Après le Val de Loire, la roulotte a traversé le pays sarthois. Le repos nocturne a eu lieu au Mans.
La montée progressive en direction de la Normandie se destinait à être une aventure artistique, placée sous la tutelle du chef de file de la peinture romantique française, qui était Delacroix.
Au Mans, la roulotte était garée sur la rive gauche de la rivière, qui était la Sarthe.
Devant le museau de la roulotte, la Nature a combiné le charme de la terre et celui de l’eau :
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L’effusion de nonchalance était une invitation à se détendre pour mieux savourer l’or du temps, qui ruisselait le long des lianes.
Élargissons le cadrage :
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La sérénité du lieu favorisait l’éclosion des joies de l’esprit.
Le Capitaine et le mousse ont trouvé le premier motif de leur ravissement à quelques pas du parking, en aval, toujours sur le même quai, qui était le quai Louis Blanc. Voici le premier paysage qui nous a ravis :
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Le charme provenait d’une double contribution. Celle du minéral était présente par l’intermédiaire de l’architecture tandis que celle du végétal se voyait à travers le jardin d’agrément qui apparaissait au premier plan.
L’ouvrage de défense séduisait par sa polychromie :
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La tonalité dominante était l’ocre rouge. Cet effet d’ensemble était dû à la couleur de la brique et à celle du mortier :
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Le maître d’ouvrage a eu l’ingéniosité d’ajouter à la fonction militaire la fonction d’apparat. D’où l’insertion d’éléments décoratifs pour construire des frises :
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Sur la photo, la figure de base de la frise était un V, un losange ou une fleur.
Tout naturellement, cette fleur, bien qu’elle soit intemporelle, était en résonance avec toutes celles qui s’épanouissaient au gré des saisons.
Le jardin en fête pouvait privilégier l’ocre jaune :
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Mais il pouvait aussi jeter son dévolu sur l’ocre rouge :
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Et il n’oubliait nullement d’accomplir ce qui plaisait tant à Delacroix : rassembler des vibrations chromatiques différentes pour en faire jaillir le miracle de l’indispensable et éblouissante complémentarité.
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Nous avons la conviction que ce que nos yeux ont vu ne pouvait laisser Delacroix indifférent. Les croquis qu’il avait effectués au cours de son voyage au Maroc indiquaient qu’il s’intéressait vivement à l’architecture locale. Voici le dessin qu’il avait réalisé pour la muraille de Meknès :
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Cette page de souvenirs illustrés montre que dans la palette de Delacroix, la couleur favorite était l’ocre. Or le spectacle offert par l’enceinte gallo-romaine célébrait la prospérité de l’ocre. Delacroix ne pouvait qu’en être séduit !
Sur la rive gauche de la rivière, le plaisir visuel concernait les choses de la terre, mais aussi les choses du ciel.
Celles-ci ont été révélées au Capitaine et au mousse dans la Cathédrale. Plus précisément dans la chapelle consacrée à Marie.
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Levons les yeux au ciel et découvrons la merveille picturale qui coiffe le retable :
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Et offrons-nous à présent l’intégralité du plafond peint :
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La partie qui surplombe le retable se trouve à droite. À l’autre bout, c’est à dire tout à fait à gauche, c’est la partie qui est au-dessus du seuil de la chapelle.
L’orchestre comporte quarante-sept musiciens !
Parmi eux, se trouve un ange harpiste :
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Les sourcils froncés et la bouche légèrement tordue indiquent que l’exécution de la tâche réclame une très grande attention :
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Autrement dit, le résultat escompté n’est pas automatique et l’effort demeure indispensable, même pour une créature céleste.
Indépendamment de la physionomie qui révèle l’attitude face au travail, l’anatomie, surtout au niveau de la tête, intrigue. Car la chevelure bouclée est plutôt une chevelure féminine !
Les deux types de remarque précédents sont-ils encore valables pour l’ange cithariste, qui appartient à la même famille des cordes pincées ?
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Les yeux grand ouverts et la bouche en cœur n’évoquent pas l’effort, mais plutôt la satisfaction.
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Quant aux cheveux, ils sont plus courts et bien plaqués sur le crâne. Leur apparence ne dit pas de manière non équivoque qu’elle appartient au monde masculin.
Dans les deux cas précédents, le contact est direct entre les doigts et les cordes. Avec le luth, s’introduit la médiation d’un plectre, tenu par la main droite :
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Le regard levé manifeste la quête d’une inspiration, à moins qu’il ne s’agisse là d’une vérification méticuleuse de la sonorité produite.
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La légère torsion de la bouche favoriserait l’hypothèse de l’écoute attentive.
Les cheveux, abondants et bouclés, apportent beaucoup de féminité au visage.
Restons dans le domaine des cordes. À présent, elles ne sont plus pincées, mais frappées par une mailloche en bois
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Les traits du visage reflètent l’attention requise par le dosage précis de la pression exercée sur les cordes du tambourin :
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Quant à la question de la féminité, la tresse qui tombe du côté de l’oreille gauche et le sein droit qui dépasse l’instrument de musique sont absolument éloquents.
Au sein de l’orchestre, les cordes donnent l’impression d’être l’apanage du féminin. Qu’en est-il des vents ?
Voici l’ange qui joue la flûte double :
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Les boucles de cheveux, arrangées de manière à former une tresse bien élégante au-dessus de la tempe gauche reflètent une coquetterie qui relève du féminin et non du masculin :
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L’ange qui manipule la cornemuse se situe, lui, à la frontière entre le masculin et le féminin :
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Les yeux s’écarquillent pour accompagner le souffle entrant dans la panse de l’instrument.
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Il se peut que l’effort donne moins de douceur à la physionomie. Néanmoins, les traits intrinsèques du visage n’offrent pas l’exquise douceur du féminin. Par contre, l’ondulation des cheveux, qui remonte de la tempe gauche jusqu’au sommet du front, semble s’accompagner d’une couronne fleurie, qui féminise à merveille la coiffure.
Autre instrument à vent : la trompette. Voici l’ange qui est en train de souffler dans l’instrument :
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La fixité du regard exprime la persévérance du souffle :
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Le portrait est succulent, car l’artiste utilise l’humour du réalisme, en montrant à quel point la joue gauche se gonfle pour assurer l’approvisionnement en l’air.
Dans le profil de trois-quarts à gauche, une tresse de cheveux, formée de grosses boucles, orne la base d’un chignon qui s’élève à l’arrière de la tête. De toute évidence, une telle coiffure n’a rien de masculin !
Est-il si difficile de trouver parmi le cortège des anges musiciens un visage qui témoigne franchement de la présence du masculin ?
Voici un élément de réponse à cette question :
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Après la promenade ci-dessus, qui révèle ce qui semble être, au sein de l’orchestre, l’hégémonie du
féminin, l’apparition du masculin est, pour le moins, insolite.
En la circonstance, l’artiste a eu la géniale idée de représenter, non pas la maturité, mais le jeune âge. Non pas la complétude, mais l’incomplétude. Non pas la présomption, mais l’humilité.
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En effet, l’ange tient un livre dans lequel il plonge son regard.
Pour apprendre. Pour prélever des informations. Pour prendre connaissance des consignes à respecter.
Les sourcils légèrement froncés et la petite moue indiquent que le déchiffrement fait réfléchir, que ce qui est lu est pris au sérieux. C’est la négation même de la superficialité.
Quelle passionnante découverte !
Delacroix a-t-il proposé une description psychologique et sociologique de l’univers des anges ? Bien sûr que si ! Regardez donc :
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Dans cette représentation, Delacroix peint une polyphonie à trois voix. Instrumentale dans le cas de la cathédrale du Mans, la musique est vocale dans le tableau de Delacroix.
Le trio est composé de trois anges, reconnaissables à leurs ailes.
La morphologie du visage et la chevelure s’associent pour privilégier la présence exclusive du féminin. Comme la cathédrale du Mans, Delacroix établit un lien intime entre la musique céleste et la sensibilité féminine.
L’air entonné par le trio est un lamento, comme le montre la larme qui descend vers la joue gauche de l’ange blond.
Le noir de l’œil, la paupière assombrie, l’ombre qui accentue le creux entre la joue et le nez, les lèvres qui se contractent de douleur témoignent de la forte émotion engendrée chez l’ange blond par le chant de l’affliction.
Près de l’épaule gauche de l’ange blond, l’ange châtain se couvre le visage avec les mains pour ne pas voir l’insoutenable. Delacroix a peint des doigts si frêles pour évoquer la féminité mais aussi pour illustrer la vulnérabilité. Mais qui est vulnérable ? L’ange qui veut épargner à ses yeux la vision de la plus cruelle des injustices ? Ou quelqu’un d’autre ?
De l’autre côté, sur l’épaule droite de l’ange blond, l’ange brun pose sa tête et sa main droite, comme pour chercher du réconfort. La tristesse de l’attitude reflète un sentiment d’impuissance et en même temps, la compassion. À qui est destinée cette compassion ?
Suivons le regard de l’ange brun et celui de l’ange blond :
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Les deux regards convergent vers une main levée verticalement.
Cette main est la main gauche du Nazaréen :
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La scène peinte par Delacroix se passe sur le Mont des Oliviers, après le Souper avec les Douze Apôtres.
Le trio des anges compatissants sait que les soldats romains vont venir et il les entend arriver :
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Delacroix a peint les soldats romains à gauche de la toile, sur le côté opposé à celui des anges, à hauteur des pieds de ceux-ci. Il décrit ainsi l’antagonisme de deux forces : l’une qui apporte la compassion venant du ciel et l’autre qui amène la destruction en provenance de la terre.
Les soldats romains sont conduits par Judas. Les trois anges s’émeuvent profondément de l’acte de traîtrise de ce dernier.
Mais Delacroix exhibe aussi une autre cause de l’affliction qui s’empare des anges. Voici la représentation de cet autre désastre :
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En bas du tableau, tout à fait à gauche, apparaissent trois hommes endormis, enveloppés dans leurs manteaux. Tout en bas, le manteau est vert. Juste au dessus, le manteau est rouge. Plus haut encore, et donc tout près de la main droite du Nazaréen, le manteau est gris.
Il s’agit de Pierre, Jacques et Jean. Parmi les Douze présents au Dernier Souper, ils sont les seuls à avoir l’autorisation d’accompagner le Maître au Mont des Oliviers pour le soutenir pendant l’agonie. Et voilà que ces trois-là s’endorment, au lieu de veiller avec le Nazaréen.
Le sommeil s’apparente à la mort.
C’est pourquoi les trois corps endormis ont été placés par Delacroix tout en bas du tableau, dans la position sépulcrale.
En plus du contexte physiologique, le sommeil de Pierre, Jacques et Jean a une signification morale qui l’associe à une désertion. C’est pourquoi Delacroix a placé du même côté, c’est-à-dire à gauche du tableau, la traîtrise de Judas d’une part, et la désertion de Pierre, Jacques et Jean d’autre part.
La cause de l’affliction des trois anges est donc double.
Mais le Nazaréen rassure les messagers célestes qui lui témoignent une profonde compassion. Il leur dit : « Rassurez-vous ! Je tiendrai bon. Je resterai droit. Je serai intègre jusqu’au bout. »
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La main gauche, dressée à la verticale, illustre cette détermination inébranlable.
Le tableau peint par Delacroix s’intitule « Le Christ au jardin des oliviers ».
Delacroix avait seulement vingt-neuf ans quand il l’a réalisé.
Ce chef-d’œuvre est exposé à Paris, à l’église Saint-Paul-Saint-Louis.
Le portrait des anges, réalisé à la cathédrale du Mans et par Delacroix, utilise la palette de la sensibilité. Les émotions des messagers célestes, leurs efforts, leurs combats, et surtout leurs souffrances témoignent avec éloquence de leur part d’humanité. Il est extrêmement édifiant de constater cette part d’humanité.
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