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La pastèque est une forme fermée, compacte même. Comment pourrait-elle faire naître quelque chose d’ouvert, qui signifie une drôlerie destinée à amener la bonne humeur et à égayer la vie ?

L’ami flamand, qui avait offert au Capitaine et au mousse l’asile sous l’arche de son Tanoa Piti au temps où le Zeph vacillait entre la souffrance physique et la détresse morale, a trouvé la méthode pour apporter à l’équipage du Zeph le sourire de la pastèque. Voici ce sourire insolite :

Le comique de la configuration, due à un hasard multiple, possédait également une signification multiple.

Il s’agissait d’une part double, puisqu’elle était destinée à deux personnes : le Capitaine et le mousse.

L’ami flamand n’a pas apporté deux tranches séparées, mais deux tranches encore jointes à une extrémité que le couteau n’avait pas eu le temps de traverser.

Il aurait été très difficile d’évoquer la jonction des lèvres si les deux tranches de pastèque étaient complètement disjointes.

Comme cette double part était destinée au Capitaine et au mousse, la jonction, réelle mais ô combien fragile, ne pouvait qu’illustrer le lien, factuel mais très délicat, entre un Capitaine et un mousse à bord d’un Zeph qui se débat avec les vagues ou les vents.

La formation du sourire nécessitait l’apparition de courbures.

Dans le cas de l’ami flamand, celles-ci ont été amenées par un ricochet. « Accidentellement », diraient ceux qui croient en la matière. « Providentiellement », diraient ceux qui croient en l’esprit. Dans tous les cas, la trajectoire n’a pas fini comme elle aurait dû finir, et le résultat final était totalement imprévu.

Loin d’être insignifiant, le sourire de la pastèque témoignait que la vie, belle et généreuse était en train de sourire à la re-naissance du Zeph.

La double part de pastèque était posée sur une table recouverte d’une nappe couleur lavande. C’est la nappe des grands jours.

À l’arrière-plan, apparaissait un logo qui rappelait le drapeau grec.

Voici la nappe dans son intégralité :

C’était la nappe du premier apéro, qui avait eu lieu la veille.

La table du premier apéro avait été installée à bâbord de la roulotte.

Sur la photo, le flanc gauche de celle-ci recevait la lumière qui venait de l’Est. Mais en fin d’après-midi, ce flanc gauche offrait la fraîcheur de l’ombre, car les rayons de soleil s’attardaient sur l’autre flanc.

Quand au logo qui rappelait le drapeau grec, le voici, sous le voilier peint sur la bouteille d’ouzo :

Ainsi, la photo qui a introduit cet article montre que le sourire de la pastèque était lié au premier apéro offert par le Zeph.

En effet, le succès de cette première réception, auquel s’ajoutait l’immense joie d’avoir débarrassé le giron du Zeph de l’encombrement hivernal, a fortement incité le Capitaine à proposer à l’ami flamand un deuxième apéro.

Le mousse a suggéré que le rendez-vous soit mis en fin de journée pour ne pas casser l’élan de chaque ouvrier de la mer.

« Ouvrier », dans le sens de celui qui « œuvre » dans l’intérêt du séjour en:mer.

L’ami flamand, lui, œuvrait dans la reconstitution, à l’identique, de son mât qui s’était brisé peu de temps après la première mise à l’eau.

Voici l’endroit où la cruauté du Destin avait frappé :

À droite de la couronne de saillies blessantes, gisait l’ancien mât éventré. À gauche, se profilait le corps tout neuf du nouveau mât reconstitué.

L’ingéniosité de l’ami flamand en matière de branchements électriques était une ressource pratique, tant prisée par Pindare.

Le Tanoa Piti, lui aussi, attendait sa re-naissance, pour laquelle le Capitaine et le mousse formulent des vœux de promptitude et de viabilité.

L’autre « ouvrier » de la mer, dont il ne fallait pas briser le zèle ce matin-là, était le Capitaine du Zeph qui mettait toute son ardeur à enlever l’herbe sauvage sous le Zeph, pour que la roulotte qui reprendrait cet emplacement, n’ait pas sous son plancher un sol infesté de parasites.

L’outil immédiatement disponible, dont Pindare chanterait sans nul doute la noblesse, était le râteau.

Le Capitaine a commencé à désherbé sous le museau du Zeph. Voici la moisson des premiers efforts :

Puis le Capitaine a continué le désherbage sous le flanc droit du Zeph :

Pindare exhorte à épuiser le champ du possible.

Chacun dans sa tâche du jour, les deux capitaines disposaient de beaucoup de courage pour mener à bien tout ce qui était à portée de leurs mains.

En plein milieu de l’après-midi, un remous venait secouer le Zeph. Non pas un remous d’eau, mais un remous d’air.

Effectivement, sous l’étoffe bleue enroulée par le souffle d’Éole, une silhouette accourait :

C’était l’ami flamand qui apportait, d’un pas leste, la pastèque. Il tenait dans sa main droite la part qui avait été découpée pour lui et dans sa main gauche la double part destinée au Zeph.

L’empressement de la gratitude était très touchant.

L’ami flamand voulait tout de suite rendre la politesse, avec ce qu’il avait de meilleur dans ses ressources.

Fou de Brésil comme le mousse est fou de Grèce, l’ami flamand a partagé son plaisir des Tropiques. Et dans le Brésil où il re-naissait, il n’y avait pas de plus grand délice que la fraîcheur de la pastèque.

Il s’avère que la Grèce adulée par le mousse est aussi folle de pastèque.

D’où le nouveau proverbe qui participait à la naissance de l’amitié entre le Zeph et le Tanoa Piti :

«  Le bonheur des uns fait également le bonheur des autres ».

En elle-même, la double tranche de pastèque n’avait pas une très grande valeur marchande.

En effet, voici le prix au kilo :

Sur la pancarte, l’on pouvait lire :

Kαρπούζι

Ποιότητα 1

Xώρα προέλευσης : Eλλάδα

το κιλό

 

En français :

Pastèque

Qualité 1

Pays d’origine : Grèce

le kilo

 

Le prix habituel du kilo était de trente-trois centimes d’euro. Ce jour-là, une promotion l’a fait descendre à vingt-deux centimes.

Les deux parts offertes au Zeph avoisinaient, à elles deux, trois kilos et ne coûteraient, à elles deux, qu’un seul euro.

Malgré cette valeur marchande très faible, le cadeau offert par l’ami flamand était très précieux en raison de la pureté des sentiments exprimés.

Le beau geste de l’ami flamand fait venir à l’esprit ces vers du poète Pindare :

Μή, φίλα ψυχά, βίον ἀθάνατον

σπεῦδε, τὰν δ᾽ ἔμπρακτον ἄντλει μαχανάν.

Oι Πυθικά. III, 61-62

 

En français :

Ô mon âme chérie, pour ce qui est de la vie semblable à celle des Immortels

Cesse d’y aspirer, mais utilise de manière exhaustive toutes les ressources pratiques.

Les Pythiques. III, 61-62

 

Le poète conseille de délaisser la recherche de l’infini inatteignable pour se consacrer entièrement au champ des possibles, qui se trouve à portée de main.

Dans le cas de l’ami flamand, le couteau qui a coupé la pastèque faisait partie du champ des possibles, tout à fait à portée de main.

Par sa faisabilité immédiate et son opportunité bienheureuse, le geste de l’ami flamand était totalement en harmonie avec l’exhortation de Pindare.

Comme convenu, le Capitaine et le mousse ont reçu l’ami flamand à l’heure du crépuscule, cette fois-ci non plus au niveau du sol, mais à l’étage supérieur, dans le cockpit du Zeph.

Parmi les toutes premières choses que l’ami flamand a dites ce soir-là, il y avait la mise au clair qu’il ne voudrait pas donner l’impression de vouloir être nourri par le Zeph pendant toute la semaine. Le savoir-vivre que l’ami flamand exprimait à ce moment-là l’honorait. Mais personne n’était capable, à ce moment-là, de prévoir comment se manifesterait jour après jour l’amitié entre le Tanoa Piti et le Zeph.

La veille, l’ami flamand a raconté qu’en 2000, il avait fait le tour de l’Anapurna avec une amie et un réchaud qui fonctionnait avec le carburant local. Le mousse s’en est inspiré pour dresser l’assiette de crudités.

Le profil vertical des morceaux de pastèque servait à évoquer les massifs montagneux :

La lumière réfléchie par la neige se voyait à travers la transparence des oignons :

Les pâturages en haute altitude étaient illustrés par le concombre qui imitait aussi le scintillement de la neige :

La joie, sincère et désintéressée de part et d’autre, a incité le mousse à inaugurer le four électrique.

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L’électricité fournie par le chantier naval faisait partie des ressources pratiques dont Pindare faisait l’éloge ci-dessus.

La base de la préparation était constituée par des pommes de terre accompagnées d’aubergines :

Puis le gruyère déposé au sommet était gratiné à souhait :

Le gratin était accompagné par une fricassée de poivrons rouges avec de l’ananas :

La conversation à table s’intéressait essentiellement à l’impact de la langue portugaise sur la langue du Vietnam de la modernité.

L’ami flamand acceptait très difficilement qu’un seul homme, en l’occurrence le missionnaire jésuite Alexandre de Rhodes, puisse bâtir tout un système linguistique.

Pour comprendre l’œuvre colossale d’Alexandre de Rhodes, le Capitaine a cité l’exemple d’Atatürk, qui s’était libéré de la langue arabe en usage dans l’Empire ottoman, en créant en 1928 l’actuelle langue parlée en Turquie.

Ainsi, l’échange ne s’est pas borné aux choses périssables. Faisait partie des agapes, l’intérêt culturel, qui s’est promené dans les champs linguistiques.

La soirée a fini avec des pêches macérées dans du rhum et arrosées avec le reste de la glace de la veille.

Merci encore à toi, l’ami flamand, pour ta belle compagnie.

La re-naissance prend pleinement son sens quand elle œuvre à l’édification du lien social.

 

Tags : renaître, Xαλκούτσι. Ttanoa Piti, gratitude, amitié, lien social, pastèque, sourire, Pindare

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