Après Lux, nous avons traversé la Bourgogne en nous dirigeant vers le Nord-Ouest, car dans moins d’une semaine, nous avions rendez-vous avec une amoureuse des Cyclades, qui avait son pied-à-terre à Caen.
Ainsi, la roulotte n’est pas une nouveauté, mais une continuité par rapport au Zeph.
En dépit de son style buissonnier, la route de la roulotte n’est pas une quête de sens. Puisque celui-ci a été acquis par le Zeph sur les flots de l’Égée. La raison d’être de la roulotte est de pérenniser ce sens, acquis de haute lutte.
La dernière halte en terre de Bourgogne a eu lieu au bord du lac de Pannecière.
La roulotte était garée sur la rive occidentale, avec le museau tourné vers le Sud.
Là où la roulotte stationnait, une langue de terre descendait vers le lac et le séparait en deux bassins, l’un au Nord et l’autre au Sud.
Voici le bassin septentrional, et à sa droite, la langue de terre séparatrice :
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Inversons à présent la perspective et regardons la rive Ouest à partir des eaux du lac. Voici la nouvelle vision :
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La roulotte apparaissait à l’arrière-plan, qui est rejeté vers le haut de la photo.
Au premier plan, des herbes ondulaient pour augmenter le charme de leur ocre.
Quant à l’autre bassin, celui qui se trouvait au Sud, il apparaissait dans la photo suivante, à droite de la langue de terre séparatrice :
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L’intérêt des trois photos précédentes est dans le renseignement au sujet de la topographie. Mais la réalité était tout à fait autre par rapport à la palette des couleurs, au moins tout au début.
En effet, voici le ciel qui nous attendait quand la roulotte venait d’arriver au lac :
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L’illustration est empruntée à une peinture de Delacroix. Cette étude de ciel au crépuscule, réalisée au pastel en 1849, est conservée au Louvre.
L’humeur du ciel se retrouvait immanquablement sur la terre. La prédominance de l’ocre brun était alors prévisible. En voici un exemple, avec le bassin méridional :
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Mais la nature, comme le peintre, n’est pas friande d’uniformité. Le peintre a répandu de l’ocre rose parmi des nuages sombres pour métamorphoser la tristesse en tendresse. De la même façon, la nature a fait courir au bord de l’eau des bandes de terre aux teintes saumonées pour apporter de la douceur aux transitions.
Sur la photo précédente, apparaissait sur la droite, entre le premier plan et l’arrière-plan, un bosquet qui se mirait délicieusement dans l’eau.
Voici ce bosquet dans une vue rapprochée :
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Il n’est pas saugrenu d’y voir des similitudes avec l’aquarelle réalisée par Delacroix vers 1842, où il représentait l’orée d’une forêt à Nohant :
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Parmi les points communs, il y a la présence de l’ocre jaune qui sert de contrepoint au gris ambiant. Autrement dit, quand tout commence à s’assombrir, il existe une zone de clarté qui fait de la résistance en proclamant la promesse d’un retour à la lumière triomphante.
L’aquarelle de Delacroix est conservée à Washington, à la National Gallery of Art.
Par bonheur, la promesse n’a pas tardé à s’accomplir. En effet, à tribord de la roulotte, le ciel a retrouvé son humeur joyeuse. Empruntons encore à Delacroix l’illustration de ce retour à la joie :
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Cette étude d’un ciel au soleil couchant a été réalisée au pastel, vers 1849.
À présent, la fadeur disparaissait pour laisser la place à la tonicité.
L’ocre rose cessait d’être alanguissant pour s’empourprer de désir :
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La photo montre le crochet septentrional du harpon qui terminait la langue de terre séparatrice.
L’ocre rose se réveillait, même au ras de l’eau.
Et si l’on s’élevait en altitude pour mieux profiter des rayons lumineux, les vibrations chromatiques étaient plus intenses. Admirez la splendeur de l’ocre flatté par un soleil coloriste :
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La photo montre les hauteurs de l’Est, qui étaient la cible privilégiée des derniers rayons lumineux.
L’ardeur du soleil n’oubliait pas le romantisme de la fête des couleurs.
L’ocre doré voulait aussi sa place dans le tableau final !:
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Delacroix aussi a utilisé le fond doré pour faire ressortir l’ocre roux et l’ocre brun :
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La peinture, réalisée entre 1853 et 1856, illustrait un paysage d’automne à Champrosay.
Sur le lac de Pannecière, l’ocre exalté par la générosité du soleil se répandait aussi dans l’eau. Voici les reflets des collines de l’Est dans le bassin septentrional :
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En plus de l’ambiance générale, l’œil avisé du peintre capte aussi le détail.
Dans cette autre peinture de Champrosay, où l’ocre brun domine, il existe de véritables oasis où le vert exerce tout son charme :
Regardons plus en détail du côté du ciel orangé. Le vert émeraude y répond en introduisant deux vallons :
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Le tableau, réalisé vers 1849, est conservé au Havre, au musée d’art moderne André Malraux.
Sur les rives du lac de Pannecière, la Nature mettait en œuvre la même complémentarité.
En effet, sur les flancs ensoleillés de l’Est, au milieu de l’ocre, prenait place le vert de l’extase :
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Cette magie du compagnonnage colorimétrique se donnait à voir aussi dans l’eau. En voici un exemple dans le bassin septentrional :
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Sous le crochet du harpon de la langue de terre séparatrice, se déployait l’ocre roux de la rive Est.
Inversons les lois de l’optique pour retrouver la configuration originale. Celle-ci pouvait très bien être évoquée par l’aquarelle suivante, qui, pourtant, illustrait un paysage marocain, près de Tanger :
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La similitude des formes et des teintes était un augure très favorable, car Delacroix était notre boussole pour arriver jusqu’à Tanger !
Nous chérissons la compagnie du peintre, qui nous apprend à regarder.
En effet, Delacroix a déclaré : « Tous les yeux ne sont pas propres à goûter les délicatesses de la peinture. Beaucoup ont l’œil faux ou inerte ; ils voient littéralement les objets, mais l’exquis, non. »
Le maître met en garde contre « l’œil faux », c’est-à-dire une vision altérée.
L’autre écueil est « l’œil inerte », qui banalise à cause de l’accoutumance à la superficialité.
L’œil faux ou inerte ne capte que des « objets », c’est-à-dire des choses du premier degré.
L’œil du peintre, lui, a pour mission de saisir « l’exquis », c’est-à-dire l’excellence.
Pour saisir l’excellence, il faut cultiver la perspicacité et la persévérance.
Le spectacle de l’ocre au coucher de soleil était une manifestation de l’excellence.
Le jour nouveau nous a gâtés avec d’autres manifestations de l’excellence.
Voici l’une d’elles :
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À cause du choc thermique, une brume s’élevait de l’eau. La photo montre le phénomène dans le bassin méridional. Delacroix, lui, a peint la même suspension de gouttelettes, mais dans un azur éthéré :
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Cette aquarelle a été réalisée en 1843.
Pour reprendre le vocabulaire du maître, quelle « exquise » légèreté !
Sur le lac de Pannecière, la grâce du flux ascendant était un pur enchantement.
Voici une autre manifestation de l’excellence, apportée par le jour nouveau :
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À l’arrière-plan, la brume de vapeur continuait de s’effilocher.
C’est le premier plan qui tenait la vedette avec le spectacle de transparence. Pour Delacroix, le jeu de lumière avec le tissu végétal n’était ni une banalité, ni une chose insignifiante. Il y voyait des vibrations chromatiques, qui suscitaient l’émerveillement. Voici comment le peintre a traduit cet émerveillement dans l’une de ses œuvres :
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Intéressons-nous au saule pleureur qui se dresse au centre de la composition. Sur la droite, vers le bas, le jeu de lumière avec les lianes pendantes crée des serpentins de couleur jaune citron :
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Quelle originalité dans la restitution de la forme, de la couleur et du mouvement !
Examinons à présent l’arbre en fleur qui se trouve à droite. À son pied, une multitude de lucioles prennent leur envol :
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Il y a peu de chances que le peintre transcrive là une réalité entomologique. Il faudrait y voir un éblouissement par une lumière corpusculaire.
L’observation attentive de l’artiste engendre l’émerveillement, et l’émerveillement produit l’évasion onirique.
Nous étions très chanceux que la palette du lac de Pannecière nous mène vers l’art du premier peintre romantique français.
Le choix de mettre la route buissonnière vers Tanger sous la tutelle de Delacroix est un vœu et une ambition.
Grâce à la Providence, le Capitaine choisit le bon endroit et le bon moment. Le καιρόϛ du Zeph s’emploie à choyer la roulotte.
Tags : Delacroix, lac de Pannecière, Tanger, exquis, coloriste, ocre, vert
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