La lumière du soir à Rhodes était d’emblée celle de la fête.
Fête de la mer, en raison des liens très étroits entre Rhodes et l’espace marin.
La fête de la mer se donnait chaque soir à la porte appelée H Πύλη Θαλασσινή (en français : la Porte Marine).
Fête pour tous les porte-monnaie et pour tous les goûts.
Les bateaux montraient leur luxe.
Les plus beaux étaient presque toujours ceux qui venaient de l’Anatolie.
L’éclairage de l’onde sous la coque donnait l’impression que la nef flottait dans l’éther azuré.
Empruntons la Porte Marine pour pénétrer à l’intérieur de la cité fortifiée :
De l’autre côté de la muraille, on tombait tout de suite sur la place dédiée à Hippocrate, le père de la médecine. La lumière du soir faisait de cette place une véritable ruche, où chacun venait butiner son plaisir, jusqu’à satiété :
La fête des sens battait son plein dès que les lampadaires publics se sont allumés.
Souvenez-vous du wok qui a fonctionné jusqu’à l’aurore, dans l’article « La lumière de l’aurore à Rhodes ». L’enseigne dont ce wok faisait la fierté se trouvait sur cette place.
Au centre de la photo, se profilait un minaret.
L’édifice auquel appartenait ce minaret avait pour nom : مسجد سليمان
(en français : Mosquée Soliman)
L’artère qui remontait de la fontaine jusqu’à la Mosquée Soliman était la Rue de Socrate, qui a été évoquée dans l’article « La lumière de l’après-midi à Rhodes »
Voici le minaret qui s’illuminait à son tour :
Jadis ennemi juré, l’Ottoman, ou du moins l’empreinte qu’il avait laissée jusqu’à ce jour, participait à la glorification de la cité portuaire et à l’inscription de celle-ci dans le registre prestigieux de l’Unesco.
La lumière du soir mettait à profit le patrimoine architectural pour faire de la cité médiévale un lieu d’enchantement.
La Rue des Chevaliers, dont l’éclairage simulait celui des torches médiévales, nous transportait plusieurs siècles en arrière.
Sur la droite de la photo, se trouvait l’Auberge de la langue de Provence. Ses armoiries étaient sculptées sur la façade, dans la partie supérieure :
Les armoiries de la langue de Provence regroupaient quatre blasons.
Sous la couronne, se trouvait le blason de la maison royale de France, avec les fleurs de lys. À gauche, c’était le blason de l’Ordre des Chevaliers, avec la croix simple et nue. À droite, il s’agissait du blason du Grand Maître Fabrizio del Carretto, avec des croix qui alternaient avec des lignes obliques. Enfin, dans le registre inférieur, apparaissait le blason du chevalier de Flota.
Conscients de la fascination exercée par le style gothique, les magiciens de la gastronomie y avaient recours pour rendre leurs vitrines plus attractives.
À titre d’exemple, des bâtiments de l'Auberge de la langue d’Auvergne ont été reconvertis pour honorer les arts de la table. Voici l'entrée du restaurant :
La maison était très fière d'exhiber l'esprit gothique qui l'animait.
Le linteau orné de rinceaux et le jambage composé de cinq fûts parallèles disaient avec beaucoup d'élégance au visiteur qu'il bénéficierait d'un accueil raffiné.
L'actuel propriétaire des lieux avait l'intelligence de rehausser le jeu de l'ombre et de la lumière avec des reflets ocre rouge :
L'ocre rouge, la teinte du désir !
Le désir comme comme motivation et finalité.
La lumière du soir à Rhodes chantait un lien social, un art de vivre, une philosophie de la vie.
Sur l'avant-dernière photo, en bas des pied-droits, était posée à même le sol une pancarte, avec le profil de deux lions, encadré par des inscriptions.
Sur la dernière ligne, on pouvait lire :
AUV [VERGNE]
L'appellation d'origne du lieu était affichée, avec les sonorités d'alors, c'est-à-dire en français !
C'est vrai que l'exotisme possédait l'atout de l'attrait. Mais l'usage de la langue française sur une pancarte rhodienne du XXIè siècle reflétait aussi un très grand respect du patrimoine.
Juste au-dessus, était écrit :
C [afé], avec l'accent aigu du français, inconnu en grec !
Puis au-dessus encore, il y avait :
ωΒε [PNH]
C'était la transcription en grec du mot français « AUVERGNE ».
Au-dessus des deux lions, l'inscription GARDE [N] (en français : JARDIN) était une initation à profiter de la fraîcheur de l'ombre.
Voici la cour intérieure, qui faisait également office de jardin à l'Auberge de la modernité :
Ici, on savourait la nourriture du ventre sans négliger celle de l'esprit.
Ici, on dégustait l'instant présent, sans oublier la fécondité des strates du passé.
Ici, la lumière du soir faisait de chaque moment de l'Histoire, même tragique, une source, non pas de tristesse et de lamentation, mais d'édification, de dépassement et d'épanouissement.
Le monde de la restauration n'était pas le seul à tirer profit de cet élan du renouveau.
La lumière du soir montrait que toute la cité portuaire était consciente de sa nouvelle mission, celle d'éblouir l'univers entier en devenant un bastion de l'hédonisme grâce aux apports successifs de l'Histoire.
Sur la ligne de front de ce nouveau combat, il y avait bien sûr les bâtiments publics. Il était presque évident que ceux-ci se déployaient sur le front de mer.
Parmi les plus remarquables, figurait l'édifice consacré à la gestion de la Περιφέρεια Νοτίου Αιγαίου (en français : Région Sud de l'Égée).
Voici ce magnifique bâtiment, si choyé par la lumière du soir :
C'était un legs du Royaume d'Italie, qui avait succédé à l'Ottoman.
La présence vénitienne était omniprésente.
Sur la gauche de la photo, le phare qui gardait l'accès du port de plaisance se parait de teintes jaune orangé.
Sur la droite de la photo, l'afflux incessant des voitures éclairait au hasard le flanc occidental du beau bâtiment.
Mais une approche plus patiente et volontariste permettait de saisir les magnifiques nuances que la municipalité avait fait éclore sur cette façade de l'intimité.
En voici un exemple :
Manifestement, l'arc ogival était à l'honneur.
Un passionnant dialogue s'établissait entre les arcs d'ogive du rez-de-chaussée et ceux de l'étage supérieur.
L'éclairage apportait une richesse supplémentaire à la psychologie de chaque protagoniste.
L'arc d'ogive d'en haut avait des reflets violets, qui exprimaient la précieuse intimité avec la transcendance.
L'arc d'ogive d'en bas recevait une lumière jaune clair pour proclamer la générosité de l'amour du prochain.
Un autre bâtiment public participait de façon très originale à la louange du soir : c'était celui qui portait sur la façade l'inscription ΤPΑΠΕΖΑ ΤΗΣ ΕΛΛΑΔΟΣ (en français : BANQUE DE GRÈCE)
Des lustres habillés de fer forgé, comme au temps de la Chevalerie, répandaient une douce lumière dorée dans le vestibule d'entrée.
La curiosité toute naturelle incitait le visiteur à lever le regard. Et là, un merveilleux spectacle s'offrait à lui. En effet, le plafond était une mosaïque de caissons de bois, avec un dessin au centre de chaque caisson.
Régulièrement, le profil de la biche occupait cette position centrale. C'était l'un des emblèmes de la cité portuaire.
Au XXIè siècle, Rhodes ne revendique plus la première place par les armes.
C'est par les Arts que Rhodes réalise son rêve d'hégémonie.
La lumière du soir révèle l'ampleur de ce projet, où chaque lieu de la cité médiévale est une fête.














