques pour se perdre, après la silhouette du chasseur, au milieu d’une multitude de troncs d’arbres. Des fûts à la sève libre et sauvage se substituaient à ceux de la stylisation rigoureuse et ordonnée. Le contraste opérait à la manière d’une invitation. L’emplacement de la statue était comme une porte ouverte sur un univers dionysiaque, où les jambes pouvaient gambader à leur gré et l’imagination folâtrer sans contrainte aucune.

    D’après le poète anglais, ce qui est beau ne peut laisser indifférent, et traverse impérialement le temps de génération en génération.

    Les jarres aux teintes rouge ocre, inspirées par l’Antiquité ou la Renaissance, étaient de magnifiques objets de beauté, qui ornaient le flanc Est de la terrasse supérieure.

     

    Le goût des belles choses

     

    Entre deux jarres fleuries, se déployait un bel agencement de lignes droites et de lignes courbes. Les arches renversées permettaient de mettre encore plus en évidence le feuillage argenté de l’arbre de la paix qui poussait à l’étage inférieur.

    Le poète anglais parlait d’une joie durable, et non du tumulte d’une allégresse qui ne serait qu’éphémère.

    La sérénité du lieu lui donnait un charme qui demeure inoubliable, même lorsqu’on se retrouve très loin de la colline de Fabron, dans l’espace ou dans le temps.

    La joie rend le cœur léger et donne des ailes à l’existence.

    Avec grâce, le parc de la colline de Fabron mariait le minéral et le végétal pour créer l’élégance et procurer le bien-être.

     

    Le goût des belles choses

     

    L’effigie de la nymphe ailée était un objet de beauté.

    Chaque corolle en était un autre, par son vif éclat.

    Le massif floral, qui combinait diversité et harmonie, était encore un objet de beauté.

    La composition qui associait l’élan des tiges florales et le battement des ailes de la nymphe était aussi un objet de beauté.

    Chacun de ces objets de beauté produisait une joie immédiate, qui ne disparaissait pas, ni après la visite en vélo, ni après la fin de la navigation estivale.

    Le moindre recoin du parc de la colline de Fabron exhibait le goût des belles choses.

    Devant le perron de la demeure palatiale, d’immenses jarres célébraient l’esthétique de la symétrie.

    Des créatures féminines servaient d’anses, pour un transport hypothétique. Leurs tuniques faisaient penser à des ailes dirigées vers le bas, mais la courbure des corps évoquait l’imminence d’un envol.

     

    Le goût des belles choses

     

    La pureté des lignes se voulait être une marque de modernité, mais l’on pourrait aussi y voir un héritage de l’archaïsme grec.

    La partie centrale montrait des scènes de tendresse propre au jeune âge. La douceur et la pureté qui étaient dévoilées dans ces duos parlaient d’un âge d’or révolu ou à venir.

    La contemplation de ces vases qui faisaient merveilleusement la transition entre le portique du palais et le jardin était une source de bonheur qui n’était pas près de s’évanouir. C’étaient des objets de beauté, au sens où l’entendait le poète anglais.

    Sur la colline de Fabron, le lien entre l’objet de beauté et l’Antiquité était manifeste. Ce lien était-il indispensable ? Pouvait-il ne pas exister ?

    Les objets de beauté sont créés pour embellir l’espace extérieur, mais aussi des lieux plus intimes.

    Le giron du Zeph est un espace de convivialité qui raffole d’objets de beauté. Si l’Éricante a dit qu’il y régnait une ambiance des mille et une nuits, c’est parce que le goût des belles choses s’y déployait librement. Et l’un des objets de beauté est la palmette grecque, déclinée de multiples façons en frises aux reflets dorés.

     

    Le goût des belles choses

     

    Le Zeph les a dénichées à Genova, dans le magasin Guarnimobili, situé au numéro 3 de la Via San Lorenzo.

    Le vendeur n’était pas qu’un simple commerçant de quincaillerie. Il connaissait bien l’esthétique de l’Antiquité, se montrait extrêmement patient et acceptait d’emblée la négociation.

    Ces ornements à l’antique ont été une grande source de joie pendant le choix des modèles, au moment du paiement et pendant la pose.

    Les emplacements qui leur étaient réservés dans le giron du Zeph correspondaient aux endroits où passait inévitablement le regard interrogateur, comme le garde-temps ou l’indicateur de la pression atmosphérique.

     

    Le goût des belles choses

     

    Les anges du Languedoc n’ont pas manqué de faire l’éloge de la présence de ces objets de beauté dénichés à Genova.

    En quoi ces ornements répondent-ils à la définition du poète anglais ? Comme on l’a vu plus haut, le premier critère, celui de la joie, est amplement satisfait.

    Quant au second, celui de la pérennité de l’émotion, il était étroitement lié à l’histoire du Zeph au moment de leur acquisition. Le voyage de l’été 2015 à Genova était le voyage de la rédemption. En effet, au cours du printemps qui l’avait précédé, le mousse ne savait pas encore si le plastron qui le terrassait serait un jour vaincu par un disciple d’Asclépios. Puis le miracle de la guérison est venu, sans pour autant garantir à cent pour cent l’impossibilité d’une rechute. À cause de la fragilité de la rémission, le capitaine ne voulait pas trop s’éloigner des hôpitaux de l’Hexagone. Et c’est ainsi que Genova est devenue le beau compromis entre la prudence et le dépaysement. Depuis, ces palmettes grecques ne cessent de parler au mousse de son retour à la vie, en lui procurant une joie qui refuse de s’éteindre. Ainsi, la définition du poète anglais est entièrement respectée.

    Le goût des belles choses se cultive dans l’espace public, mais aussi dans la sphère de l’intimité.

    Les bagues sont des objets personnels, qui peuvent être de magnifiques œuvres d’art, dont l’esthétique est toujours porteuse de messages.

    C’était le cas de l’anneau sigillaire du consul Quintus Arrius, qui a été donné à Ben Hur au cours de la cérémonie de l’adoption. Désormais, la bague de la maison Arrius serait dignement portée par celui qui a sauvé la vie du consul pendant la bataille navale, et qui a ensuite donné au même consul de nombreuses victoires dans les courses de chars au Grand Cirque de Rome.

    Confiance et affection de l’un, mérite et gratitude de l’autre. Bonheur fusionnel. Fiertés simultanées.

     

    Le goût des belles choses

     

    La bague qui symbolisait l’honneur d’une famille, les exploits réalisés au nom de Rome, et la reconnaissance par le pouvoir impérial ne pouvait pas être un anneau quelconque. Nécessairement, c’était une œuvre d’art, où étaient convoquées les matières les plus nobles.

     

    Le goût des belles choses

     

    La donation de l’anneau sigillaire de Quintus Arrius à Ben Hur provoquait une joie émouvante sur les visages du père et du fils adoptifs, au sein de l’assemblée d’amis conviés à la cérémonie de l’adoption, et aussi dans le groupe de musiciens, qui exécutait d’agréables mélodies.

    Cette joie n’était pas destinée à durer seulement le temps de la cérémonie. C’était la joie d’un père qui a retrouvé un fils, et aussi celle d’un galérien, qui a été gracié par l’empereur et adopté par un consul.

     

    Le goût des belles choses

     

    Cette joie marquait le départ d’une nouvelle filiation, c’est-à-dire l’éloignement de la menace de l’extinction d’un nom. C’était une joie qui devait triompher de l’oubli, si possible pour toujours.

    Au sens où l’entendrait plus tard le poète anglais, l’anneau sigillaire qui passait de l’index de Quintus Arrius à celui de Ben Hur était un objet de beauté.

    Pour Quintus Arrius et Ben Hur, le goût des belles choses était le goût de la confiance et de l’affection. C’était aussi le goût d’un destin commun.

    Il existe des ornements plus intimes que les bijoux.

    Le corps a ses propres ornements, qui font partie de lui et qui sont donnés à la naissance. La chevelure d’une femme est un de ces ornements.

    Dans sa première épître aux chrétiens de Corinthe, Saint Paul a écrit :

    Γυνὴ δὲ ἐὰν κομᾷ, δόξα αὐτῇ ἐστίν.

    ΠΡΟΣ ΚΟΡΙΝΘΙΟΥΣ Α 11

     

    Mais si la femme porte les cheveux longs, c'est une gloire pour elle.

    Première épître aux Corinthiens, chapitre 11, verset 15

     

    Le terme δόξα était employé dans les Écritures grecques pour parler de la splendeur des astres, ou de celle du règne de Salomon. Manifestement, la chevelure d’une femme était un objet de beauté, et même plus.

    Fait extraordinaire, cet objet de beauté est mentionné dans l’Évangile en présence de deux autres objets de beauté : un parfum très recherché et son vase qui n’était pas moins précieux.

    Le parfum dont il était question dans les Écritures provenait d’une plante qui pousse encore sur les hauteurs de l’Himalaya, entre trois mille et cinq mille mètres d’altitude.

     

    Le goût des belles choses

     

    Le nom donné à l’espèce végétale par les botanistes est Nardostachys jatamansi.

    C’étaient les huiles essentielles distillées à partir des rhizomes qui conféraient au parfum sa délicatesse et son envoûtement.

    À l’époque du Nazaréen, la contenance habituelle d’un vase de ce parfum correspondait à une livre, ce qui représentait 326g et un coût de trois cents deniers, c’est-à-dire environ le salaire annuel d’un ouvrier.

    Un produit si raffiné, si précieux et si coûteux ne pouvait pas se satisfaire d’un récipient quelconque. Nécessairement, le contenant où était déposé le parfum était un objet de beauté.

    La matière devait être noble, belle et désirable. En l’occurrence, c’était de l’albâtre.

     

    Le goût des belles choses

     

    De plus, le travail de décoration devait être élégant et participer à l’éveil des sens.

    Par quel hasard ces trois objets de beauté : la chevelure d’une femme, un parfum extrêmement précieux et son vase d’albâtre se retrouvaient, non pas côte à côte, mais intimement liés ?

    Cette convergence des devenirs résultait de l’initiative d’une femme, qui a entendu que le Nazaréen était l’invité d’un Pharisien nommé Simon. L’évangile selon Luc, au chapitre 7, raconte comment s’est déroulée cette convergence :

    καὶ ἰδού γυνὴ ἐν τῇ πόλει ἥτις ἦν ἁμαρτωλός ἐπιγνοῦσα ὅτι ἀνάκειται ἐν τῇ οἰκίᾳ τοῦ Φαρισαίου κομίσασα ἀλάβαστρον μύρου

    καὶ στᾶσα παρὰ τοὺς πόδας αὐτοῦ ὀπίσω κλαίουσα ἤρξατο βρέχειν τοὺς πόδας αὐτοῦ τοῖς δάκρυσιν καὶ ταῖς θριξὶν τῆς κεφαλῆς αὐτῆς ἐξέμασσεν καὶ κατεφίλει τοὺς πόδας αὐτοῦ καὶ ἤλειφεν τῷ μύρῳ

    ΚΑΤΑ ΛΟΥΚΑΝ 7

     

    Et voici qu’une femme, qui était connue dans la ville comme pécheresse, apprit qu’il était étendu à table dans la maison du Pharisien, et elle apporta une cassette d’albâtre pleine d’huile parfumée ; et, se plaçant en arrière à ses pieds, elle pleura et commença à lui arroser les pieds de ses larmes, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête. Et elle embrassait tendrement ses pieds et les enduisait avec l’huile parfumée.

    Versets 37 et 38.

     

    Le goût des belles choses

     

    L’un des objets de beauté, le vase d’albâtre, s’est vidé de son précieux contenu pour oindre les pieds du Nazaréen. L’onction avait une valeur prophétique car cet usage de l’huile parfumée faisait allusion à l’embaumement de son corps après l’exécution sur le Golgotha.

     

    Le goût des belles choses

     

    Mais avant l’onction avec l’huile parfumée, il y avait le lavement avec les larmes, puis les pieds ont été essuyés avec les cheveux de la femme. Le Nazaréen lui-même a dit que ce geste était un témoignage d’hospitalité.

    La chevelure, le vase d’albâtre et le parfum ont constitué un protocole d’accueil qui exprimait de façon intime et spectaculaire les égards qu’avait pour le Nazaréen une femme que l’entourage considérait comme intruse et extrêmement indésirable.

    La joie dont parlerait plus tard le poète anglais, était effectivement présente dans la scène. La joie existait à travers la satisfaction du Nazaréen, mais surtout dans le cœur de la femme qui a ainsi obtenu le pardon de ses fautes antérieures. Le rapport à la mémoire et à l’éternité était aussi manifeste, d’une part dans l’évocation de la mort donc de la résurrection du Messie, et d’autre part à travers le récit de l’Évangile, qui immortalise le geste d’amour de la pécheresse en Galilée.

    Jusque dans les domaines les plus intimes, l’objet de beauté est une source de joie impérissable.

    Le poète anglais précise clairement les deux caractéristiques essentielles d’un objet de beauté : son pouvoir émotionnel et la durabilité de l’effet.

    Ces deux critères primordiaux ne se réalisent jamais conjointement en mer.

    D’après la définition du poète anglais, il n’existe pas au milieu des vagues un objet de beauté qui ne soit pas lié d’une manière ou d’une autre à la terre ferme.

    Qu’ils soient de l’espace public ou qu’ils appartiennent à la sphère de l’intime, les objets de beauté, tels que les définit le poète anglais, ne peuvent être que la propriété de la terre ferme. La colline de Fabron truffée de trésors d’élégance, le giron douillet et charmeur du Zeph, les bijoux de l’affection, l’offrande de sa personne ne peuvent provenir de la mouvance des flots.

    De façon non équivoque, l’Épisode vient de signifier que la mer seule, c’est-à-dire dépossédée de toute possibilité d’aborder un rivage, n’est pas un « objet de beauté ».

     

    Le goût des belles choses

     

    L’obsession pour la mer ne rend pas cette étendue salée moins inhospitalière.

    Lucidité, courage et sagesse de l’Épisode, qui ne cessent de nourrir la réflexion du Zeph.

    Si l’Aventy a tant insisté pour que le Zeph rencontre l’Épisode, c’est que les divinités tiennent à ce que l’expérience de l’Épisode serve de leçon au Zeph.

    Ce qui est beau a la prodigieuse faculté de se libérer des contingences, de transcender l’instant présent et d’échapper à l’évanescence.

    Le goût des belles choses est celui de la vie qui s’épanouit dans un environnement viable. C’est le goût des délices qu’offre la terre nourricière. C’est le goût de la nostalgie quand l’être humain se retrouve prisonnier des flots.


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  • Le goût de l’équité est la sève de l’existence de certains êtres. Il donne la motivation, la force et l’endurance pour construire des relations où personne ne profite de personne, même inconsciemment.

    En matière d’équité, la Dame de Manosque était un modèle de vigilance. Chaque fois qu’elle rendait visite au Zeph, elle apportait toujours quelque chose, confectionné de ses propres mains, malgré les nombreuses complications articulaires. Pourtant, elle savait que le Zeph ne manquait de rien. Mais, par noblesse d’âme, elle voulait que sa visite soit un véritable échange, marqué par le sceau de l’équité.

    La pâte sablée pour la tarte au citron témoignait de l’instinct maternel, mais aussi de la dignité d’une convive qui ne cautionnait pas les abus pratiqués au nom de l’hospitalité.

    Grâce au goût de l’équité, la Dame de Manosque promouvait l'activité à la place de l’attente, le dynamisme à la place de la passivité, la satisfaction à la place de la frustration.

    Certes, le devoir d’hospitalité concerne celui qui reçoit. Mais pour la Dame de Manosque, la convivialité devrait être un équilibre où le convive a aussi ses obligations et ses contributions. Loin d’elle, l’idée de recourir à la rhétorique pour se dérober. Elle était toujours en train de se rendre utile, en enroulant les amarres, en faisant la poussière sur les rayonnages, en participant au lavage et au transport de la vaisselle.

     

    Le goût de l'équité

     

    Non pas que le repos et la détente ne l’intéressaient pas. Elle se souciait réellement du partage du coût. Pas seulement le coût en espèces sonnantes et trébuchantes, mais aussi le coût en huile de coude.

    Heureuse d’évoluer dans un univers équitable, la Dame de Manosque ne revendiquait aucune exemption, ne fantasmait sur aucun passe-droit, ne s’attribuait aucune préséance. En revanche, elle souhaitait ardemment un traitement impartial pour tous.

    Elle ne catégorisait pas en distinguant ceux qui devaient servir et ceux qui devaient être servis. Car elle était pleinement consciente du coût du service, c’est-à-dire de l’investissement en amont. Pour elle, l’égalité prônée au moment de la dégustation devrait être l’aboutissement d’une autre égalité, celle qui devrait régir la préparation.

    La Dame de Manosque changeait de tenue à chaque festin. Par sa toilette, elle montrait qu’elle reconnaissait le travail qui était présent sur la table. Reconnaissance au sens de la prise de conscience, de l’identification, de l’appréciation et de la gratitude.

     

    Le goût de l'équité

     

    En se faisant belle pour se mettre à table, comme une Italienne se fait belle pour faire la passeggiata, la Dame de Manosque accomplissait un geste équitable à l’égard des personnes qui avaient contribué aux agapes.

    Avec la même intelligence et le même enthousiasme que la Dame de Manosque, les anges du Languedoc montraient leur goût de l’équité à chacune de leurs visites.

    À l’instar de la Dame de Manosque qui se faisait belle pour venir à la table du Zeph, les anges du Languedoc offraient avec élégance le visage épanoui de l’équité. Pas de distorsion incongrue, pas d’excès inopportun. Pas de blocage ou d’auto-censure à cause d’une attitude égocentrique. Simplement, dire le bonheur d’être avec l’autre.

     

    Le goût de l'équité

     

    Ce qui comptait dans ces moments, ce n’était pas soi, mais ce que l’autre avait apporté et comment on pouvait le lui rendre, sans tarder, visuellement, grâce à la production conjointe d’un souvenir.

    En l’occurrence, il ne s’agissait pas d’enregistrer l’aspect plus ou moins photogénique de tel ou tel individu, mais la beauté d’un geste de retour qui exprimait la relation d’équité.

    Les créatures angéliques avaient l’intelligence de ne pas s’empêtrer dans des craintes narcissiques. Spontanément, librement et magnifiquement, elles disaient merci devant la caméra. Merci à la vie pour l’enchantement de l’instant. Geste d’équité appréciable, remarquable, inestimable.

    À l’occasion de la mise à l’eau, ces créatures angéliques ne sont pas venues les mains vides. Elles ont apporté un prestigieux breuvage, qui a servi, entre autres, de libation pour les divinités. Mais pour les humains qui étaient à bord, c’était aussi la boisson de la convivialité, et sa consommation ne s’encombrait pas de la question de l’égalité des parts.

    C’est pourquoi les anges du Languedoc ont pensé à une autre contribution, pérenne et évocatrice de l’équité sur laquelle est fondé l’équilibre du Zeph. À cette occasion donc, le capitaine et le mousse ont reçu chacun un T-shirt avec l’effigie du Zeph.

     

    Le goût de l'équité

     

    L’équité ne se contente pas d’intentions bienfaisantes. La relation équitable a un coût réel en efforts et en temps. Pour obtenir la perspective qui leur convenait, les anges du Languedoc ont dû éplucher des centaines et des centaines d’illustrations de la chronique, ce qui représentait des heures et des heures de recherche, de réflexion et de débat.

    Les anges du Languedoc ont marqué l’événement par une contribution intelligente, savante et raffinée, qui mettait le mousse à égalité avec le capitaine. Même tissu, même décoration, et surtout même hommage à deux chefs, comme si un bateau pouvait avoir une direction bicéphale.

    L’acuité du sens de l’équité a incité les anges du Languedoc à dénicher dans la langue française une subtilité qui autorise un jugement équitable sans offenser la tradition du commandement unique. Si l’un est chef à la barre, aux winchs et à la table à cartes, l’autre est chef avec ses casseroles, son ail, ses oignons et ses épices.

     

    Le goût de l'équité

     

    Étymologiquement, l’un et l’autre sont chacun à la tête d’une structure, qui a pour mission de fendre les flots dans le cas du capitaine, ou de pourfendre l’inappétence dans le cas du mousse.

    Pour les anges du Languedoc, point d’inégalité malgré la nature différente des deux postes de responsabilité. Avec finesse et humour, les créatures angéliques dévoilaient leur conception d’une organisation équitable à bord du Zeph.

    L’équité voudrait aussi qu’un jour, à son bord, le Zeph dise merci de vive voix au chef décorateur des deux T-shirts. Encore un chef ? Le troisième, par la lorgnette des anges du Languedoc. Oui, il s’agit bien d’un chef, qui a généreusement mis à contribution sa hauteur de vue pour harmoniser le travail de finition. Il fallait un talent de chef d’orchestre pour rehausser les nuances et donner de la profondeur à la perspective. Avec beaucoup d’impatience, le Zeph attend le jour où le principe de l’équité se réalisera pleinement, grâce à une visite du chef décorateur, à Port Napoléon ou sur un autre rivage. Rencontre au sommet, juchée sur un ber, ou au ras de l’eau, avec la musique du clapotis. Ce sera selon l’humeur et les goûts de l’artiste talentueux et désintéressé.

    Savoir dire merci et pouvoir dire merci sont des injonctions par rapport à l’éthique. S’y conformer est un honneur et un plaisir pour le Zeph. Sans le goût de l’équité, la vie du Zeph serait bien terne, insipide, et déséquilibrée !

    Si les invités manifestaient un vif intérêt pour la relation équitable qui devait caractériser la vie à bord du Zeph, à plus forte raison le capitaine avait-il toujours en filigrane sur ses écrans le principe de l’équité.

    Comme la Dame de Manosque et les anges du Languedoc, à aucun moment le capitaine n’a considéré l’équilibre nutritionnel et le service à table comme un dû à bord du Zeph. Conscient du dévouement du mousse, il cherchait toujours l’occasion pour soulager la tâche de celui-ci. Le goût de l’équité a même incité le capitaine à s’occuper entièrement de la table, malgré ses nombreuses et lourdes responsabilités par ailleurs. L’équité prescrivait au capitaine le dévouement. Et le dévouement se voyait de façon fort émouvante avec la table que le capitaine a dressée à Ostie.

     

    Le goût de l'équité

     

    Le capitaine était seul pour dresser cette table somptueuse. Seul, c’est-à-dire en toute autonomie, avec uniquement l’inspiration et le savoir-faire qui étaient siens. Pas d’avarice de sa part, ni de faux-fuyant non plus. Seulement le souci de l’équité, et de la cohérence jusqu’au bout.

    Comme la Dame de Manosque, le capitaine refusait le cloisonnement en catégories et l’enfermement dans des rôles prétendument destinés. Comme les anges du Languedoc, le capitaine refusait la tyrannie du narcissisme, même si celui-ci provenait de l’estomac.

    L’équité s’associait à l’impartialité pour faire dire au capitaine que le mousse aussi, avait le droit de mettre les pieds sous la table et d’être servi.

    Le déploiement de l’équité porte une signature. Ce n’est ni la signature d’un processus automatique, ni celle du pur hasard. C’est plutôt la signature d’une intelligence modulatrice, qui réfléchit au-delà de l’égalisation mécanique, soupèse celle-ci de nouveau et entreprend de corriger la correction primaire.

    Au cours de la traversée Corse-continent, la succession des tours de veille pendant la nuit n’a pas été confiée à un tirage au sort. C’était la volonté éclairée du capitaine qui a orchestré la chronologie. Avec fermeté, le capitaine a insisté pour que le mousse dorme en premier. Favoritisme ? Nullement.

     

    Le goût de l'équité

     

    La décision du capitaine était tout simplement équitable. Mais l’équité mise œuvre était dissimulée, travestie. Non pas qu’elle avait honte d’exister. Au contraire, elle était bien convaincue du bien-fondé de son existence. Seulement, elle avait peur d’être contrariée et d’échouer. C’est pourquoi elle a préféré l’efficacité dans le silence.

    L’attitude du capitaine n’avait rien à voir avec le favoritisme. En effet, mathématiquement, il y avait égalité entre les temps de veille des trois veilleurs. Chacun devait monter la garde pendant trois heures d’affilée, ce qui permettrait de couvrir largement la nuit.

    Le capitaine a seulement accordé au cuisinier la part de l’aube, au moins pour trois raisons.

     

    Le goût de l'équité

     

    Premièrement, par gratitude : pour remercier le cuisinier de s’être énormément investi dans le repas du soir. Au menu initialement prévu, s’est rajoutée une soupe parfumée avec des saveurs forestières et agrémentée avec des courgettes al dente de Porto Azzurro. Le supplément gastronomique était censé donner plus de tonus à chaque veilleur.

    Deuxièmement, le plaisir du dîner donnait lieu à des effusions du cœur, que le capitaine voulait prolonger avec l’invité sous la voûte étoilée. Pendant que ce lien intergénérationnel se reformait, le mousse pouvait se reposer en toute quiétude.

    Troisièmement, le mousse avait l’habitude de guetter l’aurore pour capturer les teintes pastels. Dans ce cas, lui confier la dernière tranche de la garde, c’était faire preuve de logique et de bon sens.

     

    Le goût de l'équité

     

    L’équité ne s’accommode pas du hasard. Elle doit refléter le discernement. Elle est l’aboutissement d’une réflexion et d’une stratégie.

    En rapport avec l’équité, le livre du prophète Zacharie soulève la question suivante :

    כִּי מִי בַז לְיֹום קְטַנֹּות

    Car qui a méprisé le jour des petites choses ?

    Zacharie, chapitre 4, verset 10

    En ce jour de mars où l’escabeau a vacillé et s’est rompu, le bras heurté, brisé et douloureux ne pouvait plus représenter la force musculaire, la dextérité du mouvement ou l’intelligence de la réflexion. Il était vraiment devenu une « petite chose ».

     

    Le goût de l'équité

     

    Et tout le corps du navigateur accidenté, qui attendait d’être transporté aux urgences de Martigues, était aussi devenu une chose chétive et même misérable, à cause du spectacle de l’extrême vulnérabilité qui était exhibée. Le Zeph lui-même, dont les projets étaient broyés et anéantis au cours de cette chute, était devenu une « petite chose », livrée à l’incertitude et à l’angoisse.

    La soudaineté du malheur a provoqué une solidarité immédiate en provenance des bateaux voisins. Le Lobo de mar faisait partie de ceux qui ont dépêché les premiers secours auprès du Zeph.

     

    Le goût de l'équité

     

    Immatriculé à Hambourg, le Lobo de mar se trouvait à l’arrière du Zeph, du côté tribord de celui-ci. Le mousse avait l’habitude de s’abriter sous la coque du Lobo de mar pour photographier le Zeph qui faisait sa toilette à grande eau. 

    Au printemps dernier, quand le bras guéri a de nouveau permis les préparatifs pour un retour sur l’eau, le capitaine jadis secouru a offert au capitaine secourable et compatissant quelques instants de convivialité à bord du Zeph. En mai dernier donc, c’était au Zeph d’offrir à son voisin quelques heures de réconfort, car celui-ci était, à ce moment-là, en proie à de très grosses difficultés apparemment insolubles, sur le plan technique et administratif. Ce geste de retour, qui manifestait le goût de l’équité, était absolument nécessaire pour montrer que le Zeph n’a pas oublié à quel point il était devenu une « petite chose », quatorze mois auparavant.

    Le goût de l’équité est celui de la gratitude et de la mémoire.

    Le nom prophète qui s’est indigné du mépris à l’égard du jour des petites choses est

    זְכַרְיָה

    – Zekaryah, qui signifie littéralement « Yah s'est souvenu ».

    Le nom du prophète vient de la racine hébraïque

    זָכַר

    qui signifie « se souvenir »

    Ce n’est nullement par hasard que la mise en garde contre le mépris du jour des petites choses a été confiée à un prophète dont le nom rappelle le combat indispensable et incessant contre l’oubli.

    Pour le Zeph, le goût de l’équité se manifeste encore en préservant le souvenir de l’ange du débarquement à Marina di Campo, et de l’ange de l’eau douce à Saint-Florent. Se souvenir, sinon de leurs visages, au moins de leurs gestes. Quand le ravitaillement en eau douce devenait problématique, le Zeph était devenu une « petite chose », insignifiante et si peu glorieuse. Se souvenir des mains secourables qui l’ont sauvé de ces instants de misère et de détresse, n’est pas se déshonorer, mais se fortifier grâce au stimulus de la gratitude.

    L’équité se nourrit de la mémoire tout en la fructifiant.

    Avec les amis du Zeph, l’équité a une saveur toute particulière. Particularité qui est un héritage de la sagesse antique.

    Un jour, le capitaine et l’équipage du Zeph ont reçu une invitation à dîner chez un couple qui s’intéressait de très près à l’histoire du Zeph par l’intermédiaire de la chronique. C’était Cassandre et son compagnon qui voulaient faire plus ample connaissance avec les mains qui tenaient la barre et la plume. Agapes exquises chez les nouveaux amis, avec les prémices du printemps.

    L’équité voulait que le Zeph rende la politesse.

    Après maints rebondissements indépendants de la volonté des uns et des autres, il a été convenu que le Zeph recevrait à son bord Cassandre et son compagnon en février dernier.

    Hélas, Cassandre était retenue par Asclépios et n’a pas pu se déplacer jusqu’à Port Napoléon. Elle a envoyé son ambassadeur, qui est venu avec un présent pour transformer l’absence en présence.

     

    Le goût de l'équité

     

    En effet, sur l’étiquette du Costières de Nîmes apporté par le messager, Cassandre laissait paraître le port de tête et les œillades qui remplaçaient momentanément son franc-parler.

    Cassandre sait qu’elle avait sa place et qu’elle a toujours sa place à bord du Zeph.

    Pour Cassandre, le repas manqué n’est pas un dommage qui doit affecter le rapport d’équilibre. Au lieu de creuser là où c’est creux, Cassandre comble le creux avec la conviction que la réalité d’une affection mutuelle vaut bien plus qu’une comptabilité pointilleuse des invitations.

    La magnanimité de Cassandre l’amène tout naturellement à pratiquer l’équité définie par Aristote. En effet, dans son ouvrage Éthique à Nicomaque, Aristote a écrit :

    καὶ ἔστιν αὕτη φύσις τοῦ ἐπιεικοῦς, ἐπανόρθωμα νόμου, ἐλλείπει διὰ τὸ καθόλου.

    Ἀριστοτέλους Ἠθικὰ Νικομάχεια Βιβλίον E

     

    Telle est la nature de l'équitable : c'est d'être un correctif de la loi, là où la loi a manqué de statuer à cause de sa généralité.

    Livre V, chapitre 10

     

    La loi rigoureuse du registre des invitations disait à Cassandre qu’il y avait un raté. Mais dans sa générosité, Cassandre a apporté un correctif à cette loi en faisant abstraction de la défaillance.

    Au nom de l’équité aristotélicienne, Cassandre fait le geste du retour en nous invitant de nouveau chez elle, au moyen d’un courrier qui se termine par ces mots si nobles : « À très vite de vous lire et j'espère vous embrasser très vite aussi. »

    La compensation apportée par Cassandre est une illustration du concept aristotélicien.

    L’affection témoignée par l’Aventy est une autre illustration, non moins émouvante.

    L’équité veut que le Zeph se souvienne qu’il a deux dettes envers l’Aventy. La première a été contractée in situ, au début du voyage initiatique. Par bonheur, l’énergie vitale de l’Aventy est apparue au bon moment et au bon endroit pour sauver le Zeph d’une morosité qui était provoquée par un isolement prolongé et qui se préparait à muer en doute et en découragement.

    La deuxième dette a été contractée après le voyage initiatique. C’est la dette qu’a tout naturellement un invité à l’égard de la personne qui lui a offert l’hospitalité. Depuis le retour de Grèce, le Zeph a reçu de l’Aventy cinq invitations, non seulement pour dîner, mais aussi pour découvrir le magnifique patrimoine culturel de la Bourgogne : dès l’automne 2016, puis deux fois en 2017, et deux autres fois au début de cette année 2018.

     

    Le goût de l'équité

     

    L’Aventy aimait retrouver le Zeph en toutes saisons, avec le froid hivernal ou avec la douceur de la belle saison, quand le soleil se couchait tard et même quand il se couchait tôt.

     

    Le goût de l'équité

     

    Le caractère complètement désintéressé de tous ces gestes amicaux témoignait de la noblesse d’âme de l’Aventy. Cette élégance du savoir-vivre et la pureté des intentions ne dispensaient pas le Zeph du devoir d’équité.

    La rigueur de la loi de l’égalisation mathématique voudrait que le Zeph reçoive en retour l’Aventy cinq fois aussi. Mais les circonstances ont fait que le Zeph n’a pu inviter l’Aventy qu’une seule fois, et cela a eu lieu au printemps dernier.

     

    Le goût de l'équité

     

    Il est couramment admis qu’il n’y a pas d’égalité entre 5 et 1.

    L’Aventy ne s’offusquait pas du déséquilibre, qui n’était qu’apparent pour lui. Son cœur désintéressé, magnanime et généreux compensait le désaccord des chiffres et prenait la mesure de l’intensité du geste de retour.

    L’Aventy a agi comme s’il y avait équivalence entre les deux quantités numériques. Dans sa sagesse, l’Aventy a amendé la loi de l’égalisation mathématique pour promouvoir l’esprit d’équité selon Aristote.

    Le principe de l’équité régit la vie à bord du Zeph mais aussi les relations qu’entretient le Zeph avec ses amis.

    L’équité requiert la vigilance et fuit la banalisation.

    L’équité appelle l’équité.

    L’histoire du Zeph est bâtie, non pas sur le goût de la célérité, mais sur celui de l’équité, afin que chacun ait sa dignité et son épanouissement.

    Le bonheur du Zeph n’est pas dans la course mais dans le partage équitable.


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