• Il était dans la fleur de l’âge. Il s’y connaissait en navigation, car c’était un navigateur expérimenté. Il voulait rentrer chez lui par la mer. Mais Ποσειδῶν – ΠΟΣΕΙΔΩΝ l’en a empêché.

    Non, ce n’était pas Ulysse. Il s’appelait John et faisait partie des sujets de Sa Majesté. Son bateau de 65 pieds avait deux couleurs de prédilection : le noir et le rouge.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Ποσειδῶν – ΠΟΣΕΙΔΩΝ s’est mis à faire une mauvaise plaisanterie. Perdant l’équilibre, le marin a été projeté à la mer, dans une eau dont la température ne dépassait pas les neuf degrés.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    L’accident a eu lieu dans l’Océan Austral, il y a bientôt un an. C’était un lundi, comme aujourd’hui ! Vers 13h (UTC), une vague scélérate a provoqué un empannage intempestif. Dans son mouvement de balancier, la grand-voile a assommé le marin, qui a perdu connaissance avant d’être projeté dans la mer.

    Le barreur a tout de suite déclenché la procédure « Man OverBoard » (homme par-dessus bord), qui consistait, entre autres, à enregistrer, grâce au GPS, les coordonnées du bateau au moment de l’accident. Pour cela, il fallait appuyer sur un bouton d’alarme, de couleur rouge, pendant quatre secondes.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Concernant l’efficacité de ce réflexe du barreur, on peut lire dans un rapport ceci :

    « The helmsman hit the red man-overboard button at the wheel, which records the boat’s GPS location. But in those frantic moments, the button was not depressed for the compulsory four seconds it takes to record the spot. »

    Le barreur a appuyé sur le bouton rouge ‘homme à la mer’, près de la barre à roue. Ce bouton enregistre la position GPS du bateau. Mais dans ces moments frénétiques, le bouton n'était pas enfoncé pendant les quatre secondes obligatoires pour enregistrer particulièrement l’endroit.

    Formidable pirouette linguistique pour exprimer l’embarras !

     

    Le défi de l'équilibre

     

    La presse transalpine est plus directe et plus explicite. Elle met les pieds dans le plat en titrant : « Quattro dannati secondi per morire ».

    Quatre secondes damnées, pour mourir !

    Dans la langue de Molière, quand un candidat entend la consigne : « Vous avez une heure pour cette épreuve », il sait qu’il dispose de soixante minutes pour réaliser son travail, et qu’une fois ce temps écoulé, il lui est interdit d’ajouter quoi que ce soit, d’apporter des corrections, de faire des retouches...

    La formulation « Quattro dannati secondi per morire » signifie-t-elle que John est autorisé à mourir tant que les quatre secondes ne sont pas écoulées, et qu’après, il a l’interdiction de mourir ?

    En quelque sorte, à condition que le barreur appuie comme il faut sur le bouton rouge du dispositif MOB.

    La formulation dans la langue de Dante laisse à penser que l’acteur principal est la personne qui est dans l’eau. Mais dans les faits, l’acteur principal est le guetteur qui a la responsabilité de donner l’alerte.

    L’effet de style est dans le renversement des rôles.

    La formulation déstabilise encore en nommant expressément la mort, comme si celle-ci était un but.

    Troisième singularité : les quatre secondes, qui auraient pu être une durée salvatrice, sont qualifiées de « damnées », comme si elles étaient condamnées à échouer. En effet, elles ont avorté.

    Pourquoi nos cousins transalpins n’ont-ils pas écrit : « Quatre secondes salutaires pour construire l’espoir de rester en vie » ? Formulation plus optimiste certes, mais qui est absolument fidèle à l’esprit du dispositif « Man-OverBoard ».

    Nos cousins transalpins ont pratiqué l’humour noir pour railler le caractère implacable du fatum.

    La pression sur le bouton rouge MOB (Man-OverBoard) n’a pas été suffisante pour vaincre la résistance de ce bouton pendant quatre secondes d’affilée. Ce déséquilibre des forces rendait la localisation imprécise et compromettait les recherches pour récupérer le corps de John.

    Après la perte d’équilibre provoquée par la grand-voile, John a été victime d’autres déséquilibres qui ont considérablement amoindri ses chances de survie.

    Le bateau de John participait, avec six autres concurrents, à une course autour du monde, qui s’étire sur huit mois et 45000 milles nautiques entre Alicante et La Haye.

    Au moment de l’accident, les bateaux concurrents se trouvaient à 200 milles à l’avant, sous le vent, pour filer sur le Cap Horn. Leur faire faire demi-tour dans des conditions météo extrêmes, pour aider à retrouver le corps de John, c’était exposer ces équipages à un péril mortel. La direction de la course a donc renoncé à appliquer cette « solution ». Déséquilibre entre l’espérance de vie de celui qui était déjà à l’eau, et l’espérance de vie de ceux qui voulaient vivre et espéraient remporter la victoire finale.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Pour le tracé de la route du Vendée Globe, l’aviation civile de l’Australie recommandait aux organisateurs de ne pas s’éloigner des côtes de plus de 1200 milles nautiques, pour que les éventuels secours puissent être menés à bien. Or, l’accident de John a eu lieu à 1400 milles nautiques du Cap Horn. Déséquilibre entre la distance souhaitée par les secouristes et la distance de la malchance.

    Le mot français « équilibre » provient du latin impérial « æquilibrium », qui signifie l’exactitude de la balance. Le terme latin est lui-même construit à partir de deux racines : « aequus », qui se réfère à l’égalité, et « libra », qui désigne la balance.

    Le skipper, qui était en charge de l’équipage, a écrit une oraison funèbre, dont voici le texte :

    Scallywags never give up !

     

    When you’re feeling the pain

    And you’re sick of the game

    But you’re young and you’re brave and you’re bright

    You pick yourself up and dust yourself down

    Cos it’s the carrying on that’s hard.

     

    Scallywags never give up ! !

     

    Our delivery crew have arrived and we are now in a race against the clock to make the start in Brazil for the next leg. We are all hurt but we are not out ! !

     

    Scallywags never give up ! !

     

    We will make the start we will look after each other we will finish the race and do the best job we can for all Scallywags in John’s memory and honor.

     

    On behalf of all the team I would like to thank all our supporters for all the messages of support it has helped us enormously in this difficult time.

     

    La volonté de ne pas sombrer dans l’abattement et le défaitisme est exprimée par le refrain : « Scallywags never give up ! ! », qui apparaît à trois reprises.

    Scallywag était le nom du bateau de John.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Mais dans le texte, ce mot figurait au pluriel et non au singulier. Le skipper ne parlait donc pas du bateau, mais des personnes qui s’y trouvaient.

    Oui, ces êtres humains n’abdiqueraient pas. Et le bateau endeuillé reprendrait la course.

    « Les Scallywags n’abandonnent jamais ! »

    Mais le ton était tellement tragique et l’auto-persuasion, si poignante, qu’ils cachaient mal le désespoir.

    L’avant-dernière strophe est consacrée aux résolutions. Vient en tête, la résolution de se remettre à la tâche, d’être de nouveau sur la ligne de départ. : « We will make the start ». Mais commencer ne suffit pas, il faut mener à bien le projet, c’est-à-dire être présents à la ligne d’arrivée, dans de bonnes conditions, et avec un excellent classement. D’où la résolution : « We will finish the race ». Quelle cohérence ! Cohérence qui tient compte désormais de la leçon du deuil, puisqu’entre le vœu pour un vigoureux départ et la volonté de s’emparer du trophée de la course, s’est glissée une résolution, qui est plus d’ordre éthique que technique : « We will look after each other ». Le skipper va donc veiller à ce que les marins survivants prennent soin les uns des autres. Littéralement, c’est la fonction visuelle qui est pointée du doigt avec le verbe « to look ». Autrement dit, ceux qui n’ont pas perdu l’équilibre au moment de l’empannage devraient désormais avoir un regard plus attentif sur leurs coéquipiers.

    Certes, chaque marin doit se montrer vigilant et être responsable de lui-même. Mais le vœu du skipper fait allusion à une forme de sollicitude mutuelle, de vigilance collective. Sans doute parce qu’un autre marin aurait pu voir le basculement du palan d’écoute, et crier à temps pour l’étourdi s’éloigne de la trajectoire de la catastrophe.

    L’œil vigilant et efficace concerne surtout le barreur, dans sa responsabilité avec le bouton rouge du système MOB.

    Cette résolution au sujet du regard collectif qui apporte une protection mutuelle, fait la transition entre le prochain départ et l’arrivée finale en exprimant le remords du chef de l’équipage.

    Résolution pour une prévention et un sauvetage grâce aux yeux.

    En effet, une déficience visuelle a eu lieu, car les survivants de l’équipage avaient beau scruter pendant des heures et des heures, avec leurs yeux écarquillés où se mêlaient espoir et inquiétude, le lieu présumé de l’accident, ni le corps de l’infortuné, ni la perche auto-gonflable (JON Buoy), ni la bouée en forme de fer à cheval ne se sont présentés au regard des coéquipiers, qui ont dû repartir bredouilles.

    Il y a eu aussi un obstacle visuel à la transmission des ondes, car l’antenne AIS, juchée au sommet d’un mât haut de 100 pieds, a été mise hors service par le mauvais temps, panne qui était survenue une semaine avant la chute de John.

    L’issue fatale de la perte d’équilibre de John a bouleversé de nombreux marins sur les bateaux concurrents.

    Parmi ceux-ci, il y avait un bateau bleu, qui battait pavillon portugais. Il militait pour des mers et des océans propres, débarrassés de la pollution par le plastique.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Le skipper, qui était une femme, a déclaré que « beaucoup de larmes avaient été versées pour un marin doué, qui faisait ce qu'il aimait ».

    Sur un autre bateau, bleu lui aussi, mais qui portait les couleurs des États-Unis, un navigateur n’a pas caché sa peine.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    L’homme a dit : « Après la nouvelle dévastatrice, nous faisions la course en direction du Cap Horn avec des cœurs affligés »

    Il y avait un bateau jaune, qui arborait un pavillon néerlandais.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Un des trimmer à bord a même déclaré : « La course est secondaire à ce stade. » Ce marin disait-il que face à la balance de l’éthique, entre le palmarès et la vie, l’inéluctable déséquilibre ne devrait pas être en faveur de la performance sportive ?

    Un autre bateau néerlandais, qui aimait le bleu et le pourpre, a aussi tenu des propos compatissants.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Il a envoyé au bateau endeuillé le message suivant : « Nous nous sentons dévastés pour les marins du Scallywag, nous leur souhaitons de la force et un bon voyage vers la côte. »

    Enfin, un bateau affectionnait particulièrement la couleur rouge. C’était celui qui défendait l’honneur de la Chine.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    À la manière asiatique, c’est-à-dire par la discrétion, un hommage a été rendu à John en lui consacrant un moment de silence à bord.

    Dans le cas du Zeph, la question de l’équilibre, ou plutôt du déséquilibre, s’est posée de façon effrayante sur le chemin du retour du premier voyage à Rome. Pour la première fois, le Zeph a foncé droit vers la mort. En cette fin d’après-midi, un crash en mille morceaux contre l’impassible falaise semblait être le seul aboutissement proposé par le destin, à moins que celui-ci ne décide, à la dernière minute, de témoigner sa clémence.

    Donc, en ce jeudi 23 juillet, le Zeph allait tranquillement de l’île Giglio vers la presqu’île d’Argentario, pendant qu’une belle lumière rasante lui caressait le flanc gauche. Soudain, le vent s’est mis à forcir. En un rien de temps, les éléments se sont déchaînés. Le mugissement des vagues, le hurlement du vent, l’explosion de l’écume à tribord, à bâbord, à la proue, à la poupe faisaient que le Zeph était comme plongé dans un chaudron de l’enfer. Cruel accès de fureur de Ποσειδῶν – ΠΟΣΕΙΔΩΝ : malgré le savoir-faire du capitaine, le Zeph était poussé contre le rivage, perpendiculairement à la ligne qui séparait l’eau et la terre, face à des falaises prêtes à encaisser le choc frontal.

    Terrible face à face, qui ne donnait à voir qu’une seule issue, la plus funeste qui soit !

    Le Zeph avait son museau relevé, mais il commençait à perdre tout espoir.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Au milieu de ce climat d’épouvante, le terrible Ποσειδῶν – ΠΟΣΕΙΔΩΝ a cru bon de rajouter une deuxième plaisanterie : la grand-voile, malmenée sans arrêt, brutalisée à l’excès, en avait assez d’être liée au Zeph, et voudrait reprendre sa liberté, totale et entière. Tout de suite, le capitaine a cherché à stopper l’élan de liberté de la grand-voile. Comment ? En faisant le grand écart entre la bôme et la bordure droite du pont, au-dessus d’une mer en furie, au milieu d’un vent endiablé !

    Têtue dans son désir de liberté, la grand-voile a repoussé les sollicitations du capitaine, soumis au balancement de la bôme, toujours au-dessus des flots qui hurlaient leur instinct meurtrier et leur impatience grandissante.

    Défi de l’équilibre ou geste de folie ?

    Double drame : une chute bientôt, et un crash peu de temps après !

    Alors le mousse, sur un ton qui était à la fois celui de l’injonction et celui de la supplication, a dit au capitaine qu’il valait mieux une grand-voile disparue qu’un homme à la mer. Injonction, parce que c’était ce que commandaient la lucidité et le bon sens. Supplication, pour que la sagesse puisse venir à bout d’un entêtement funeste.

    L’on peut se rendre compte de l’horreur d’une bataille de deux manières : en assistant en direct aux événements, ou en regardant le spectacle de désolation qui s’offre après la bataille.

    De toute évidence, la sécurité n’a pas permis d’avoir l’enregistrement sur pellicule des instants où le Zeph se préparait à être projeté contre la falaise. La seule préoccupation dans ces moments-là était le degré de résistance de l’homme et du matériel. Jusqu’à quand les muscles et les nerfs du capitaine tiendraient-ils ? La fureur de Ποσειδῶν – ΠΟΣΕΙΔΩΝ finirait-elle par provoquer de graves avaries  ?

    Par miracle, alors que la mort semblait si proche et presque certaine, le Zeph a pu s’extraire de la tourmente. Malgré ses muscles tétanisés, le capitaine a pris mille précautions pour amarrer le Zeph au quai de la survie.

    De mémoire de Zeph, jamais il n’a été sécurisé avec autant de brides : à lui seul, il a pris possession de trois bittes d’amarrage et de deux anneaux !

     

    Le défi de l'équilibre

     

    C’était le quai de la Guardia Costiera du port de Santo Stefano. Il n’y avait ni eau ni électricité. Mais ce soir-là, on ne réclamait pas le confort. On se satisfaisait du répit et on se félicitait de la disparition de l’angoisse.

    Les dispositions prises par le capitaine pour sécuriser le Zeph n’étaient nullement excessives. Elles traduisaient tout simplement l’épouvante qui nous avait étreints férocement avant l’accès à ce quai de la délivrance. C’était en quelque sorte le champ de bataille, juste après la fin des hostilités.

    Même si le deuil a été évité de justesse, la mémoire en garde quand même une empreinte douloureuse et peut-être indélébile. La nécessité de comprendre et aussi d’exorciser nous a immanquablement conduits sur les lieux qui avaient failli être le cimetière du Zeph. Pèlerinage donc, avec une intense mobilisation des repères visuels enregistrés pendant la tourmente sur l’eau. Nous avons de nouveau longé la côte de la presqu’île d’Argentario, dans le même sens que celui que nous avions emprunté quand nous venions de Giglio. Il s’agissait la partie Sud-Ouest du littoral. Mais maintenant, c’était par voie de terre que nous l’auscultions. La vision, éclairée par la réflexion, venait à présent compléter la vision acquise jadis dans l’épuisement et la peur. Une photo a marqué l’emplacement très probable des falaises qui avaient dévisagé le Zeph et attendu son crash.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Nous étions vers la Cala Moresca, avec la petite île au large.

    Cette même année, le Zeph a accueilli à son bord un futur lycéen, qui se prénommait Jules. Le jeune homme était très observateur, se posait des questions absolument pertinentes, et possédait des trésors de diplomatie. Jules était accompagné de son correspondant Diego, qui avait fait le voyage depuis l’Amérique latine. Il y avait donc beaucoup, beaucoup de monde à bord du Zeph. Et malgré l’afflux des invités et la circulation incessante, le mousse continuait à déplier et à replier son trépied, souvent maladroitement. Jules a remarqué que le mousse ne se préoccupait pas du tout des manœuvres à bord.

     

    Le défi de l'équilibre

     

    Et il a eu raison de remarquer ce retrait par rapport à l’agitation, ce qui a fait naître en lui cette interrogation : « Mais à quoi sert le mousse sur ce bateau ? » La franchise de Jules l’a poussé à poser la question au mousse. Et Jules, qui était si charmant et absolument charmeur avec son sourire frisé, a su choisir les mots et le ton pour s’adresser au mousse. Celui-ci, qui était plutôt préoccupé par les fréquents déséquilibres de son trépied, a répondu que son rôle était surtout dans l’énonciation de ce qui devrait être prioritaire dans les situations de crise.

    Et sur la route entre Giglio et la presqu’île d’Argentario, ce qui était prioritaire, c’était la vie humaine, et non l’équipement technique, si coûteux qu’il soit.

    Le vrai cap d’une navigation n’est pas celui qui apparaît sur l’écran d’un boîtier électronique, mais celui qui est indiqué par la flèche de la balance de l’éthique.

    La mer océane, domaine de l’instabilité par excellence, est inséparable de ses déséquilibres, qu’elle impose au marin. Celui-ci n’a pas les compétences pour les redresser. Tout au plus, il peut s’y adapter, avec sagacité, pour en pâtir le moins possible.

    Face aux éléments, l’équilibre est une illusion, le déséquilibre est une réalité. Quand la nature se déchaîne, le seul défi autorisé par le pragmatisme est celui du déséquilibre. Autrement dit, dans ces moments critiques, la conscience humaine est obligée de voir clair en elle-même pour définir la priorité, qui n’est jamais plurielle.

    L’écartèlement du corps au-dessus des flots a eu lieu pour éviter à la conscience d’affronter le choix douloureux entre la voile et la vie.

    Le défi ne consistait pas à tenir d’une main, la voile, et de l’autre main, la vie.

    Le défi était de désigner quelle chose il fallait lâcher pour pouvoir tenir l’autre chose avec la force des deux mains.

    Le défi était celui du choix, non pas esquivé, mais assumé.

    Le véritable défi, en mer comme sur la terre ferme, n’est pas celui de l’équilibre, mais du déséquilibre.


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  • On l’avait prévenu contre leur puissant impact sur les sens, le mental et la volonté. Il s’est montré vigilant, a tenu compte de la mise en garde et pris des dispositions en conséquence.

    Pour lui, il a bloqué la motricité. Pour ses compagnons, il a obstrué la perception auditive. Il s’est méfié des conséquences de la découverte et a préféré que ses compagnons ne dévient pas de leur tâche habituelle.

    Sa vigilance a-t-elle payé ?

    Lui, c’était Ulysse, qui cherchait à rentrer chez lui. Et sa route passait devant l’île des Sirènes, qui pouvaient causer des dommages irréparables à cause de leur chant.

    Cet épisode de l’Odyssée est illustré par un vase à vin datant du Vè siècle avant notre ère, et qui se trouve actuellement au British Museum.

     

    Le défi de la vigilance

     

    Dans l’Antiquité grecque, les Sirènes étaient des créatures ailées.

    Pour parler des Sirènes, l’Odyssée emploie le mot Σειρῆνες – ΣΕΙΡΗΝΕΣ, qui est un pluriel. Ces créatures ne fonctionnent donc qu’en groupe. Leur action est toujours collective.

    Lié contre le mât, Ulysse est nu. A-t-il oublié de s’habiller ? N’a-t-il pas eu le temps de mettre ses habits ? Ou se montre-t-il ainsi, de façon délibérée ? Sur le bateau du roi d’Ithaque, la question de l’offense à la pudeur ne se pose pas.

     

    Le défi de la vigilance

     

    Aucune étoffe ne sépare le corps d’Ulysse du milieu ambiant. Le contact entre l’épiderme et les stimuli environnants est direct, sans aucune interposition. Le spectacle de la nudité intégrale exprime à la fois la perméabilité voulue par l’homme et la vulnérabilité perçue par les créatures hybrides, qui se réjouissent que l’être humain se dévoile imprudemment et se livre à elles, apparemment sans méfiance.

    Le vol en piqué est-il une conséquence de l’attrait de la nudité, qui signifie la disponibilité de la proie ? Cette descente verticale est-elle une manœuvre d’approche pour savourer la proximité d’une future victime, qui ose s’exhiber sans camouflage et sans protection, et pour déshabiller des yeux un homme téméraire, qui se montre désirable dans son élan de curiosité ?

    La trajectoire verticale de la Sirène en piqué est parallèle à la silhouette du mât, qui représente la rigidité salvatrice. Dans cette représentation, le quai bienfaiteur est vertical. Les amarres sont les cordes qui enserrent Ulysse. Son corps est comme un bateau amarré « alongside », le long d’un flanc. La proue est vers le sommet du mât. La poupe est vers l’emplantement de celui-ci.

    Le mot Σειρῆνες – ΣΕΙΡΗΝΕΣ, employé par l’Odyssée pour désigner ces monstres marins proviendrait d’une double racine : d’une part de σειρά – ΣΕΙΡΑ, qui signifie « corde », et d’autre part, de εἴρω – ΕΙΡΩ, qui signifie « attacher ».

    Cette étymologie renvoie à la mise en œuvre de deux sortes de liens : les liens funestes consécutifs à l’envoûtement par les créatures hybrides malfaisantes, et les liens préventifs, faits de cordages, pour éviter à Ulysse de succomber totalement à l’ensorcellement.

    Dans l’épreuve des Sirènes, il faut s’enchaîner pour rester libre.

    Les liens qui attachent Ulysse au mât préservent l’indépendance de sa pensée. Ils le protègent de la dislocation du mental et du pourrissement de la volonté.

    En effet, les vers 44 à 46 décrivent ainsi l’environnement immédiat des Sirènes :

    ἀλλά τε Σειρῆνες λιγυρῇ θέλγουσιν ἀοιδῇ

    ἥμεναι ἐν λειμῶνι, πολὺς δ᾽ ἀμφ᾽ ὀστεόφιν θὶς

    ἀνδρῶν πυθομένων, περὶ δὲ ῥινοὶ μινύθουσι.

    ΟΔΥΣΣΕΙΑ Μ

     

    « Car les Sirènes l’ensorcellent d’un chant clair

    assises dans un pré, et l’on voit s’entasser près d’elles

    les os des corps décomposés dont les chairs se réduisent. »

    Odyssée, chant 12

     

    Comme le spectacle est à la fois répugnant et angoissant ! Quelle ambiance délétère !

    Le peintre anglais William Etty s’est appliqué à restituer sur la toile le texte homérique.

     

    Le défi de la vigilance

     

    En bas du tableau, sur la partie droite, le sol est jonché de corps sans vie. Leurs masses musculaires disparaissent au fur et à mesure que l’on se rapproche des Sirènes. Dans le même temps, les os deviennent de plus en plus apparents, dans leur assemblage d’origine ou complètement éparpillés. Il y a bien réduction des chairs et décomposition des squelettes, conformément au texte d’Homère.

    C’est donc l’évocation d’un terrible naufrage, où le bateau voit sa charpente se disloquer et sa parure se flétrir. Mais au-delà de cette catastrophe matérielle, la désagrégation menace le retour à Ithaque, et la flétrissure guette le destin de son roi.

    Le mât qui se dresse est manifestement un repère vertical. Lui est parallèle la trajectoire en piqué de la Sirène qui s’approche d’Ulysse. Une verticalité fixe, celle du bois, doublée d’une verticalité en mouvement, celle du vol de la créature ailée.

    La topographie des lieux montre aussi que l’enjeu est dans la verticalité. Au sommet de chacun des deux rochers abrupts qui dominent la mer, se trouve une Sirène, postée là comme une sentinelle.

    Faire le guet pour monter le guet-apens.

    Elles ont vu Ulysse arriver de loin. Au sens propre comme au sens figuré, elles l’attendaient au tournant.

    La symétrie menaçante, juchée en hauteur, était une double surveillance, un encadrement hautement renforcé, une prise en tenaille, qui se voulait implacable.

    La disposition spatiale des marins en transit et des gardiennes du passage exprime un rapport de domination. Celle-ci ne s’établit pas par la force, mais par le truchement de la séduction.

    L’illustre orateur romain Cicéron précise ce qui fait l’efficacité de cette séduction par les Sirènes.

    Dans son ouvrage De Finibus Bonorum et Malorum, il écrit ceci :

    Neque enim vocum suavitate videntur aut novitate quadam et varietate cantandi revocare eos solitae, qui praetervehebantur, sed quia multa se scire profitebantur, ut homines ad earum saxa discendi cupiditate adhaerescerent.

    Marcus Tullius Cicero. De finibus. Liber V. Capitulum XVIII

     

    « Car il ne paraît pas que ce fût par la douceur de leur voix, ou par la nouveauté et la variété de leurs chants qu'elles eussent le pouvoir d'attirer les navigateurs à leur écueil : mais elles se vantaient d'une science merveilleuse, et l'espoir d'y participer poussait les infortunés à leur ruine. »

    Cicéron. Sur les termes extrêmes des Biens et des Maux. Livre 5. Chapitre 18

     

    Le véritable attrait est donc celui de la connaissance.

    D’après Homère, les Sirènes ont accueilli Ulysse avec ce chant :

    δεῦρ᾽ ἄγ᾽ ἰών, πολύαιν᾽ Ὀδυσεῦ, μέγα κῦδος Ἀχαιῶν,

    νῆα κατάστησον, ἵνα νωιτέρην ὄπ ἀκούσῃς.

    οὐ γάρ πώ τις τῇδε παρήλασε νηὶ μελαίνῃ,

    πρίν γ᾽ ἡμέων μελίγηρυν ἀπὸ στομάτων ὄπ᾽ ἀκοῦσαι,

    ἀλλ᾽ ὅ γε τερψάμενος νεῖται καὶ πλείονα εἰδώς.

    ἴδμεν γάρ τοι πάνθ᾽ ὅσ᾽ ἐνὶ Τροίῃ εὐρείῃ

    Ἀργεῖοι Τρῶές τε θεῶν ἰότητι μόγησαν,

    ἴδμεν δ᾽, ὅσσα γένηται ἐπὶ χθονὶ πουλυβοτείρῃ.

    ΟΔΥΣΣΕΙΑ Μ

     

    « Viens, Ulysse, viens, héros fameux, toi la gloire des Grecs ;

    arrête ici ton navire et prête l'oreille à nos accents.

    Jamais aucun mortel n'a paru devant ce rivage

    sans avoir écouté les harmonieux concerts qui s'échappent de nos lèvres.

    Toujours celui qui a quitté notre plage s'en retourne charmé dans sa patrie et riche de nouvelles connaissances.

    Nous savons tout ce que, dans les vastes plaines de Troie,

    les Grecs et les Troyens ont souffert par la volonté des dieux.

    Nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre féconde. »

    Odyssée, chant 12, vers 184 à 191

     

    Les Sirènes proclamaient hardiment qu’elles connaissaient tout de l’antagonisme entre Grecs et Troyens. En affirmant qu’elles savaient parfaitement tout ce qui s’était passé dans les deux camps, elles prétendaient posséder une connaissance qui n’était ni partielle, ni partiale.

    Elles n’ont pas oublié de chanter qu’elles savaient tout à fait de quelle manière les faits d’armes à Troie étaient permis par l’Olympe. En se vantant de pouvoir cerner le mobile caché de tout geste ici bas, elles étaient toutes fières de déclarer qu’elles connaissaient à fond l’articulation entre le ciel et la terre.

    Et finalement, à celui qui avait hâte de revoir le rivage qui l’avait vu naître, elles proclamaient avec clarté et subtilité qu’elles connaissaient les tenants et les aboutissants de tout ce qui avait lieu sur la terre nourricière.

    Tout le chant des sirènes était donc un hymne à leur omniscience.

     

    Le défi de la vigilance

     

    Si donc la séduction s’opère par le biais de la connaissance, alors la domination s’exerce en usant de l’appât du savoir.

    Que prétendaient les Sirènes ? Elles prétendaient tout savoir.

    Que prétendaient les experts en mécanique, à qui le capitaine avait fait appel ? Ils prétendaient tout savoir du fonctionnement du moteur, avant la mise à l’eau et après la mise à l’eau. Hélas, leur connaissance s’est avérée bien lacunaire une fois que le Zeph était confronté à l’épreuve des flots !

    En effet, la chronique du Zeph a fait état de deux mésaventures consécutives à un abus de pouvoir, impulsé par la détention d’un prétendu savoir. En vérité, il s’agissait d’un savoir entaché de négligence et de cupidité.

    La première mésaventure a eu lieu quand le Zeph était encore tout novice, et tout confiant dans le savoir d’un professionnel qui était censé garantir la bonne marche du moteur au milieu des flots. Hélas, l’engin entrait dans des tremblements extrêmement bruyants dès qu’on lui réclamait un tout petit peu de vitesse. Désarçonné, le capitaine a demandé conseil au prestataire. Vite, celui-ci a déployé l’autorité qu’il pensait détenir grâce à la supériorité de sa connaissance : sans aucune explication technique, et bien sûr, sans aucun mot d’excuse, il nous a envoyé un courrier pour nous ordonner de cesser notre navigation. La relation de domination est là !

    Le ton de ce courrier était extrêmement discourtois. L’homme pensait qu’on allait lui obéir au doigt et à l’œil. Il ne s’est pas gêné de le penser parce qu’il était convaincu qu’on était absolument tributaire de lui, de sa connaissance théorique et technique, pour réaliser notre rêve sur l’eau.

    Il n’a pas daigné proposer un diagnostic à distance, encore moins une solution de secours. À aucun moment, il ne s’est remis en cause. Pour lui, c’était inconcevable qu’il ait commis une erreur ou une étourderie.

    Savait-il que son adjoint avait essayé de déloger l’axe de l’hélice du Zeph en assenant sur la pièce rebelle de violents coups de marteau, sans se poser la question si elle allait se tordre ou se rompre ?

     

    Le défi de la vigilance

     

    Le capitaine était absent au moment de cette violence gestuelle, et n’est arrivé qu’une fois le méfait accompli.

    Même violence aussi dans la réponse au mail où le capitaine sollicitait des éclaircissements et du secours.

    Le moteur allait-il s’étouffer ? Ou allait-il exploser ?

     

    Le défi de la vigilance

     

    La réponse de celui qui prétendait, comme les Sirènes, détenir l’excellence du savoir, était un chapelet d’injonctions : « Je vous demande de vous arrêter...Je vous demande de vous arrêter... ». Comme les Sirènes, l’homme a vanté l’excellence de son savoir de mécanicien. Comme aux temps homériques, la publicité de cette excellence était un piège, qui menait immanquablement au naufrage.

    La deuxième mésaventure liée à un abus de pouvoir, impulsé par la proclamation de la perfection d’un savoir, a eu lieu au début du voyage initiatique.

    À cause du grand périple qu’il allait entreprendre, le capitaine voulait pour le moteur du Zeph une révision détaillée et irréprochable. Hélas, le nouveau prestataire se faisait désirer. Bien que le jour de la mise à l’eau approche à grand pas, l’expert en mécanique était occupé à chasser du gibier outre-Manche, en bon sujet de Sa Majesté. Le capitaine, lui, patientait, se tourmentait, se résignait, se tourmentait à nouveau, parce que les jours et les semaines défilaient sans que la mécanique ne soit auscultée par l’expert. L’hypothèse d’un départ décalé a même été envisagée.

    Cette attente pénible, qui finissait par tourner à l’angoisse, traduisait une position d’infériorité, dont les Sirènes du XXIè siècle n’ont manqué de tirer profit, senza vergogna !

    Puis le professionnel tant désiré a fini par faire apparition, juste à temps. Il était accompagné de son adjoint.

     

    Le défi de la vigilance

     

    Le capitaine était aux anges. Le mousse, aussi.

    Cette allégresse, presque excessive, qui témoignait spontanément et sans fard de notre gratitude envers la providence, montrait encore notre position d’infériorité, que le professionnel et son adjoint n’ont pas hésité à considérer comme de la dépendance et de l’asservissement.

    La vision de la vulnérabilité de la proie excite la férocité du prédateur ;

    Le chef de l’inspection s’occupait du bon état des connexions et des raccords pendant que l’adjoint, qui, en l’occurrence, était la figure paternelle, s’occupait de la vidange.

     

    Le défi de la vigilance

     

    Le déploiement de tant de compétences spécialisées était comme un chant qui célébrait par anticipation l’harmonie sur les flots. Mais cette vision candide était un piège.

     

    Le défi de la vigilance

     

    Premier dévoilement du piège : la facture archi-salée, qui voudrait trouver sa justification dans la réputation de la supériorité d’un savoir.

    La férocité d’un tel instinct prédateur fait immédiatement venir à l’esprit un tableau du peintre niçois Gustav-Adolf Mossa. Il s’agit de la « Sirène repue », réalisée en 1905.

     

    Le défi de la vigilance

     

    La voracité du monstre marin se voit dans le sang qui dégouline de sa bouche. Son regard fixe évoque l’ensorcellement. Et sa présence maléfique se traduit par un naufrage généralisé.

    Deuxième dévoilement du piège : la panne survenue dans la baie cannoise, une semaine après que le Zeph a commencé ce qui deviendrait son voyage initiatique.

    Le capitaine en a fait le récit dans l’article « Vendredi 13 », publié le 13 Novembre 2015 à 18:46. On peut y lire ces lignes :

    « Donc après avoir assisté à un superbe lever de soleil,

    tandis que le village tropézien s'évanouit dans la brume,

    après avoir attendu jusqu'à 9h00 que le vent s'établisse (il est passé au Nord, amenant avec lui la morsure du froid), permettant ainsi au ZEF de s'ébrouer dans les courtes vagues,

    j'ai voulu remettre le moteur en route, et... ? Que couic !... Rien. Vendredi 13 quoi.

    À ce moment-là, le vent était tombé. Je me trouvais alors à une douzaine de miles du port de Cannes. Avançant à 0,8 nœuds, le calcul est vite fait. Bon, je vous laisse faire le calcul. En tout cas, ça allait prendre un peu plus qu'une bonne paire d'heures !

    Bref, à Cannes, une fois amarré avec l'aide d'un petit remorqueur (et oui, le ZEF n°2 n'a plus rien à voir avec son petit frère), il a fallu trouver un dépanneur, l'attendre, lui donner 2 beaux billets verts tout droit sortis de la banque, et tout ça pour s'entendre dire que le problème était lié à des cosses corrodées !... »

     

    Le défi de la vigilance

     

    L’article a suscité deux commentaires.

    Le premier commentaire, publié le samedi 14 Novembre 2015 à 12:17, disait ceci :

    « Le sel ronge ! La déclaration est plate. Mais la réalité, ô combien implacable !

    Comme à Troie, la mauvaise surprise surgit des entrailles.

    Il y a eu faute par omission, par négligence, par amateurisme.

    Avant la corrosion des cosses, il y a eu forcément la corrosion de la conscience professionnelle présumée. Après la corrosion des cosses, il y aura naturellement la corrosion de la confiance accordée dans l'urgence et la précipitation.

    On n'affronte pas la mer sans la fiabilité des relais.

    L'aventure en eau salée est une épreuve de vigilance. »

    L’amateurisme qui était désigné ci-dessus n’était pas celui du capitaine, mais celui du soi-disant professionnel à qui il avait fait appel, et qui était sensé posséder le savoir, beaucoup plus de savoir.

    La vigilance dont il était question dans le commentaire n’était pas la vigilance par rapport à l’état d’usure ou au degré de conformité des pièces et des rouages, mais la vigilance par rapport au pouvoir du savoir et par rapport au manque de probité de celui qui prétendait détenir ce savoir.

    Le deuxième commentaire, publié le lundi 16 Novembre 2015 à 08:01, disait ceci :

    « La rupture du circuit électrique n'est pas une défaillance technique, mais humaine.

    La ‘fiabilité des relais’ s'entend au sens propre comme au sens figuré. Bien sûr, la pureté et la solidité doivent caractériser les matériaux et les montages techniques, tout comme le sérieux et l'exhaustivité doivent caractériser un travail de révision de moteur. Hélas, tel n'a pas été le cas. Le lien de confiance n'a pas été honoré, parce que la conscience professionnelle n'était pas au rendez-vous. Faute morale d'autant plus grave que la compétence attendue gérait la sécurité en mer.

    Certes, il y a eu abus de confiance. Mais il y a eu aussi abus d'autorité. Autorité, toute passagère mais tout de même suffisamment prégnante et efficace, qui fait de l'un un prédateur et de l'autre sa proie, quand une situation d'urgence place celui-ci à la merci de celui-là. »

    Les Sirènes des temps homériques et du XXIè siècle mettent en avant l’excellence de leur connaissance. En vérité, le chant de leur excellence est le chant de la duperie.

    Incontestablement, la nef d’Ulysse disposait d’un avantage considérable par rapport au Zeph : elle bénéficiait de la mise en garde de Circé, qui fournissait une description détaillée du danger, et des conseils judicieux pour en sortir indemne.

    Le Zeph, lui, n’était prévenu par personne. Alors il a appris à ses dépens.

    Comme le savoir est périlleux quand il est un hameçon qui mène à l’assujettissement !

    Comme la connaissance est redoutable quand elle sert de harpon pour l’asservissement !

     

    Le défi de la vigilance

     

    Finalement, la vigilance d’Ulysse a-t-elle porté ses fruits ?

    L’équipage, dont les oreilles ont été fermées par des bouchons de cire, est resté indifférent au chant des Sirènes.

    Quant à Ulysse, qui s’est autorisé la découverte de la nouveauté, la résonance créée par les vibrations sonores était loin d’être négligeable. Les cordes qui l’ont lié au mât ne l’ont pas empêché de se pencher vers le discours chanté des Sirènes. D’abord, les oreilles se sont inclinées vers la source du chant. Puis le cœur s’est délecté de l’écoute. Et enfin les sourcils ont transmis l’ordre de défaire les liens !

    Par bonheur, deux membres de l’équipage se sont souvenus des instructions initiales et sont venus au mât pour serrer encore plus fort les cordes et renforcer les liens.

    La curiosité d’Ulysse n’a pas mis en péril la nef parce que des dispositions ont été prises en amont. La vigilance est sœur de la prévoyance.

    Dans le cas du Zeph, c’est aussi l’équipage qui a fortement incité le capitaine à s’adosser davantage au mât de l’indépendance, pour se soustraire à la domination exercée par les Sirènes de la mécanique.

    Voici les consignes qu’Ulysse a donné à l’équipage avant de passer devant les Sirènes :

    οἶον ἔμ᾽ ἠνώγει ὄπ᾽ ἀκουέμεν: ἀλλά με δεσμῷ

    δήσατ᾽ ἐν ἀργαλέῳ, ὄφρ᾽ ἔμπεδον αὐτόθι μίμνω,

    ὀρθὸν ἐν ἱστοπέδῃ, ἐκ δ᾽ αὐτοῦ πείρατ᾽ ἀνήφθω.

    εἰ δέ κε λίσσωμαι ὑμέας λῦσαί τε κελεύω,

    ὑμεῖς δὲ πλεόνεσσι τότ᾽ ἐν δεσμοῖσι πιέζειν.

    ΟΔΥΣΣΕΙΑ Μ

     

    moi seul puis entendre leur voix ; mais liez-moi

    par des liens douloureux, que je demeure immobile,

    debout sur l’emplanture, serré contre le mât,

    et si je vous prie, si je vous presse de me détacher,

    il faudra redoubler l’emprise de mes liens !

    Odyssée, chant 12, vers 160 à 164

     

    Les liens à endurer pour préserver l’indépendance sont douloureux. Mais l’effort en vaut la peine.

    Comme Ulysse, le capitaine du Zeph est resté adossé au mât de l’indépendance en accomplissant lui-même plusieurs tâches importantes en mécanique. C’étaient des moments compliqués et difficiles à vivre. Mais au bout du compte, la victoire était là !

    Symboliquement, le capitaine a dépassé l’île des Sirènes le 16 juillet 2018, en fin d’après-midi. Ce jour-là, il pleuvait à torrent à Cannes.

     

    Le défi de la vigilance

     

    À la sortie du passage périlleux, il avait la même tête qu’Ulysse : une tête où brillaient la satisfaction et la fierté.

     

    Le défi de la vigilance

     

    Satisfaction d’être resté vigilant. Fierté d’avoir triomphé de la malédiction de l’assujettissement.

    Aux temps homériques comme de nos jours, la vigilance ulysséenne cause la défaite des Sirènes. Elles ont de la joie quand le marin se laisse ensorceler par leur chant. À l’inverse, elles sont rongées par le chagrin quand le profil ulysséen s’éloigne victorieux.

     

    Le défi de la vigilance

     

    La vigilance est par rapport à l’abus de confiance et à la manipulation.

    Il y a un défi, car il faut oser résister et ne pas craindre les représailles.


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  • Elle ne l’avait pas revu depuis vingt ans. Pendant dix ans, il était parti pour prêter main forte à des amis. Puis il avait mis dix autres années pour revenir à la maison.

    Physiquement, il a changé, beaucoup changé. Au moment où il était parti, il était jeune et beau, et possédait une situation très enviable. Quand il était de retour chez lui, non seulement son corps portait les traces de vingt ans de lutte sur terre et en mer, mais en plus, ses voisins étaient sur le point de s’emparer de son patrimoine. Pour mieux prendre le pouls de la situation, il a pris l’apparence d’un mendiant. Puis il a affronté les usurpateurs dans une épreuve sportive où il excellait, les a vaincus, et s’est débarrassé d’eux définitivement. Malgré ses haillons de mendiant, il a été honoré conformément à la règle de l’hospitalité.

    C’était dans ce contexte qu’elle avait à lui laver les pieds.

    Au moment de passer au-dessus d’un genou de l’homme, la main de la femme s’est arrêtée sur un relief singulier de l’épiderme caressé. Ce relief non ordinaire a été tout de suite associé à la plaie causée par la défense d’un sanglier, au cours d’une chasse qui avait eu lieu jadis sur ces terres.

    Stupeur de part et d’autre.

     

    Le défi de la constance

     

    L’homme qui avait la cicatrice était Ulysse. La femme qui a reconnu la blessure était la nourrice du roi d’Ithaque.

    L’identification de la cicatrice entraînait immédiatement l’identification de celui qui la portait. Malgré les deux décennies passées loin de son maître, la mémoire de la servante ne s’est ni effritée, ni affadie. La constance de la réactivité témoignait de la constance d’un attachement, d’une affection.

    Les vers 467 à 472 du chant 19 de l’Odyssée décrivent l’émoi provoqué par la résurgence du passé :

    τὴν γρηῢς χείρεσσι καταπρηνέσσι λαβοῦσα

    γνῶ ῥ᾽ ἐπιμασσαμένη, πόδα δὲ προέηκε φέρεσθαι :

    ἐν δὲ λέβητι πέσε κνήμη, κανάχησε δὲ χαλκός,

    ἂψ δ᾽ ἑτέρωσ᾽ ἐκλίθη: τὸ δ᾽ ἐπὶ χθονὸς ἐξέχυθ᾽ ὕδωρ.

    τὴν δ᾽ ἅμα χάρμα καὶ ἄλγος ἕλε φρένα, τὼ δέ οἱ ὄσσε

    δακρυόφι πλῆσθεν, θαλερὴ δέ οἱ ἔσχετο φωνή.

    ΟΔΥΣΣΕΙΑ Τ

     

    Et voici que la vieille femme, touchant de ses mains cette cicatrice,

    la reconnut et laissa retomber le pied

    dans le bassin d'airain qui résonna

    et se renversa, et toute l'eau fut répandue à terre.

    Et la joie et la douleur envahirent à la fois son âme, et ses yeux

    s'emplirent de larmes, et sa voix fut entrecoupée.

    Odyssée, chant 19

    La jambe à laver portait la trace du passé. L’eau, préparée avec précaution pour que sa température ne fasse pas sursauter, apportait le confort du présent. La rencontre des deux éléments se traduisait par un déséquilibre physique. Le récipient d’eau s’est renversé et se vidait de tout son contenu. La nourrice est allée chercher un autre chaudron d’eau pour mener à bien la tâche prescrite par l’hospitalité.

    C’est le présent qui multiplie ses efforts pour consolider le raccord avec le passé.

    Constance d’une affection qui surmonte avec perspicacité le choc émotionnel des retrouvailles.

    La toile a été réalisée en 1849 par un peintre parisien, Gustave-Rodolphe Boulanger. Elle a remporté le fameux Prix de Rome de la même année. À présent, elle est exposée à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris.

    Après l’entente mutuelle entre les deux protagonistes sur l’identité véritable du mendiant, celui-ci a imposé la discrétion à la femme qui lui lavait les pieds. Pour des raisons stratégiques, l’astuce de l’incognito devait continuer.

    La mise en garde d’Ulysse s’accompagnait d’un geste violent. En effet, les vers 479 à 481 décrivent l’attitude impétueuse d’Ulysse :

    αὐτὰρ Ὀδυσσεὺς

    χεῖρ᾽ ἐπιμασσάμενος φάρυγος λάβε δεξιτερῆφι,

    τῇ δ᾽ ἑτέρῃ ἕθεν ἆσσον ἐρύσσατο φώνησέν τε.

    ΟΔΥΣΣΕΙΑ Τ

     

    Alors, Ulysse,

    serrant de la main droite la gorge de la nourrice,

    et l'attirant à lui de l'autre main, lui dit :

    Odyssée, chant 19

    D’après le texte d’Homère, la révélation a entraîné la construction de deux contacts épidermiques de la part d’Ulysse. Sa main droite serrait la gorge de la nourrice tandis que sa main gauche rapprochait celle-ci de lui.

    La toile de Boulanger ne montre aucun contact épidermique. Certes les deux corps sont fort proches l’un de l’autre, mais une distance très nette les sépare.

    En 1849 aussi, le même thème a été illustré par un peintre valenciennois, Charles-Gustave Housez.

     

    Le défi de la constance

     

    Le tableau de Housez montre les deux contacts épidermiques engendrés à l’initiative d’Ulysse. La main droite de celui-ci empêche la nourrice de parler, pendant que l’autre main s’empare de l’outil de l’identification, qui est posé sur le genou à la cicatrice.

    Housez peint une double immobilisation : immobilisation du geste révélateur et immobilisation de la divulgation orale.

    La toile de Housez appartient à une collection privée.

    Toujours en 1849, la même scène a été peinte par un artiste charentais, William-Adolphe Bouguereau.

     

    Le défi de la constance

     

    Le tableau de Bouguereau montre aussi les deux contacts épidermiques en provenance d’Ulysse, mais tels que le texte d’Homère les décrit. La main droite, posée sur le bas du visage, cherche à obstruer la parole, pendant que la main gauche, posée sur l’épaule droite de l’interlocutrice, tente de rapprocher le corps d’en face.

    La toile de Bouguereau est exposée aux Beaux-Arts de La Rochelle.

    Dans tous les cas, Ulysse craignait que la constance de l’affection de la nourrice n’ait des effets secondaires indésirables, qui pourraient compromettre le retour à Ithaque.

    L’interdiction de divulguer la nouvelle était un geste de fermeture.

    Un autre geste de fermeture lui faisait écho.

    Après que la jambe jadis blessée a été lavée et parfumée, les haillons ont de nouveau recouvert la blessure. Désormais plus personne ne pourrait voir la cicatrice sous le déguisement du mendiant, et encore moins la toucher. Cette expérience tactile resterait unique dans les péripéties du retour à Ithaque.

    Avec la double fermeture, vocale puis visuelle, le geste d’identification devenait une affaire absolument privée entre les deux protagonistes, et la constance de l’affection de la nourrice appartenait strictement à la sphère de l’intimité.

    La nourrice d’Ulysse s’appelait Εὐρύκλεια ΕΥΡΥΚΛΕΙΑ, qui signifie littéralement “grande renommée”. La prononciation francisée est Euryclée.

    La constance n’est pas un phénomène figé.

    C’est l’heureux résultat d’un investissement renouvelé à chaque instant.

    Plus récemment, le défi de la constance s’adressait aussi à la demeure des anges du Languedoc.

    Avec empressement, ces créatures angéliques ont montré à l’esprit du Zeph les illuminations de la métropole catalane qui jadis avait été la capitale du Royaume de Majorque. La déambulation se voulait, bien sûr, agréable, mais aussi, cohérente et exhaustive. Elle a commencé vers les espaces verts qui rendaient hommage au sculpteur Aristide Maillol.

     

    Le défi de la constance

     

    Dès le début de la promenade, les anges du Languedoc se sont proposés pour s’occuper du sac des accessoires du photographe. La sécurité du matériel serait assurée tout en procurant au chasseur d’images davantage de liberté et de confort.

    Avec la ravissante fontaine qui donnait un air versaillais aux allées Maillol, le sol humide et les éventuelles déjections canines cachées par l’obscurité rendaient l’aide des anges du Languedoc extrêmement précieuse.

    Le cortège s’est ensuite dirigé vers le Castillet, où se dressait une grande roue, courtisée par des rennes scintillants. Un portail sphérique prenait l’apparence d’une gigantesque boule de Noël, que l’on pouvait traverser de part en part, sans baisser la tête.

     

    Le défi de la constance

     

    En raison de son attractivité, ce lieu de passage était très fréquenté, ce qui allongeait considérablement l’attente pour avoir la prise de vue souhaitée. La constance du service rendu par les anges du Languedoc a beaucoup facilité la tâche du photographe.

    La place de la Loge de mer était magnifique. L’élégance des décors architecturaux était bien mise en valeur par la couleur pourpre de l’éclairage et les reflets bleutés des guirlandes.

     

    Le défi de la constance

     

    Point de convergence d’une multitude d’esthètes et de gourmets, ce lieu réclamait énormément de patience et de dextérité à ceux qui voulaient repartir avec des souvenirs de qualité.

    Au milieu de la foule, les anges du Languedoc ont continué à prendre soin du sac des accessoires et ne se sont pas plaints d’un encombrement inutile et inesthétique.

    Dans le groupe, certains commençaient à trouver le temps long et la balade interminable. Cependant, l’enthousiasme des anges du Languedoc ne faiblissait pas. Leur désir de partager demeurait intact. Avec entrain, ces créatures angéliques passaient d’une illumination à l’autre. Après les bâtiments municipaux, l’itinéraire a débouché sur une vitrine de gourmandises, située dans la rue de la Barre.

     

    Le défi de la constance

     

    Le nom de la boutique a suscité un commentaire à la fois érudit et humoristique de la part de l’un des deux gardiens du temps, qui étaient aussi experts dans « la douceur de l’accueil » parisien. Constance du sens de l’à propos et de la gaieté de l’esprit.

    Il fallait attendre longtemps pour que le champ de vision soit libre, et à l’intérieur du magasin de chocolats, et à l’extérieur, sur les trottoirs et la chaussée. Discrètement et patiemment, les anges du Languedoc ont attendu, avec le sac des accessoires à la main, sans soupir et sans grimace.

    Constance d’une coopération productive.

    Dernière halte avant de clore la boucle des illuminations : la cathédrale Saint-Jean-Baptiste.

     

    Le défi de la constance

     

    Certains dans le groupe claudiquaient à cause de l’épuisement. Mais les créatures angéliques n’étaient nullement fatiguées. Elles étaient prêtes à enchaîner d’autres boucles de lumière jusqu’à l’arrivée de l’aube.

    Constance de l’esprit festif et du désir d’offrir le maximun.

    Le lendemain, la constance était encore à l’œuvre à l’occasion de la promenade à Collioure. Constance de la constance.

    Constance de l’aide pour que le photographe ait le temps de fixer les reflets roses au dessus de l’anse de la Baleta.

     

    Le défi de la constance

     

    Il fallait faire très vite, sans avoir à se soucier de la sécurité du sac des accessoires. Car les reflets pourpres menaçaient d’être très éphémères.

    Le chemin passait par des pentes raides, des dalles glissantes ou des rochers aux arêtes coupantes. La responsabilité de prendre soin du sac des accessoires n’était pas l’une des moindres sur un tel chemin, mais les anges du Languedoc s’en acquittaient avec vaillance et joie.

    Constance de la bonne volonté et de l’effort physique, qui permettait au photographe de bénéficier d’une totale tranquillité d’esprit pour peaufiner ses réglages.

    Des vues sur la cité portuaire illuminée par la montée des lumières s’imposaient. Mais pour réaliser ces photos, il fallait aller sur la digue la plus extérieure, c’est-à-dire sur la digue où il faisait le plus froid, à cause des rafales de vent.

    Frigorifié, le capitaine s’est abrité sur le parvis de la chapelle Saint-Vincent. Seuls les anges du Languedoc ont escorté le chasseur d’images le long de la jetée exposée aux bourrasques.

    Vue de la mer, l’église Notre-Dame-des-Anges exhibait son splendide flanc septentrional.

     

    Le défi de la constance

     

    L’ordonnancement des arches évoquait l’ambiance d’un chantier naval, avec des bers retournés. Le lieu d’observation se situait au début de la jetée extérieure, vers la chapelle Saint-Vincent.

    Pour continuer d’apporter sur la jetée l’aide matérielle et morale au photographe, les anges du Languedoc ont accepté d’être chahutés par des rafales violentes et d’avoir le visage fouetté par un vent glacial, surtout quand on s’approchait du phare qui terminait la jetée.

    L’une des photos réalisées au cours de cette promenade dans le tumulte des éléments était une vue sur le Château royal, qui préparait ses projecteurs pour le spectacle de son et lumière.

     

    Le défi de la constance

     

    Le flanc méridional de l’église Notre-Dame-des-Anges servirait d’écran où seraient projetées des œuvres de Matisse, Braque et Picasso.

    La qualité des illustrations de cet article dépendait de l’inspiration et de la concentration du preneur d’images. La beauté de la restitution visuelle du séjour catalan était donc le fruit de la constance du soutien logistique des anges du Languedoc, qui ont toujours veillé au confort du photographe, par solidarité et par affection.

    Rendre service sans critiquer ni juger. Constance de la générosité et de la noblesse d’âme.

    Le défi de la constance concernait aussi le lien amical entre l’Aventy et le Zeph.

    Pour s’exprimer, l’amitié avait ses lieux de prédilection. La table de la convivialité jouait toujours un rôle primordial dans le rituel des retrouvailles.

    Constance de la position spatiale et de la disponibilité de la table. La réception avait lieu entre l’âtre et le jardin. Constance aussi de la bonne humeur des convives.

    La première fois où le Zeph a été convié à cette table, c’était en automne, juste après le voyage initiatique. Trois ans après, on retrouvait le Zeph encore assis à la même table. C’était il y a quinze jours.

     

    Le défi de la constance

     

    La constance de l’Aventy était remarquable, dans ses amitiés nouées en mer mais aussi sur terre. Sa table des retrouvailles était une belle illustration de cette dualité qui prévenait la routine et dynamisait l’harmonie.

    L’hémicycle honorait à une extrémité les amitiés maritimes, et à l’autre extrémité les amitiés terrestres. Constance de la mutualisation.

    Du temps où l’Aventy voguait sur les eaux de l’Adriatique, le Zeph a eu l’occasion de s’épancher sur la splendeur de la Sérénissime, et l’article « Les auteurs du temps vénitien », publié le 27 juillet 2017, a été un des sujets de conversation entre les deux têtes féminines, par ailleurs férues d’Euclide et de Thalès.

     

    Le défi de la constance

     

    C’était le même groupe des cinq, devant l’église.

    Constance numérique.

    Portail bourguignon. Élégance et coquetterie de l’art du terroir, que l’Aventy avait beaucoup de plaisir à faire découvrir à ses amis.

    Constance de l’intérêt pour l’histoire, le patrimoine.

    Constance de l’enjeu culturel, malgré le harcèlement des questions financières et un air du temps tout dédié au pouvoir d’achat.

    Les deux portraits de groupe pourraient laisser croire qu’ils ont été réalisés pendant le même week-end. Mais ce n’était pas le cas.

    L’habillement hivernal du mousse indique qu’il s’agit de la même saison. Constance des conditions météorologiques. Mais il y a douze mois mois d’écart entre les deux photos. La plus récente est celle avec la présence des jacinthes.

    Constance des prédilections en matière d’esthétique. C’était le cas pour le décor égyptien qui égayait les récentes agapes.

     

    Le défi de la constance

     

    Certains ont peut-être déjà aperçu ces canards et ces papyrus dans une publication antérieure. C’est vrai que l’usage de cette fois-ci n’était pas inaugural. Justement, les multiples occurrences traduisaient la constance du goût artistique.

    Autour de la table, à chaque fois, il y avait trois disciples d’Euclide, qui ne pouvaient que se réjouir de la réapparition du cadre naturel d’Alexandrie. Car il rappelait le contexte de la parution du premier ouvrage de géométrie, qu’étaient les Éléments d’Euclide.

    Mais la couleur dominante des berges du Nil n’est-elle pas le vert, et non le bleu ? L’herbe autour de la table des retrouvailles n’est-elle pas verte aussi ? De plus, l’empreinte de la chlorophylle est même présente sur la coque de l’Aventy. Alors pourquoi cette symphonie en bleu lors des récentes agapes ?

     

    Le défi de la constance

     

    La constance se définit par la durabilité dans le temps et non par la répétition de la manière de s’exprimer.

    La vie est un éternel renouvellement. C’est pourquoi la constance de la vitalité est dans le caractère incessant du renouvellement. Si ce n’était pas le cas, ce serait le dépérissement et la nécrose, c’est-à-dire la négation de la vie.

    La constance n’a rien à voir avec une apparence figée.

    L’Aventy l’a très bien compris. Parce que son amitié est constante, elle trouve des ressorts nouveaux à chaque saison pour s’exprimer, pour ne pas s’affadir, pour ne pas s’engluer dans une mort lente.

    L’existence d’une bonne volonté initiale est une chose. Sa pérennité en est une autre. C’est pourquoi la constance est toujours un mérite.

    La plus belle des constances est celle du désintéressement. C’est le cas avec les anges du Languedoc et aussi avec l’Aventy. Le service rendu n’était accompagné d’aucune arrière-pensée, ni pendant, ni même longtemps après.

    Le défi de la constance est celui de l’authenticité. L’authenticité ne s’érode pas, elle est inusable, parce qu’elle ne dépend que d’elle-même, parce qu’elle est sa propre force.

    Le défi de la constance est aussi celui de la pureté. Pureté de l’intention première et de l’intention ultime. Pureté du geste donateur. Pureté qui se respecte elle-même jusqu’au bout, qui reste toujours cohérente avec elle-même, donc qui s’affranchit de l’empreinte du passage du temps.


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  • La différence interpelle, questionne, intrigue, et peut même séduire.

    Différence dans la localisation spatiale. De ce côté de la planète, se trouve l'Occident. De l’autre côté, c'est l'Orient. Quand on se lève en Mer de Chine, l’Hexagone se prépare à aller au lit.

    Différence dans le regard du temps. L'année solaire régit l’Ouest, l'année lunaire triomphe à l’Est.

    À propos du calendrier lunaire, le nouvel an aura lieu à la prochaine nouvelle lune, phénomène astronomique prévu pour ce mardi 5 février, à 05h03min, heure de Pékin. Mais à cet instant-là, la France n’aura pas fini son lundi 4 février, et les montres de l’Hexagone indiqueront 22h05min.

    Autrement dit, dans une paire d’heures, l’Orient-Extrême entrera dans son nouveau cycle des douze lunaisons.

     

    Le défi de la différence

     

    À cette occasion, le mousse adresse à tous les amis du Zeph le triple vœu qu’il a appris du temps où il était encore un enfant des rizières.

    Dans le Sàigòn de 2019, ce triple vœu s’écrit : Phước Lộc Thọ.

    À la cour de l’Empereur d’AnNam, sa calligraphie était

    祿.

    Une traduction en français pourrait être : Chance, Prospérité, Longévité.

     

    Le défi de la différence

     

    D’abord, phước, qui désigne un moment béni, est la conjonction providentielle du bien-être et du temps présent. Il s’agit d’une situation heureuse, qui n’a pas été acquise par des efforts personnels, mais qui a été octroyée par la chance. C’est le succès, qui est déclaré comme exogène, et non endogène.

    Le mot français qui rejoint cette notion est « fortune », au sens d’événement béni, et pas seulement au sens de l’aisance financière.

    Pour parler de la malchance que Cosette a eue dans son existence, on emploiera l’expression « phước ». « Infortuné » correspond à « phước ». Le préfixe « in » équivaut à la négation «  ».

    Ensuite, lộc renvoie d’abord à l’image d’un arbre chargé de fruits. C’est la fécondité, au sens de la capacité d’engendrer de multiples conséquences heureuses. Cette multiplicité crée l’abondance. Lộc désigne alors la prospérité.

    Les Écritures grecques y font écho en parlant des figuiers et des oliviers prospères.

    Enfin, thọ, c’est la résistance dans le temps, le cumul sans fin des années.

    Le premier vœu exprimé dans l’Orient-Extrême est la chance, tandis qu’en Occident, on souhaite d’abord la santé.

    Quand on a beaucoup de chance dans l’existence, à plein d’égards, alors on dit qu’on a une vie heureuse. L’Orient-Extrême souhaite d’abord le bonheur, qui n’est pas l’aboutissement d’une quête acharnée, mais qui est un cadeau exprimant la bienveillance du temps. En Méditerranée orientale, la chance apportée par le temps se nomme καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ.

    L’Occident, lui, est plus pragmatique. Son premier vœu est le bon fonctionnement de la machine biologique.

    Le bonheur inclut une santé prospère. À l’inverse, la santé n’est que le premier pas vers le bien-être.

    Le premier vœu de l’Orient-Extrême porte sur une globalité. Celui de l’Occident ne concerne que la première pierre de l’édifice global.

    Deux formes de sagesse se toisent. La sagesse de l’Orient-Extrême réside dans la prise en compte des coups de pouce de la providence. La sagesse de l’Occident est dans la progression par étapes, qui sous-entend une totale indépendance par rapport aux éléments extérieurs.

    Le défi de la différence est celui de l’ouverture et de la complémentarité.

    Au seuil de la nouvelle année lunaire, le Zeph a une pensée très affectueuse pour la Cassandre du pays nîmois. Elle a découvert les aventures du Zeph grâce à la chronique. Puis le texte et les illustrations lui ont donné envie de connaître le capitaine et le mousse en chair et en os.

     

    Le défi de la différence

     

    Le jour où elle les a reçus dans sa demeure ensoleillée, elle a préparé une belle table parée d’olives charnues et succulentes. Et parmi cette magnifique récolte provençale, se sont glissés quelques pétales bien croustillants, qui avaient le goût des crevettes. C’étaient des beignets, qui faisaient un charmant clin d’œil à la terre natale du mousse.

    Quelle délicate attention, qui témoignait d’un réel désir d’honorer l’autre !

    Des beignets de crevettes pour ouvrir l’appétit. Des fraises achetées le matin même, sur le marché, en guise de dessert. Quelle âme généreuse et dévouée !

    Cassandre connaît bien le subcontinent qui a donné son nom à la première partie du mot «  Indochine ». La façon de penser en Orient lui est devenue familière.

     

    Le défi de la différence

     

    Le mousse peut s’adresser à Cassandre comme s’il s’adressait à une grande sœur, à qui il souhaite une multitude d’occasions favorables pour la nouvelle année lunaire.

    Cassandre, que la chance te rende visite chaque jour, pour t’apporter un prompt rétablissement et une guérison définitive !

    Il existe une autre personne qui a une connaissance intime du mode de vie des riverains de la Mer de Chine méridionale. C’est celle qui a offert à l’enfant des rizières, qui allait devenir le mousse du Zeph, l’azur splendide de la Riviera.

     

    Le défi de la différence

     

    Quand il l’a vue pour la première fois, il s’apprêtait à entrer en classe de sixième. Ce jour-là, elle portait le vêtement que portaient avec élégance et fierté les jeunes femmes du pays, le fameux Áo dài. Littéralement, l’expression signifie « vêtement long ». Mais quelle longueur ! Car c’est une longueur d’étoffe, dont le but déclaré est de séduire, en magnifiant la sveltesse, la douceur et la grâce.

     

    Le défi de la différence

     

    À toi qui m’a adopté au nom de la France, tout en me laissant entièrement libre de téter à la mamelle de l’Occident ou à celle de l’Extrême-Orient, je te souhaite d’innombrables circonstances chanceuses, qui donneront à tes douze prochaines lunaisons un goût exquis.

    Le capitaine de l’Éricante est un familier de la mer immense mais aussi des fleuves gigantesques.

     

    Le défi de la différence

     

    Au marin qui jadis, était en service sur les rives du Mékong, le mousse voudrait dire la vive admiration suscitée par une grande expérience des flots mugissants, par une verve qui décoiffe, et par une extrême élégance de l’être dans les moments conviviaux.

     

    Le défi de la différence

     

    À toi qui fixe le cap du bateau vert, je te souhaite d’avoir toujours bonne fortune pour tes projets de navigation, avec le regard bienveillant des douze prochaines lunes.

    Le Zeph a un frère jumeau, l’Ouvé, qui a élu domicile à Gruissan, dans la Narbonnaise.

     

    Le défi de la différence

     

    Récemment, le capitaine et l’équipage de l’Ouvé ont vogué sur les eaux émeraude de la baie de Hạ Long à l’occasion d’une fête de famille. De cette exploration du rivage de la Mer de Chine méridionale, ils sont revenus complètement enchantés. Le plaisir des yeux est inoubliable. Celui des papilles, aussi. C’est pourquoi, depuis son retour en France, le capitaine de l’Ouvé ne cesse de parler du phở, qui a éclipsé toutes les autres préparations culinaires.

     

    Le défi de la différence

     

    Cher Ouvé, le Zeph te souhaite une nouvelle année lunaire aussi savoureuse que le phở, et une navigation pleinement satisfaisante, comme l’a été l’exploration de la baie « où était descendu le Dragon ».

     

    Le défi de la différence

     

    Chaque passage stratégique du calendrier est célébré par une floraison spécifique dans la Nature. L’arrivée du nouvel an lunaire n’échappe pas à la règle.

    Dans la terre natale du mousse, deux espèces détiennent le symbole du renouveau.

    La fleur qui est courtisée de tous a des pétales d’or.

     

    Le défi de la différence

     

    Elle incarne la liesse populaire.

    La fleur qui accompagne l’hédonisme a une corolle pourpre.

     

    Le défi de la différence

     

    Elle évoque la distinction, qui est souvent considérée comme l’apanage des terres du Nord.

    Chers amis du Zeph, puisse la Chance ne cesser de vous sourire, la Prospérité de vous protéger, et la Longévité de vous enchanter pendant les douze lunaisons qui viennent !

     

    Le défi de la différence

     

    Que la nouvelle année lunaire soit une source de bénédictions pour vous, selon le triple vœu de l’AnNam : 祿!

     

    Le défi de la différence


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  • Poème...

    Le ZEF au cap Corse

     

    - Cette nuit, je me suis réveillé avec des vers dans la tête !

    - Des vers de terre ?

    - Non ! Des vers de poésie !

    - ... De la poésie de poète ?

    - Pffff !!! Ben oui !... Ignare va. Va faire dodo !

    (J'emprunte ces derniers mots à un gusse, se disant plaisancier... C'est ce qu'il m'a rétorqué quand je lui ai fait remarquer qu'il mouillait un peu trop près du ZEF !)

     

    Poème...

     Le ZEF à Santa Margharita

     

    Bon je vous les livre comme ça, en toute modestie ! Pardonnez du peu !

     

    Dans la chaleur de la vie, de l'espoir et de l'or

    du temps, quand tout va bien et que coulent les heures...

    A cet instant précis où le bateau rentre au port,

    il y a tout à coup comme quelqu'un qui se meurt !

     

    C'est un beau et frêle navire aux voiles ferlées

    qui, de la mer à la terre, se meut jusqu'ici.

    Dans un lourd silence, sur une eau à peine voilée,

    on entend cette clameur, comme autant de mercis !

     

    Car, par-delà cette vision enchanteresse,

    il y a au plus profond de cette coque vermoulue

    la peur et la misère, les relents de la détresse

    d'un équipage fourbu qui a vu Dieu, ou son élu !

     

     

    Poème...

     Le ZEF à PORTOFERRAIO


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