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Après Hγουμενίτσα (transcription : Igoumenitsa) et Μισολόγγι (transcription : Missolonghi), la roulotte s’est arrêtée à Iτέα (transcription : Itéa), là où la mer des oliviers qui s’étendait au pied du site delphique rejoignait la mer des embruns, que contrôlait Kόρινθος (transcription : Corinthe).

Sur la photo suivante, la mer de Corinthe se trouvait à tribord de la roulotte :

Enchantés par la belle lumière du couchant, le Capitaine et le mousse ont fait un autoportrait au ras-de-l’eau :

Quant à la mer des oliviers, la voici emplie de l’ocre que répandait le soleil couchant :

Iτέα détenait un double intérêt, car celui-ci concernait le domaine des dieux tout comme celui des hommes.

Par rapport au domaine supra-humain, Iτέα était l’une des portes qui donnaient accès à la parole oraculaire. En effet, les délégations qui voulaient échapper à l’œil d’Athènes pouvaient débarquer tranquillement au port et rejoindre sans difficulté le sanctuaire apollinien.

Quant à la sphère humaine, Iτέα a permis à deux voiliers, le Zeph et le Boléro, de se rencontrer et de s’apprécier mutuellement.

Chez le Boléro, la première chose qui a attiré le regard du mousse, c’était la couleur mauve des amarres. Le Boléro savait rompre la routine du blanc et du bleu !

La robe de ces corolles sauvages garde le souvenir de l’intelligence colorimétrique du Boléro :

À cet art de la teinte, s’alliait celui de l’empathie.

Le capitaine du Boléro était un être empli de patience et de bonté. Sa grande serviabilité dopait son intelligence. À lui aussi, s’appliquerait l’adjectif homérique πολυμήχανος (littéralement : aux multiples ressources), qui était réservé à Ulysse.

Les liens de courtoisie et d’entraide entre le Zeph et le Boléro sont contés dans deux articles. Le premier, intitulé « Le triomphe du courage », a été publié le 16 août 2020. Le second, qui avait pour titre « L’accueil du Breton », est paru le 23 septembre 2020.

Puis, en 2024, le Capitaine du Zeph et le mousse ont été informés que le capitaine du Boléro n’était plus là, ni sur les flots égéens, ni dans sa Bretagne natale, ni dans ce bas monde.

Orphelin de capitaine, le Boléro a vu sa propre existence abrégée.

Un sort similaire a failli frapper le Zeph à l’orée de cet été.

Seule la clémence des divinités a permis que le Zeph soit encore là, pour prononcer l’oraison funèbre en hommage au Boléro.

Sur le site de Iτέα. le souvenir du Boléro surgissait à travers l’emplacement, mais surtout à travers l’audace de la couleur.

Le souvenir spatial du Boléro émergeait de la configuration suivante :

Lors de la première rencontre, qui a eu lieu pendant l’été 2019, le Boléro occupait l’emplacement de la coque blanche qui apparaissait derrière la silhouette du mousse.

Quant au Zeph, il se trouvait juste devant la coque jaune :

La proximité spatiale favorisait l’échange de courtoisie, qui s’est vite transformé en joyeuse connivence face aux mésaventures vécues en mer.

L’empreinte laissée par la présence du Boléro était aussi dans l’originalité de son choix artistique.

Seulement le mauve originel, si délicat, s’est métamorphosé pour rappeler que la Bretagne natale était un univers verdoyant :

À l’arrière-plan de la coque verte, se profilait le voilier qui occupait la place du Boléro.

Ainsi, tout près des emplacements initiaux, une coque qui exhibait la splendeur des reflets chlorophylliens a défié l’hégémonie de l’azur ambiant.

L’univers esthétique de la coque verte ne négligeait pas la couleur blanche traditionnelle. En effet, celle-ci habillait la bouée qui protégeait l’étrave.

Le cordage qui retenait le textile blanc sur la bouée affichait un motif marin constitué par l’alternance de deux couleurs : une couleur claire et une couleur foncée. La teinte foncée appartenait à la gamme des bleus tandis que la teinte claire s’apparentait à la couleur jaune. C’était la médiation de la couleur jaune qui a permis l’éclosion de la fraîcheur chlorophyllienne au milieu de l’azur.

L’anneau auquel était suspendue la bouée de l’avant était, lui aussi, vert.

Le tube annelé qui protégeait l’amarre contre l’usure sur le métal de la bitte était vert.

Jusqu’à la jonction avec la terre ferme, la coque verte affirmait son identité.

Mais l’expression de cette identité n’était pas monolithique : au contraire, elle comportait des nuances, comme l’a montré le motif décoratif du cordage qui retenait l’étoffe blanche sur la bouée de devant. Voici un autre exemple du goût des nuances manifesté par la coque verte :

Les défenses étaient décorées par des bandes qui épousaient horizontalement le cylindre vertical.

Une bande de faible hauteur séparait deux bandes de hauteurs plus importantes.

La petite bande avait la couleur verte de l’amande. Quant aux deux autres bandes de plus grande taille, elles étaient tantôt blanches, tantôt mauves.

Ah, du mauve ! Quelle surprise ! Quelle belle apparition ! Quel augure édifiant !

Le mauve sur les défenses n’avait plus la vivacité du coloris de 2019.

Une atténuation s’est produite par rapport à la densité colorimétrique. Qui était l’auteur de cette atténuation ? Le Destin !

Cette présence « atténuée » du Boléro équivalait à une présence venue d’outre-tombe. Tout se passait comme si le Boléro, émergeant de l’outre-tombe, exhortait le Zeph à bien mériter le temps sursitaire accordé par la clémence des divinités. Quelle émouvante sollicitude de la part du Boléro !

La singularité du Boléro n’était pas seulement dans l’apparence, elle était surtout dans la noblesse d’âme.

Le Boléro prenait en compte l’inexpérience du mousse dans le domaine technique de la navigation, ne s’en offusquait pas, n’en faisait pas un sujet de dérision. Au contraire, le Boléro apportait le complément d’efficacité, sans afficher une attitude hautaine et sans manifester aucune rudesse, ni en parole, ni en geste. Cette complémentarité, spontanée et généreuse, était un véritable trésor.

Iτέα était le lieu d’initiation à ce trésor du deuxième degré.

Iτέα a offert le dernier repos nocturne du chemin qui menait vers le chantier où le Zeph attendait sur son ber.

La dernière pause méridienne de la route buissonnière a eu lieu à Kαραμπατσαίικα (transcription : Karabatsaïka).

Le Capitaine a choisi une aire de repos, dotée d’un kiosque dont le toit affectionnait le profil d’un prisme à base hexagonale :

À peine le moteur de la roulotte s’est-il éteint qu’une silhouette bien familière s’est présentée, non pas à cause du protocole de bienvenue, mais à cause du désir de compagnie :

La présence de la gent féline a toujours ravi le Capitaine et le mousse. L’une des plus belles histoires d’amour du Zeph, sinon la plus belle, était la romance vécue avec Kανέλα (en français : Cannelle) depuis 2023, juste après le heurt contre le caillou de la duperie.

Kανέλα était la plus affectueuse, la plus désintéressée et la plus fidèle de toutes les âmes félines.

Elle était la messagère de la consolation, qui redonnait courage et vitalité à un Zeph meurtri jusqu’aux entrailles.

L’expression temporelle « depuis 2023 », utilisée ci-dessus, prend en compte l’état de connaissance au moment de la pause méridienne à Kαραμπατσαίικα, c’est-à-dire l’inévitable ignorance concernant le devenir du chantier naval après six longs mois d’absence.

Les seules données factuelles sur lesquelles pouvait s’appuyer la conscience provenaient exclusivement de la mémoire.

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Et la mémoire faisait revivre, entre autres, cette scène de tendresse maternelle :

Kανέλα, à droite de la photo, donnait la tétée à sa fille, baptisée « Fleur de sel » par le Capitaine.

Cette prise de vue a eu lieu pendant que le Zeph était en chirurgie, suite à l’accident avec le rocher de l’envoûtement.

L’hospitalisation du Zeph a duré cent quarante jours.

Comment tenir pendant une si longue durée sans faiblir ?

C’est l’amitié de Kανέλα qui a nourri et fortifié l’espoir du Zeph.

Kανέλα a habitué le Zeph à croire que seule la douceur pouvait donner sens à la vie.

La douceur ne signifiait ni la tristesse, ni l’apathie. La façon dont Kανέλα jouait avec sa fille était une très belle leçon de vie :

La mère fait le geste de prendre dans ses bras sa fille.

La fille en profite pour chatouiller le cou maternel.

Aucune brutalité n’apparaît. Aucune violence n’est visible. Par contre, une suave tendresse divertit agréablement l’œil et remplit le cœur avec une délicieuse émotion.

La douceur n’est pas mièvre : elle est capable de déclencher des coups de théâtre. Regardez donc :

D’ordinaire, c’est l’être chatouillé qui finit par perdre sa contenance. Mais dans le cas présent, c’est l’auteur des chatouilles qui éclate de rire !

Il y a l’accolade consciemment voulue et l’accolade engendrée par le hasard du jeu. Mais l’une comme l’autre sont belles et émouvantes :

De l’extérieur, la vivacité des gestes et le brusque changement de positions pourraient faire penser à une lutte. Mais à aucun moment l’envie de domination n’apparaît. À chaque instant, il y a une conjugaison des intelligences pour danser la vie, à deux.

La physionomie de « Fleur de sel » illustre le fait qu’aucune grimace ne vient défigurer le visage du bonheur. Dans ce regard de la plénitude, se voit la pureté d’une confiance mutuelle.

Cette pureté n’est pas corsetée. Elle est ludique, même très ludique ! Jugez-en par vous-même :

Kανέλα, qui maugrée chaque fois que l’on touche sa queue, fait une exception à sa fille chérie, qui s’en donne à cœur joie. La liberté accordée à la fille n’a pas l’air d’importuner la mère, loin de là !

C’était par amitié que Kανέλα a dévoilé son intimité.

L’hospitalité féline, manifestée au deuxième degré, fascinait, réconfortait et édifiait.

La présence affectueuse et distinguée de Kανέλα favorisait la guérison du Zeph.

Une fois les soins chirurgicaux du Zeph terminés, le Capitaine et le mousse sont partis faire une passeggiata en Anatolie. La passeggiata a duré deux mois.

Comment Kανέλα a-t-elle vécu cette longue vacance du lien d’amitié ?

Dès que le Capitaine et le mousse étaient de retour dans le chantier naval, tout a re-fonctionné comme auparavant : le giron du Zeph demeurait la maison préférée de Kανέλα et sa fille.

L’élan affectueux n’a aucunement perdu sa vigueur :

Les câlins prodigués par le Capitaine étaient irrésistibles :

Le massage des extrémités effilées accroissait le plaisir épidermique :

Convaincues de la bienveillance de leur hôte, Kανέλα et sa fille s’abandonnaient complètement dans le sommeil.

La photo montre Fleur de sel qui s’endormait sous un pull du Capitaine.

La confiance absolue témoignée par Kανέλα et sa fille émouvait grandement le Zeph.

Ainsi s’est achevée l’année qui a révélé Kανέλα, la messagère de la consolation.

L’année suivante resterait-elle dans le sillage tracé ?

L’année suivante était l’année du test de viabilité des réparations.

Le Capitaine et le mousse sont revenus au chantier naval dès les premiers jours du printemps, c’est-à-dire quatre mois sans avoir revu Kανέλα et sa fille.

Comment les retrouvailles se sont-elles déroulées ? Avec la timidité dans laquelle le froid hivernal continuait de confiner toutes choses ou avec l’ardeur de la sève du renouveau ?

D’une grande fidélité, Kανέλα est tout de suite venue à la rencontre du Capitaine et du mousse pour leur souhaiter la bienvenue.

Avec la complicité du Capitaine, elle s’est plu à faire mentir le proverbe « Jeu de mains, jeux de vilains » :

Quand l’extrémité de la phalange terminale a du goût, tant pis pour le proverbe des bipèdes !

En toute légitimité, Kανέλα se prélassait sur le seuil de la « maison commune » :

Avec délectation, les cinq sens captaient les effluves de la paix et de la sollicitude :

Le fait que Fleur de sel s’est installée sur un short du Capitaine n’était pas anodin. Précédemment, nous l’avons vue se blottir sous un pull qui possédait la même odeur corporelle. Ce spectacle de la matérialité de la communion des souffles de vie possédait une immense charge émotionnelle.

Voilà Kανέλα, celle dont la bonté salvatrice a incité le Capitaine et le mousse à voir dans la messagère de 2026 une ambassadrice de la paix.

Hélas, très vite, le mousse a constaté des dissonances par rapport à l’harmonie à laquelle Kανέλα avait habitué l’équipage du Zeph.

D’abord, cette paix tant espérée et tant attendue, n’existait nullement dans le regard de la nouvelle féline.

Dans la fixité de ce regard, il y avait une lueur tourmentée.

Mais la chose qui a le plus intrigué et perturbé le mousse était l’exhibition des crocs, qui, au premier coup d’œil, était très menaçante.

Certes, il fallait créer une béance entre les mâchoires pour que la nourriture arrive jusqu’au tube digestif.

Ce qui mettait mal à l’aise, c’était le ton et la fréquence avec lesquels cette béance se manifestait.

Le ton était celui de l’animosité :

Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette attitude revendicatrice ne reflétait ni la joie ni la gratitude, qui avaient toujours caractérisé l’univers de Kανέλα.

Quant à la fréquence, elle était franchement déstabilisante !

Sur la photo précédente, les crocs étaient visibles avant que le marche-pied ne soit atteint.

Les voici, à présent, quand les deux pattes de devant venaient de se poser sur le marche-pied :

Jamais, au grand jamais, Kανέλα n’avait commis l’indélicatesse de montrer un visage aussi disgracieux !

La vue de la nourriture excitait l’appétit en donnant à celui-ci le visage de la voracité :

Comme c’était troublant que la voracité et la férocité aient le même visage !

Puis la proximité de la bouchée a déclenché une autre exhibition des crocs :

Même avec la nécessité biologique, l’ouverture des mâchoires de Kανέλα était restée la plus discrète et la plus pacifique possible.

Chez la messagère de 2026, l’apparition des crocs mettait mal à l’aise à cause de son caractère inquiétant et de sa fréquence élevée.

Pourtant la nouvelle silhouette féline était capable de réaliser des ondulations de charme.

Par exemple, cette approche, motivée par une vive curiosité, pourrait signifier une quête de câlins :

Quant à la position suivante, caractérisée par la courbure de la tête et de la patte gauche de devant, elle ne pouvait qu’inspirer de la compassion :

Le mélange entre l’approche volontaire et l’apparente hostilité était incompréhensible.

Il faudrait les quatorze jours vécus au chantier naval de Xαλκούτσι (transcription : Khalkoutsi) pour réaliser que Kανέλα n’était plus là.

De ce cruel sort la messagère de Kαραμπατσαίικα voulait prévenir le Capitaine et le mousse.

La férocité qui semblait accompagner l’apparition des crocs n’était pas véritablement de la férocité, mais une manifestation de douleur.

La messagère de 2026 avait mal pour sa sœur spirituelle, qui était venue vers le Zeph, trois ans auparavant, en tant que messagère du recouvrement.

Ce visage de douleur n’était pas un affront à l’hospitalité hellène :

Il avait une signification prophétique.

Ces larmes, bien que naturelles, baignaient le regard de tristesse.

C’étaient les larmes du deuil.

Iτέα était une halte mémorielle, suggérée et choyée par les divinités.

Sans rien perdre de leur mansuétude, elles ont tenu à rappeler que la re-naissance n’était pas automatique, ni au sens de la biologie ni au sens de l’éthique.

 

Tags : renaître, Iτέα, Kαραμπατσαίικα, Xαλκούτσι, Boléro, πολυμήχανος, Kανέλα, chat, douceur, fidélité

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