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La première nuit au chantier naval, le Capitaine et le mousse ne l’ont pas passée à bord du Zeph, parce que le giron de celui-ci était encore encombré par le stockage hivernal des voiles. Avec plaisir et empressement, la roulotte a rappelé qu’elle était toute heureuse de prolonger l’aventure de la bohème, même à Xαλκούτσι (transcription : Khalkoutsi).

C’est ainsi que le premier jour naissant, au chantier naval, a été contemplé, non pas depuis le Zeph, mais depuis la roulotte :

La photo montre un souvenir du récent voyage sur les traces de Delacroix, au royaume chérifien.

La lampe aux mille et une marguerites a été acquise au souk de Marrakech.

Derrière le hublot, se profilaient les mâts des bateaux rangés à l’Est, c’est-dire du côté des montagnes de l’île nommée Εύβοια (transcription : Eubée).

Le magnifique spectacle du jour naissant, que la roulotte offrait généreusement, encourageait à découvrir celui que réservait le Zeph.

Sur le Zeph, l’un des premiers endroits cajolés par les rayons lumineux du jour naissant était le hublot de la cabine du mousse :

À l’arrière-plan, se dessinait le profil bleuté des montagnes de l’île d’Eubée. À leur pied, s’étendait le golfe qui séparait cette île et le continent.

Se trouvant à l’arrière du bateau et à tribord, la cabine du mousse était l’endroit le plus proche de l’Est.

Progressivement, les rayons lumineux se sont déplacés vers l’avant du Zeph.

Voici la triple lucarne qui coiffait la table centrale et illuminait tout l’intérieur du Zeph :

Cet aménagement était renforcé par une paire de hublots, disposée transversalement aussi, juste au-dessus du seuil symbolique de la cabine du Capitaine, comme pour solenniser l’accès à celle-ci :

La synergie entre ces deux rangées transversales se voyait dans l’illumination qui s’intéressait simultanément à leurs segments le plus à l’Est :

Le hublot vertical était celui qui renouvelait l’air au-dessus de la cafetière électrique Nespresso.

La renaissance n’était pas que spirituelle. Elle était aussi organique et matérielle, très désireuse de renouer avec toutes les saveurs de la journée, en commençant par celles du petit déjeuner.

Après la partie médiane du Zeph, c’était le tour de l’avant d’être caressé par la belle lumière du jour naissant.

Voici le hublot qui veillait au chevet du Capitaine :

À droite de la photo, apparaissaient les haubans et un bout du pied du mât.

Ainsi, le lever du jour donnait un magnifique écho cosmique à la re-naissance du Zeph.

Pour le Zeph, re-naître à la vie, c’est re-naître aux principes, dont celui de l’autonomie. C’est aussi re-naître au courage, à l’effort qui donne sens à l’existence.

Dans ce contexte, la route des subsistances est l’une des manifestations majeures de la re-naissance.

Le chemin du ravitaillement n’est pas ressenti comme une contrainte, encore moins comme une corvée. Au contraire, il est la concrétisation du libre choix et apporte les bienfaits d’une récréation saine et instructive.

La récréation était très désirable grâce à la pureté du cadre :

Pureté du ciel, pureté de l’air, pureté de la robe des pétales.

À la sortie du chantier naval, la route des subsistances commençait par longer la mer :

La douceur de la lumière et le calme du lieu offraient à la re-naissance une saveur paradisiaque.

Voici le nom du chemin emprunté :

 

En lettres majuscules : ΟΔΟΣ ΠΙΝΔΑΡΟΥ

En lettres minuscules : Oδός Πινδάρου

En français : Rue de Pindare

 

Pindare était un immense poète qui a vécu dans la Grèce archaïque, au VI è siècle avant notre ère.

L’un des textes les plus célèbres du poète est celui-ci :

Ἐπάμεροι· τί δέ τις ; τί δ’ οὔ τις ; σκιᾶς ὄναρ

Ἄνθρωπος. ἀλλ’ ὅταν αἴγλα διόσδοτος ἔλθῃ,

Λαμπρὸν φέγγος ἔπεστιν ἀνδρῶν καὶ μείλιχος αἰών

Oι Πυθικά. VIII, 95-97

 

En français :

Êtres d’un jour ! Que sommes-nous ? Que ne sommes-nous pas ? Le rêve d’une ombre,

voilà l’homme. Mais quand survient la gloire, présent de Dieu,

les hommes sont entourés d’une vive lumière et d’une douce existence

Les Pythiques. VIII, 95-97

 

Le poète dit que l’humain n’est qu’un rêve d’ombre.

Déjà qu’une ombre, ça n’a aucune consistance. En plus, ce n’est même pas l’ombre elle-même, mais seulement un rêve de celle-ci. C’est dire le degré ultra-inconsistant de l’existence humaine.

Le vers 95 commence par une indication de durée : pas plus d’une journée, puis développe l’idée de vacuité qui « remplit » l’espace de cette journée.

Il en résulte une double fragilité. D’abord, il y a l’impossibilité de dépasser la frontière de la journée symbolique. Ensuite, il y a l’absence de consistance dans ce qui est entrepris à l’intérieur des limites de cette journée.

À l’orée de cet été, le Zeph a vécu dans sa chair la véracité de cette déclaration.

La brutalité avec laquelle le projet de navigation risquait de s’interrompre pour toujours rappelait cruellement la fugacité de la vie. L’immense frustration provoquée par l’inaccessibilité de ce qui restait encore à faire engendrait à son tour l’amer sentiment que ce qui avait déjà été entrepris n’était qu’insignifiant.

Mais le poète se montre positif. Il affirme que l’insignifiance de l’humain peut se métamorphoser dès que la clémence d’en haut s’intéresse à celui-ci. S’épanouissent alors la lumière et la douceur, comme double cadeau de la sollicitude divine.

L’artiste nantais Henri-Pierre Picou a peint « la naissance de Pindare » en se basant sur le thème de la lumière et celui de la douceur.

La lumière est personnifiée par Apollon lui-même :

Le dieu tient dans sa main droite le plectre et dans sa main gauche la lyre, qui évoque la musique, la poésie et la danse.

Debout près de la lyre, la muse de l’éloquence proclame au cosmos la naissance de l’enfant prodige.

La solennité de la proclamation est accompagnée par une joyeuse danse :

L’ondulation sensuelle des bras et le profil élégant des doigts illustrent le raffinement de l’architecture des vers de Pindare. En effet, suivons le doux regard de la muse de gauche. Voici ce qui fascine ses yeux attendris :

Le nouveau-né, Pindare, repose sur une couche bordée de fleurs.

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Une gerbe de blé, entremêlée de coquelicots, sert d’oreiller. Autrement dit, la tête de l’enfant prodige repose sur l’or et la pourpre.

À Xαλκούτσι, l’or ornait aussi la « Rue de Pindare », par l’intermédiaire des flamboyants :

Quant la couleur pourpre, elle exhibait la prospérité des bougainvilliers :

N’avons-nous pas dit que le peintre français développait aussi le thème de la douceur ?

Voici un autre regard plein de tendresse envers le nouveau-né :

Même dans l’ombre, la douceur se reconnaît :

Le peintre nantais illustre merveilleusement bien comment l’insignifiance de l’humain se métamorphose quand celui-ci reçoit la lumière et la douceur que lui envoie le divin.

La toile est conservée à Paris, au Musée d’Orsay .

De la route des subsistances, le mousse a aussi ramené de la lumière et de la douceur.

De la lumière, beaucoup de lumière même, pour les agapes de la pause méridienne.

De la lumière, vibrante de tonicité, avec les poivrons qui composent la fricassée :

De la lumière encore, avec l’apport des protéines de la mer :

Pour les agapes du soir, le thème dominant était la douceur.

L’apéro se prenait donc à l’ombre de la roulotte :

Le Capitaine servait l’ouzo.

Qui était le troisième attablé ? L’ami flamand, qui avait hébergé le Capitaine et le mousse sous l’arche du Tanoa Piti pendant les cent-quarante-et-un jours de chirurgie du Zeph !

L’équipage du Zeph a déjà dit merci à l’ami flamand à maintes reprises, mais seulement avec des mots. Ce jour, c’était l’occasion d’exprimer la gratitude avec une autre matérialité, qui enchanterait le palais.

En la matière, le Zeph n’est ni radin, ni minimaliste.

C’est pourquoi, ce soir-là, les olives et les cacahuètes initialement prévues, se sont métamorphosées, à la très grande surprise de l’invité, en agapes déclinées en trois services.

Le premier service, qui était celui des crudités, était destiné à exalter la lumière :

La chair du concombre et l’extrémité des filaments de carotte avaient pour mission de révéler tout le charme de la lumière.

Le deuxième service, qui proposait des légumes chauds, mais al dente, utilisait la palette de l’ocre jaune :

Le troisième service présentait une glace aux agrumes, agrémentée de cerises marinées au rhum :

La finalité de la route des subsistances n’était pas la satisfaction égocentrée de l’appétit, mais le partage altruiste.

La re-naissance n’avait pas lieu pour être au service des futilités, mais pour se consacrer à la lumière et à la douceur.

Douceur de la clémence, de la bonté, de la générosité, de l’hospitalité, de l’amitié, de la confiance, de l’espoir !

 

Tags : renaître, Xαλκούτσι, Pindare, rêve d’ombre, Henri-Pierre Picou, douceur, Destin, Tanoa Piti

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