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Malgré le mauvais temps qui menaçait aussi la façade océanique, la roulotte a préféré le bord de mer, qui détenait le privilège de la clémence des températures.

Après اﻟﺮﺑﺎط (en français : Rabat), la halte nocturne était اﻟﺠﺪﻳﺪة (en français : El Jadida), à 190 km plus au Sud.

Le matin de la migration, la météo s’est montrée grincheuse :

Il a plu, beaucoup même, pendant le trajet...

Mais à l’arrivée, une très belle éclaircie assurait le service d’accueil.

La roulotte a pris place à côté du port. Les quais étaient splendides, grâce au soleil qui redevenait généreux. Une coque rouge, d’inspiration nordique, attirait spontanément le regard :

Postées sur des pilotis, des mouettes regardaient le niveau de l’eau monter :

L’ambiance paisible plaisait beaucoup au Capitaine du Zeph et au mousse.

Très vite, l’éclaircie a été perçue comme la chance de la journée et il était urgent d’en profiter pleinement.

L’exploration de la forteresse héritée des Portugais devenait l’une des priorités.

Voici de nouveau la coque rouge, mais contemplée maintenant à partir des créneaux de la muraille dentelée :

La vue offerte au sommet des remparts charmait par la pureté des lignes et l’éclat des couleurs :

Sur la photo, l’ocre et le blanc se disputaient le devant de la scène. Sur la gauche, le jaune essayait d’ajouter son grain de sel, mais il n’avait pas tellement voix au chapitre.

La rivalité entre le blanc et l’ocre faisait venir à l’esprit les annotations des Carnets, où Delacroix avait consigné ses impressions de voyage. Voici l’une de ces remarques écrites de la main même du peintre, pour aider la mémoire à retrouver l’acuité de l’expérience vécue en direct :

L’annotation ne concernait pas seulement la localisation, mais elle comportait aussi un jugement de valeur : Delacroix n’y a pas vu une banalité, mais quelque chose de « beau » et il ne voudrait pas en perdre la vision.

Juste au-dessus de ces mots manuscrits, d’autres reflétaient le même souci de se souvenir de l’éblouissement. Voici ces mots de l’émerveillement :

Voici encore le « beau blanc » qu’il nous a été donné de contempler en haut des murailles de El Jadida :

Avec ses cannelures néo-classiques et ses moulures baroques, l’établissement « Café do Mar » sauvegardait le souvenir de la présence portugaise. Le « beau blanc » convenait parfaitement pour exalter ce souvenir aux yeux de tous, des natifs comme des gens de passage.

Sur le même feuillet où Delacroix s’exerçait en réalisant des études pour des cavaliers destinés à entrer dans une composition de plus grande envergure, figurait une autre locution traduisant la perception, à la fois fine et globale, de l’artiste.

Voici la trace de cette perception :

La finesse de l’observation était dans la captation de l’intention sous-jacente de la couleur blanche. La globalité de la remarque, qui en découlait, était une énonciation de la valeur relative, et non seulement de la valeur absolue.

Devant les yeux du Capitaine et du mousse, la couleur blanche donnait libre cours aussi à ses émanations « triomphantes ». Jugez-en :

Au milieu des ocres, le « Café do Mar », tout de blanc vêtu, charmait comme un bijou, illuminait comme un phare, éblouissait comme un soleil.

Delacroix manifeste un esprit de finesse en remarquant le caractère « dominant » du blanc. La même finesse fait mouvoir le pinceau pour déposer en fine touche le blanc le plus pur, le plus éblouissant, le plus « dominant ».

À ce sujet, il est possible de découvrir la technique picturale de Delacroix dans le tableau qu’il a consacré au « choc de cavaliers arabes ».

Le nuage de poudre qui se forme du côté de la crosse du fusil est traité comme des vapeurs d’argent :

Ce fusil appartient à un cavalier qui chevauche un cheval blanc. Dans ce contexte où tout semble prévisible, la pureté maximale du blanc ne se montre pourtant qu’en un seul endroit, fort insolite : il s’agit du sabot de la patte arrière du flanc gauche !

Le cheval blanc heurte un cheval brun. La tête du premier soulève celle du second.

Les rênes du cheval brun sont traversées des lueurs blanches, comme s’il s’agissait d’une décharge électrique :

Le choc brutal reçu par le cheval brun se transmet à son cavalier. La décharge électrique passe des rênes de la bête au bandeau qui ceint la tête de l’homme.

Le blanc domine encore, par l’aspect incisif de son teint immaculé, au milieu de la poussière ocre soulevée :

Avec une précision de chirurgien, Delacroix peint l’électrisation du mors, à l’endroit où les mâchoires reçoivent les impulsions du commandement.

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En plus de toutes ces singularités qui témoignent de son génie, Delacroix évoque le caractère « dominant » du blanc par l’étendue spatiale et par la dynamique d’une collision.

Spatialement, le cheval blanc se trouve au premier plan et se voit dédiée la plus grande superficie :

Par rapport à la dynamique, le cheval blanc est l’élément déclencheur de la collision :

Le thème de la collision qui s’est invité dans la considération des rapports de forces entre les couleurs était tout à fait dans l’air du temps car le royaume chérifien était, à ce moment-là, en compétition pour la coupe d’Afrique, avec une très belle perspective de rafler le trophée final. Voici l’oriflamme qui indiquait que même le souk vibrait au rythme des matchs :

Une des fiertés du souk était son marché de la viande :

L’ocre rouge, si abondant sur l’étal, était le même qui habillait le cavalier du cheval blanc et qui faisait gonfler l’œil droit du cheval brun.

Dans le registre des ocres, El Jadida avait une grande prédilection pour l’ocre rose.

L’inspiration venait sans doute de la Nature, qui faisait de l’ail l’un des messagers les plus persuasifs :

L’ocre rose colorait aussi l’hospitalité à toute heure de la journée :

Tonalité de la douceur, l’ocre rose est-il présent dans le tableau de Delacroix sur le choc de cavaliers arabes ? Regardez la couleur du ciel au-dessus de la tête du cheval brun :

La présence d’un ciel rose au-dessus d’un œil sanguinolent signifierait que pour Delacroix, l’affrontement est parfois une nécessité sans être une finalité, et qu’après la collision, il faut rechercher l’apaisement.

Nos amis lecteurs, qui se souviennent de la splendeur du vert à وزان (en français : Ouazane) ne manqueront pas de s’interroger sur la présence de la chlorophylle à El Jadida. Le réflexe en faveur de l’élément chlorophyllien est tout légitime, et même très judicieux. La réponse à l’interrogation est positive, sur la peinture de Delacroix comme dans la réalité du souk.

Voici la chlorophylle qui émerge du pinceau de Delacroix :

Le buisson apparaît sous la pointe de la queue du cheval blanc.

Il y avait une concordance de lumière entre, d’une part, le coup de pinceau de Delacroix et, d’autre part, l’expérience visuelle du Capitaine et du mousse au souk. En effet, l’arrivée au marché des légumes a eu lieu au moment où l’éclairage municipal commençait à suppléer à la disparition du soleil.

De plus, il commençait à pleuvoir !

Imperturbable, le minaret de la mosquée du souk faisait luire la chlorophylle dans le ciel d’orage.

La pluie qui menaçait d’être forte a abrégé la promenade nocturne et précipité le retour à la roulotte :

Les dalles qui formaient le parvis de la forteresse portugaise devenaient des miroirs réfléchissants sous l’effet conjugué de la pluie et des lampadaires.

À droite de la photo, se profilait le minaret de la mosquée du souk.

Pour le repas du soir, un ragoût rassemblait tous les ocres pour une double fête, visuelle et gustative :

L’éclaircie inespérée a enchanté l’équipage du Zeph. Elle a vivifié les ocres de El Jadida.

Au sens littéral, Delacroix a fait surgir, à partir de l’ocre, des scènes de vie.

L’éclaircie à El Jadida était une véritable chance pour l’équipage du Zeph.

Au sujet de la chance, voici ce qu’a dit une poétesse :

منافذ الحظ لا تحصى

 

En français : Les voies de la chance sont innombrables

Remettons cette déclaration dans son contexte, qui est une vibrante exhortation à se saisir de toutes les énergies positives.

كن سعيدا لأن أبواب السعادة شتى، ومنافذ الحظ لا تحصى، ومسالك الحياة تتجدد مع الدقائق، كن سعيدا دوما، كن سعيدا على كل حال.

 

En français : Soyez heureux, car les portes du bonheur sont multiples, les voies de la chance sont innombrables et les chemins de la vie se renouvellent à chaque instant. Soyez toujours heureux ; soyez heureux, quoi qu'il arrive.

 

Le nom de la poétesse est : مي زيادة (transcription : May Ziadeh)

Sur sa toile aussi, Delacroix a peint des cieux d’éclaircie.

Voici celui de droite :

Et voici celui de gauche :

La toile de Delacroix, peinte en 1834, est conservée à Baltimore, à la Walters Art Gallery.

La palette de El Jadida était celle de la chance.

Quelle chance d’avoir pu capter le beau sourire de l’ocre à El Jadida !

 

Tags : Delacroix, choc de cavaliers arabes, ocre, blanc, اﻟﺠﺪﻳﺪة , El Jadida, مي زيادة , May Ziadeh, chance

 

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