• L'équilibre d'Asclépios

    L'équilibre d'Asclépios

     

    Un chasseur d’images, qui avait coutume de traquer les teintes pastels de l’aurore à Port Napoléon, se plaignait de douleurs abdominales.

     

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    Il les attribuait au cisaillement par le froid matinal, surtout quand le mistral soufflait fort.

    L’examen médical a diagnostiqué une appendicite courante, habituelle. Le patient devait se faire opérer le matin et rentrer chez lui en fin d’après-midi. Mais il n’en était rien. Tous les pronostics ont été déjoués.

    Le regard intra-abdominal du chirurgien a révélé l’ampleur de la catastrophe. Car le mal était sur le point de devenir incurable.

    Cependant, il aurait été extrêmement imprudent d’opérer immédiatement, car l’inflammation était telle que les dégâts collatéraux auraient été considérables, voire même funestes. La sagesse recommandait donc d’attendre le moment favorable, qui se présenterait après un refroidissement de l’inflammation grâce à un traitement intensif par des antibiotiques. Le succès de la stratégie d’Asclépios résidait dans la gestion de l’équilibre entre l’attente et l’action, ce qui imposait de distinguer urgence et immédiateté.

    Jour après jour, le capitaine suppliait Asclépios de garder en vie le chasseur d’images. L’esprit du capitaine ne se souciait plus du nombre de mille marins, mais de celui des jours qui le sépareraient de l’irréversible. Sa préoccupation n’était pas l’affichage du bulletin météo, mais celui du laboratoire d’analyses. Une nef, faite non pas de matière inorganique comme le Zeph, mais de chair et d’os, menaçait de disparaître pour cause d’osmose aiguë.

    En attendant le coup de scalpel décisif du disciple d’Asclépios, il fallait conjurer l’emprise pernicieuse d’un mal réputé redoutable, et préparer une contre-attaque appropriée et efficace.

    Les randonnées faisaient partie des moyens privilégiés pour reconquérir le moral. La ballade en empruntant la route des crêtes entre Cassis et La Ciotat était l’un des événements les plus chargés en signification pendant ce temps de l’attente.

    Le spectacle était magnifique. Le ravissement était tel que les sonorités du nom « Péloponnèse » fleurissaient sur nos lèvres quand nous contemplions le relief en haut du Cap Canaille.

     

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    À ce moment-là, nous ignorions absolument que quelques mois plus tard, cette incantation trouverait son plein accomplissement à travers le voyage initiatique.

    Était-il possible que tant d’éclat et de splendeur nous soient offerts avec libéralité pour nous être retirés peu de temps après ? Un tel revirement de Dame Nature nous semblait inconcevable. Cela signifierait-il que le temps où nous avions droit à cette sève de la vie n’était pas encore écourté ?

    Partout où le regard se promenait, le paysage incitait à l’évasion et à l’optimisme. Partout, sauf dans un endroit. Malgré la gaieté et le bonheur évoqués par les fleurs qui y poussaient, l’endroit avait la couleur du sang.

     

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    C’était comme si la roche et la terre venaient de connaître une hémorragie. Fallait-il y voir un présage ? Sans doute.

    L’escarpement du sentier a remis à plus tard l’étude de l’éventuel présage.

    La route des crêtes s’est terminée au parc du Mugel de la Ciotat.

    Portrait bucolique au milieu des asphodèles.

     

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    Au parc du Mugel, ce n’étaient pas les cadres de floraison qui manquaient. Au contraire, ils foisonnaient sur chaque parcelle de terrain. Alors, pourquoi les asphodèles et non pas la glycine ou les marguerites ? Les asphodèles sur un relief en pente, caillouteux, cela devait nous rappeler Amorgos. Sans doute avons-nous eu le réflexe de renouer avec les errances à Amorgos. Mais peut-être que ce lien avec le passé n’était pas opérant à ce moment, et que la photo à cet endroit fleuri échappait à toute explication déterministe. En tout cas, si c’était l’œuvre du hasard, il murmurait à nos oreilles que sans le savoir, nous venions de nous approcher du Royaume des Ombres. En effet, jadis, les Anciens avaient coutume de fleurir les tombes avec des asphodèles, et les Grecs situaient le palais du souverain Hadès et de son épouse Perséphone dans le « Pré de l’Asphodèle ». C’était là qu’Orphée était venu pour négocier la libération d’Eurydice. Bien que faisant partie des Enfers, le « Pré de l’Asphodèle » était un territoire de neutralité, qui pouvait même offrir une issue vers la lumière.

    En cherchant la compagnie des asphodèles, nous nous sommes approchés de la Mort. Mais nous n’avons pas succombé à son étreinte ! Il nous faudrait de longs mois pour comprendre le sens du murmure des asphodèles et saisir la portée prophétique de cette séance de photo.

    Commencer le sentier avec une évocation de l’hémorragie et le terminer sur un territoire des Enfers ! Même si c’était une zone de neutralité, en sortir et s’éloigner, indemne, du Royaume des Ombres n’était pas une mince affaire. Certes nous n’avions aucunement conscience de la portée des choix du moment. Mais la Providence veillait et ne cessait de nous alerter par des augures chargés de sens.

    Asclépios avait à son service des disciples assermentés, experts dans le maniement du scalpel et de l’aiguille à recoudre. Sauver des vies était leur mission. Raviver la flamme de l’espoir était leur préoccupation. Réparer des corps était leur fierté. Le chasseur d’images a eu la chance de bénéficier du savoir-faire d’un disciple talentueux d’Asclépios.

    Le talent était dans la prise en compte de la globalité de la situation à traiter. Situation extrêmement complexe et épineuse, parce que l’ennemi était un « plastron appendiculaire », qui mettait à mal tout l’intestin.

    Le plastron a fait pâlir le chirurgien, qui n’a pas caché son inquiétude.

    Mais qu’est-ce un plastron ? Le terme vient de la mythologie. Il désigne ce qu’Athéna porte sur son thorax : un enchevêtrement de formes serpentines.

    Dans ce cas du chasseur d’images, il souffrait donc d’un pullulement d’agents nocifs, qui étendaient leurs ramifications dans tout l’intestin.

    Après l’itinéraire des avertissements, était venu le temps pour l’itinéraire de l’exorcisme.

    Désormais, il s’agissait de convoquer le face à face pour mieux faire face.

    Le chasseur d’images s’est mis à rechercher tous les plastrons d’Athéna.

     

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    Le Palais des Beaux-Arts de Lyon en exhibait un spécimen troublant.

    Faire que l’ennemi devienne visible pour mieux le combattre. Toiser le mal pour mieux le dominer.

    La quête du plastron ne conduisait pas toujours à la rencontre des formes serpentines qui effrayaient par leur pullulement. Il arrivait que c’était le caducée qui faisait son apparition, accompagné d’un contexte qui signifiait clairement la clémence des divinités.

     

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    Là où le capitaine avait coutume de se servir en café, un porche utilisait la symétrie pour mettre en parallèle le caducée et la lyre.

     

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    Une servante d’Asclépios soignait avec des médicaments. L’autre guérissait par la musique, qui apportait l’apaisement, le réconfort et l’espoir.

    Non loin de là, à proximité du Palais des Beaux-Arts, le caducée, tenu par Hermès, semblait s’adresser à la Parque pour lui demander de ne pas couper le fil de la vie.

     

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    Discours iconographique plus tragique que le précédent, puisqu’une éventuelle interruption du cours de la vie était évoquée. Mais discours encourageant tout de même, puisque qu’Hermès semblait avoir de l’ascendant sur la Parque. Une perspective montrant Hermès au premier plan et la Parque au second plan donnerait l’impression que le bras gauche qui retenait la tunique sur l’épaule s’adressait à la Parque pour lui transmettre le message de la clémence.

    Dix semaines après la première incursion intra-abdominale, Asclépios a jugé que c’était le bon moment pour donner le coup de scalpel décisif. Dernière précaution avant l’incision : s’assurer que l’ennemi n’avait pas d’alliés en guet-apens dans les environs. Une patrouille a été envoyée pour repérer la présence des polypes. Aucun polype en vue. Alors, l’opération d’assainissement du côlon a pu avoir lieu. Et elle a été menée à bien.

    Ne pas intervenir trop tard, ne pas intervenir trop tôt, c’était l’art de l’équilibre pour le scalpel d’Asclépios.

    Sage et prévoyant, le capitaine voulait que les établissements hospitaliers français soient faciles d’accès en cas de rechute. En conséquence, on ne s’éloignerait pas trop de la frontière. Pas de balade dans le Latium, ni en Campanie cet été-là. Le rivage ligure serait même un luxe.

    Moins se disperser pour mieux savourer, en profondeur. C’est ainsi que Genova, la Superba, dont nous n’avions connu que le Porto Antico, nous a livré les autres trésors de sa Riviera.

     

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    Riviera di Levante, à l’Est. Puis Riviera di Ponente, à l’Ouest.

    Route de la prémonition. Puis, itinéraire de l’exorcisme. Enfin, voyage de la rémission. Dans chacun de ces trois parcours successifs, Asclépios maîtrisait à la perfection la science du καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ.

    Certains disciples d’Asclépios se sont spécialisés dans le maniement du scalpel. D’autres, dans l’usage de la plume. Le choix de l’écriture et de la communication a été celui d’Isabelle. Son amabilité et le talent avec lequel elle établissait les connexions auraient pu faire d’elle une âme au service d’Hermès. Mais c’était Asclépios qu’elle servait.

    Elle voyait le chirurgien tous les jours. C’était même elle qui remplissait l’agenda pour lui. Elle n’entrait jamais dans les blocs opératoires. Mais elle savait tout ce qui s’y passait.

    Elle connaissait les posologies sur le bout du doigt, les disponibilités des différents services médicaux, le temps de préparation de chaque opération chirurgicale, la durée de chaque convalescence. Elle n’était pas seulement experte dans le maniement des registres et des calendriers, elle était exceptionnelle dans le don de sa personne. Sa bonté débordante participait activement à la guérison du patient.

    Isabelle avait un cœur en or et des doigts de fée.

    C’est une bénédiction qu’Asclépios ait des disciples dévoués. Mais où était la question de l’équilibre ? Et quel rapport y avait-il avec la navigation ?

    Isabelle allait changer d’horizon. Asclépios l’a retenue, le temps de soigner le chasseur d’images. L’équilibre était dans le temps opportun qui a permis au chasseur d’images de bénéficier des dernières effusions d’empathie d’Isabelle. Être choyé par toute la chaîne des soins, depuis l’enregistrement des premiers formulaires jusqu’au dernier contrôle post-opératoire incitait à réfléchir au sens du sursis accordé par la providence. L’escapade ligure avec des entrailles récemment assainies et recousues était un cadeau inespéré. Après ce premier été de la rémission, il y en a eu d’autres. Celui qui arrive sera le quatrième de la série.

    Asclépios n’utilisait pas seulement la disponibilité du personnel médical. La Dame de Manosque ne portait pas de blouse blanche, mais elle s’inquiétait beaucoup de l’évolution du mal tentaculaire dont souffrait le chasseur d’images.

     

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    Elle savait que rien n’était gagné d’avance, que l’opération chirurgicale a eu lieu bien à temps, mais que l’issue demeurait encore incertaine. Alors, par la voie des ondes, elle a envoyé des stimuli. Le remède était dans le ton affectueux et revigorant. Elle parlait des fleurs récemment écloses dans la pinède.

     

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    Rendez-vous à ne pas manquer avec la nature, le renouveau, le beau. Comme si l’art faisait de la guérison une obligation morale.

    La Dame de Manosque ne faisait pas partie des disciples patentés d’Asclépios. Mais elle avait leur dévouement et leur sagesse. Mieux encore, en la circonstance, elle avait ce qu’ils n’avaient pas : l’enjeu affectif.

    À sa façon, la Dame de Manosque a œuvré pour la cause d’Asclépios. Où était l’équilibre cette fois ? Et quel rapport y avait-il avec la navigation ?

    Le courage insufflé par la Dame de Manosque permettait au chasseur d’images de tirer profit de tout l’environnement favorable qui se présentait. C’était le moment opportun, et pour la personne encouragée, et pour la personne qui encourageait. Car les événements se sont déroulés comme si la Dame de Manosque avait rassemblé tout ce qui restait de sa force vitale pour impulser le message de la guérison.

     

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    La pinède n’est plus. La voix qui s’en est échappée s’est dissoute, non pas dans des effluves de résine, mais dans les embruns iodés de l’Océan. Cependant, la guérison qu’elle a exigée est là. Double équilibre temporel, manié avec maestria par Asclépios.

    Le temps de la rémission était consacré à la prospective autant qu’à la rétrospective. Quand l’accalmie était revenue, et avec elle, le soulagement et l’espoir, l’on a davantage mesuré la puissance évocatrice les messages d’avertissement et le pouvoir de suggestion des présages.

    Il existe un point d’équilibre, en dehors duquel les choses peuvent devenir irréversibles.

    Grâce à sa science de l’équilibre, Asclépios a permis au chasseur d’images de guérir.

    L’instant opportun, le moment approprié, les Grecs l’appelaient καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ. À Trogir, là où l’Aventy s’est arrêté dans son retour en octobre dernier, l’archéologie avait retrouvé une représentation du καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ. On y voit un athlète en train de courir.

     

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    Le καιρόϛ – ΚΑΙΡΟΣ ne s’arrête pas. Il ne fait pas de halte. Il est toujours prêt à s’échapper. Quand va-t-il repasser au même endroit ? Nul ne le sait ! Alors, soyons vigilants pour ne pas le rater.

    La nef du destin ne traverse pas l’océan de la vie sans risques. Il y a des tempêtes que l’on voit s’amonceler à l’horizon. Mais il y a aussi des écueils plus sournois qui peuvent tout autant faire sombrer la nef et mettre fin à la navigation. À l’instar de ces dangers perfides, le mal tentaculaire qui s’était emparé du côlon ne s’est dévoilé qu’à la dernière minute. Sans l’intervention d’Asclépios et sa science de l’équilibre, le naufrage aurait été inéluctable et brutal.

    En cet été de la rémission, le Zeph s’est montré prudent et ne s’est pas trop éloigné de la frontière. La diète, prescrite pour ménager l’intestin, affinait la silhouette et produisait l’effet d’un rajeunissement.

     

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    Sur les eaux de la Riviera, ligure et française, le capitaine savait-il à côté de qui il était assis ? Était-ce un ressuscité ou un mourant en sursis ? Personne ne le savait, et personne ne le sait encore. Personne, sauf Asclépios lui-même.


  • Commentaires

    1
    Phiippe
    Jeudi 29 Mars à 07:46

    Toujours un plaisir de te lire. Quelques fois un peu poingnant.

    Amitiés et souvenirs

    Matins Bleus

    2
    Jeudi 29 Mars à 10:25

    Coucou Philippe... C'est gentil de dire ça ! Mais rendons à César ce qui lui appartient, en l'occurrence, ses lauriers !... Ce joli texte à propos d'Asclépios, a été écrit par le mousse MINH, et pas par moi ! J'aurais aimé, mais je ne sais pas écrire comme ça !!! Moi, c'est plus frivole, quoi !

    Pierre

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