Normalement, la deuxième escale aurait dû être Άλιμος (transcription : Alimos), qui se trouvait seulement à neuf kilomètres au Sud d’Athènes, et non Λαύριο (transcription : Lavrio), qui était à soixante-deux kilomètres au Sud-Est d’Athènes.
Qu’est-ce qui a fait qu’initialement Άλιμος était choisi comme destination pour la deuxième escale ? Ce choix avait une double raison.
La première raison était d’ordre technique : Άλιμος était l’endroit le plus proche où nous pourrions acheter deux nouvelles batteries pour le convertisseur d’électricité. Car celles qui étaient en cours jusque là ne tenaient plus la charge.
La seconde raison était d’ordre affectif. En effet, le cousin du Capitaine a loué un bateau pendant deux semaines et la prise en main du bateau de location avait lieu à Άλιμος. Un tête-à-tête entre les deux cousins à Άλιμος était nécessaire pour définir quel genre de lien existerait entre les deux routes maritimes.
Voici le bateau du cousin à Άλιμος :
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Le cousin a atterri à Athènes avec l’avion du samedi.
Le Capitaine a loué une voiture à Λαύριο dimanche, à 14h, pour une journée, avec l’objectif d’aller acheter les batteries le lundi matin, à Άλιμος.
Voici le vélo pliant qui a permis au Capitaine d’aller du Zeph jusqu’au loueur de la voiture :
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Évidemment, la tentation d’aller retrouver le cousin à Άλιμος dès le dimanche, en fin d’après-midi, était irrésistible.
En roulant doucement, il nous fallait deux heures pour aller de Λαύριο à Άλιμος.
Le mousse, lui, était émerveillé de voir chez le Capitaine le talent de jongler avec les ressources matérielles pour honorer le noble lien social qu’était celui de la fraternité.
Moins d’une année séparait, à leurs naissances, les deux cousins, qui avaient les mêmes grands-parents maternels.
Une grande joie marquait les retrouvailles au sein de la fratrie.
Le vœu de faire route ensemble pointait le bout de son nez. Mais personne ne savait encore comment il serait concrètement exaucé. Si les modalités restaient encore mystérieuses, la finalité s’imposait au fil des heures, grâce au miroitement des cartes nautiques : chronologiquement, Mήλος (transcription : Milos) serait la première destination de rêve. Le « rêve » était dit comme fantasme mais aussi comme dépendance à la volonté d’Éole.
De manière très spontanée, le cousin nous a proposé le couvert et le gîte, dans cet ordre.
Pour le cousin, cela allait de soi que nous restions manger avec lui, sa muse et leurs enfants.
Nous avons accepté ce geste d’hospitalité, non sans avoir signifié que le mousse craignait la piètre qualité diététique du fastfood des tavernes.
Tout de suite, le cousin a dit que nous partagerions tous ensemble le repas à bord de sa nouvelle demeure flottante.
En la circonstance, le dévouement de la muse du cousin était admirable.
Après le repas, le fils aîné du cousin a exprimé le vif désir que nous nous reposions à bord de leur bateau, en dormant sur les bancs du cockpit, pour nous éviter l’aller-retour de demain matin, entre Άλιμος et Λαύριο, deux heures de route pour rentrer jusqu’au Zeph, et deux heures de route pour revenir chercher les batteries.
La sollicitude du cousin et de sa famille nous émouvait beaucoup.
La sincérité de l’effusion fraternelle était une très grande source d’émerveillement, sans qu’aucun mille nautique ne soit parcouru.
Nous aimions beaucoup le doux giron du Zeph. C’est pourquoi nous l’avons retrouvé pour qu’il nous berce pendant le repos nocturne.
Le lundi matin, nous étions de retour à Άλιμος à l’heure où les négoces commençaient à ouvrir leurs portes.
Avec la voiture louée, nous avons aidé la muse du cousin à transporter les courses.
Voici le passage en caisse :
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Sur la photo, la muse du cousin portait une chemise rose.
La voiture était particulièrement utile pour le transport des packs d’eau :
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La nourriture achetée était enfin amenée jusqu’à la marina où était garé le bateau du cousin :
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Derrière la voiture bleue, qui était notre voiture le location, le slogan publicitaire proclamait :
« H Mαρίνα Aλίμου αλλάζει ! »
Littéralement : « La Marina de Alimos change ! »
Si l’on tient compte du point d’exclamation, qui suppose une envolée lyrique, la traduction souhaitée par le prestataire serait : « La Marina de Alimos fait peau neuve ! »
Le service rendu au cousin en matière de ravitaillement apportait une grande satisfaction au Capitaine. Car nous avons respecté la règle de la réciprocité.
Après ce ravitaillement, le cousin s’en irait à Αίγινα (en français : Égine). À ce moment-là, il était prévu que nous le retrouverions le lendemain, à Πόρος (transcription : Poros).
L’émerveillement était produit par un exquis suspense, car la fête de la fraternité, qui venait d’avoir ses prémices, n’a pas encore dévoilé tout son scénario.
L’un des deux objectifs prévus pour Άλιμος, celui qui concernait le lien fraternel, était pleinement atteint. Qu’en était-il de l’autre objectif, celui qui avait un rapport avec la technique ?
Pour commencer, nous avons trouvé facilement le magasin où nous pourrions acheter les deux batteries. Voici sa façade :
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Elle était sans fioriture et sans tapage. Elle mentionnait seulement le nom du fabricant qu’elle représentait : MOTOCRAFT. La ligne inférieure indiquait l’adresse administrative et postale.
Et voici l’intérieur du magasin :
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L’ambiance reflétait un grand professionnalisme.
Le protocole commercial était rigoureux.
L’accueil réservé au client témoignait d’une réelle serviabilité dans le moindre détail. C’était le réceptionniste en personne et son adjoint magasinier qui ont porté, jusqu’à notre voiture, les batteries, l’une après l’autre, dispensant ainsi le Capitaine à ployer l’échine sous une quarantaine de kilos à chaque fois :
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Certes, la transaction commerciale s’est déroulée de manière courtoise et agréable. Mais de cette transaction n’est pas venu l’émerveillement. Car émerveillement il y eu, dans le cosmos des batteries. Voici la cause inattendue de l’émerveillement :
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Le fabricant d’énergie électrique affichait sa devise : « The power to be independent ».
En français : « Le pouvoir d’être indépendant », ou encore « La puissance de l’indépendance ».
Cette devise, si merveilleusement exprimée, correspondait exactement au choix existentiel du Zeph.
Jadis, à Kουφονήσια (transcription : Koufonissia), le Tallulah, dans la clairvoyance, a rendu hommage à l’esprit d’indépendance du Zeph.
À présent, la devise du fabricant Motocraft ajoutait que l’indépendance rendait puissant !
Quel formidable encouragement à persévérer dans la voie de l’indépendance !
Nous sommes venus dans ce magasin de Motocraft afin de chercher un moyen pour préserver l’énergie physique : nous en ressortions avec une énergie morale boostée considérablement.
L’émerveillement provenait de cette plus-value dans le champ de l’éthique.
Ainsi, le passage à Άλιμος était couronnée par une double satisfaction.
La double satisfaction procurée par Άλιμος se traduisait immédiatement, le même jour, par le contenu de l’assiette :
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Le corail donnait du goût aux crevettes comme l’éthique donnait du sens à l’existence !
Dans notre programme, Λαύριο servait de marche-pied à Άλιμος. Comme Άλιμος était couronné par le succès, l’on était en droit de dire que le même succès rejaillissait aussi sur Λαύριo.
Néanmoins, l’on peut aussi poser la question suivante : indépendamment de ce qui s’est passé à Άλιμος, Λαύριo dispose-t-il des ressources intrinsèques pour susciter l’émerveillement ?
Jadis, Λαύριo était célèbre pour les mines d’argent, découvertes à temps, avant que l’Empire perse ne dévore la Grèce. Au lieu de morceler ce trésor en une multitude de possessions individuelles, qui deviendraient indubitablement insignifiantes et stériles, l’homme fort de l’époque, qui était Θεμιστοκλής (en français : Thémistocle), proposait que cette fortune soit consacrée à la construction des trières, qui assureraient la pérennité de la démocratie athénienne.
L’argument de l’homme d’État athénien consistait à dire que servir l’intérêt public, c’était aussi une manière de servir l’intérêt individuel.
De cette époque, date le célèbre tétradrachme athénien, qui était en argent pur à plus de 99 % !
L’espace muséographique a fait figurer sur sa façade cette monnaie exceptionnelle, reconnaissable à sa chouette :
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Il semblerait que l’art de concilier les intérêts des uns et des autres caractérise encore le savoir-faire à Λαύριο.
En effet, le Zeph, que nos lecteurs ont entrevu ci-dessus au sujet du vélo pliant, payait sa place une vingtaine d’euros alors que la marina en réclamait une soixantaine. Comment expliquer cette belle surprise, dont Λαύριο nous a fait profiter tout de suite, librement ?
Le hasard, la curiosité et la chance ont été à l’origine du premier émerveillement à Λαύριο, premier par ordre chronologique.
Effectivement, au moment où le Zeph s’approchait de Λαύριο, le Capitaine a vu une flottille en sortir. Il s’est alors dit que des places venaient de se libérer. Curieux, il a téléphoné au gérant. Celui nous a répondu qu’il y avait de la place pour nous, au prix de vingt euros par nuit. Au lieu de laisser les places vacantes rester bêtement vacantes, il les a rentabilisées, mais sans pour autant « massacrer » le deuxième client. Le gérant aurait pu nous réclamer la moitié du tarif de la marina, voire les deux tiers : nous étions tout disposés à payer cette moitié ou ces deux tiers. Mais dans sa bonté, le gérant n’a demandé qu’un tiers du prix de la marina. C’est ce que le mousse appelle « le commerce intelligent », où tout le monde est gagnant, le vendeur comme l’acheteur.
Quarante euros économisés par nuit, il y avait là de quoi émerveiller le porte-monnaie !
Mais l’émerveillement n’était pas dû seulement à la question financière. Car les deux Grecs qui nous ont aidés à nous amarrer faisaient preuve d’un grand professionnalisme, mais aussi d’une extrême douceur de caractère. Aucun mot s’échappant de leurs bouches n’avait la discourtoisie de l’impératif. Comment ne pas s’émerveiller devant leur patience qui semblait sans bornes ?
Voici les deux Grecs qui étaient si heureux de nous avoir rendu service :
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Pendant que nous étions charmés par tant de gentillesse, les deux Grecs nous ont annoncé, non sans jubiler à notre place, que nous avions l’eau douce comprise dans les vingt euros déjà déboursés. Pendant ce temps, à la marina, l’eau était facturée en plus de la soixantaine d’euros.
Le joli hasard faisait que ce caractère magique de l’accueil était en parfaite harmonie avec la couleur framboise de l’habit de service des deux Grecs !
Voici les oriflammes de cette entreprise qui savait pratiquer le « commerce intelligent » :
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Sur la photo, le Zeph se trouvait à gauche, avec ses lignes bleues et son éolienne tricolore. Au-dessous de celle-ci, la perspective montrait plusieurs oriflammes de l’entreprise : ils étaient rouges et portaient les trois lettres HDM, écrites en blanc.
Ces oriflammes ne vantaient pas la cupidité à outrance mais proclamaient l’objectif de l’harmonie, qui devrait inspirer chaque échange commercial.
L’accueil que cette entreprise de location nous a réservé était vraiment merveilleux.
De toute l’histoire du Zeph, c’était sans doute l’accueil le plus courtois, le plus dévoué et le plus élégant.
Cet émerveillement, venu de l’extérieur, en a fait naître un autre, à partir des entrailles du Zeph.
C’était un émerveillement qui était parfumé à la coriandre :
!
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Mais aussi à l’origan :
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Et au thym fleuri :
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Les fleurs du thym ont bien gardé leur coloris mauve.
La propension à panacher plusieurs épices était une habitude du Capitaine.
Le travail de l’œuf était son champ de prédilection.
Cette nourriture qui était préparée dès le lendemain de l’amarrage était donc l’œuvre du Capitaine, qui, au milieu de se reposer de ses manœuvres, a pris l’initiative de remplacer le mousse aux fourneaux. Ce dévouement, qui surprenait grandement par le moment de son expression, constituait une immense source d’émerveillement pour le mousse. Pour s’employer à émerveiller le mousse, le Capitaine était, à coup sûr, émerveillé lui-même par le formidable accueil que venait de nous réserver Λαύριο.
Le Capitaine a aussi lui-même dressé la table, avec l’esthétique des grands jours :
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Et il a mis au centre de la table l’un de ses vins préférés, produit par la vallée du Rhône. Il s’agissait d’un Vacquéras, sorti en 2015 de la Réserve des Cardiniers :
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Nous avons trinqué à l’émerveillement, convaincus que d’autres moments merveilleux nous attendaient :
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L’émerveillement qui était suscité dès notre arrivée à Λαύριο avait deux causes. La première, chronologiquement, était extrinsèque : c’était l’accueil, courtois et serviable, de l’entreprise HDM. La seconde cause était intrinsèque : elle venait des entrailles du Zeph, qui abritait le dévouement imprévisible du Capitaine. Mais les deux causes fonctionnaient sur le même mode, qui était la considération accordée à autrui.
La sollicitude à l’égard d’autrui est un des sujets majeurs de l’éthique.
Ainsi, l’escale à Λαύριο était une fête de l’éthique, dès les premiers instants !
L’environnement scriptural était d’accord avec notre émerveillement. Regardez ce qui était écrit sur le ferry qui nous tenait compagnie à bâbord :
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« Magic sea » !
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En français : « Mer magique ».
Ce ne sont pas les embruns qui rendent la mer magique, mais les belles manières qui font que l’expérience en mer devienne magique.
Sur le flanc visible, qui était le flanc droit, un dessin s’étirait pour relier la poupe et la proue.
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Manifestement, le profil aérodynamique était ostentatoire.
Était-ce une vague stylisée ?
L’extrémité effilée, qui se dirigeait vers l’inscription, ne semblait pas favoriser cette hypothèse.
Par contre, cette extrémité effilée faisait penser au bec d’un héron.
Nos chers lecteurs ont peut-être d’autres interprétations : le Zeph est preneur de toutes les hypothèses.
Le détail émerveillait, surtout quand il était nimbé de mystère.
Sans nous éloigner du quai d’amarrage et sans même savoir ce que Άλιμος nous réserverait, nous avions déjà le cœur en fête.
Le lendemain de notre arrivée, le ferry de la « Mer magique » a été remplacé par un autre :
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À la poupe, apparaissait l’inscription :
AKRITAS
LIMASSOL
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La ligne supérieure indiquait le nom de baptême du bateau : AKRITAS (en grec : ΑΚΡΙΤΑΣ, qui signifie : GARDE-FRONTIÈRE)
La ligne inférieure mentionnait le port d’attache : LIMASSOL, qui se trouvait à Chypre, dans la partie grecque de l’île.
Prenons un peu de recul et regardons le même endroit depuis l’entrée du port :
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Se reconnaissait, sans difficulté, à l’arrière-plan, l’inscription qui identifiait le ferry chypriote.
Sur le flanc droit, le nom de la compagnie était aussi indiqué : SALAMIS LINES.
La photo montre encore une partition de l’espace portuaire : la plaisance obtenait une concession à l’arrière-plan tandis que les barques de pêche occupaient le premier plan.
L’une d’elles portait un nom, qui était un titre prestigieux : ΚΑΠΕΤΑΝΙΣΣΑ, en lettres majuscules.
Avec des lettres minuscules : Καπετάνισσα. En français, il s’agit du féminin du substantif « Capitaine ».
L’hommage était donc rendu aux compétences de l’autre moitié de l’humanité, même au sujet du commandement au-dessus des flots.
Il est intéressant de remarquer que ce grade au féminin n’existe pas dans la langue française. Plus exactement, qu’il n’existe pas en un seul mot dans la langue française. Autrement dit, les Grecs sont plus égalitaires que les Français à ce sujet.
D’aucuns pourraient arguer que le vocable « capitainesse » existe bel et bien. En effet, mais il s’agit d’un adjectif et non d’un substantif. De surcroît, cet adjectif s’applique à un objet et non à un être humain, comme le montre cette citation empruntée à Montaigne, dans ses « Essais » : « Sa galère capitainesse fut arrêtée par un rémora. »
Mieux encore, le protocole de la marine française va jusqu’à publier explicitement cette recommandation : « On dit bien la galère capitainesse, mais on n’appelle pas une femme capitainesse, quoiqu’elle soit femme d’un capitaine ou qu’elle conduise des troupes. ». Le texte est tiré de l’ouvrage « Réflexions sur l’usage préſent de la Langue Française ou Remarques Nouvelles & Critiques touchant la politesse du Langage », rédigé par Nicolas Andry de Boisregard, en 1692.
Certes, cette recommandation sur les belles manières date du dix-septième siècle. Mais la mentalité française a-t-elle réellement évolué depuis ?
Voici ce que nous pouvons lire dans les colonnes du journal « Le Monde », dans une de ses parutions au XXIè siècle : « Une femme capitaine de navire est simplement appelée ‘capitaine de navire’. Le terme ‘capitaine’ est un titre neutre utilisé pour désigner la personne à la tête d'un navire, quel que soit son sexe. Qu'il s'agisse d'un homme ou d'une femme, son titre reste le même. 21 avr. 2022 »
La mention de l’unicité du terme désignant le grade, ou plutôt de l’impossibilité pour la grammaire de tenir compte de la physiologie, figure même de façon redondante dans les lignes du journal, comme pour marteler l’interdiction de faire une brèche dans la tradition langagière.
Tout ce contexte français ne fait que donner plus de mérite et plus de valeur à la manière de faire des Grecs, qui depuis des siècles, ont laissé la réalité biologique façonner le mot dans le propre corps de celui-ci.
L’émerveillement était indubitablement suscité par cette nuance grammaticale exposée aux yeux de tous.
N’avons-nous pas dit précédemment que l’éthique était en fête dans le Λαύριο du XXIè siècle ?
Le nom de baptême de la barque grecque, qui honorait le talent féminin, confirmait l’impression favorable née pendant les premiers instants à Λαύριο.
L’hommage public rendu au féminin était encore visible à travers cette silhouette sculptée dans la douceur et la délicatesse :
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Le regard interrogeait les sphères d’en haut. L’étirement du cou évoquait une âme en tension. La longue mèche de cheveux illustrait la coquetterie mais aussi le refus d’abdiquer.
Voici la sculpture dans son intégralité :
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Le féminin était aux aguets et attendait un dénouement.
Une plaque expliquait l’enjeu de la position :
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Voici ce qui y était écrit :
ΕΝΑΙ Η ΜΑΝΑ Η ΑΔΕΛΦΗ
Η ΣYΖΗΓΟΣ Η ΜΝΗΣΤΗ
ΤΟΥ ΜΑΚΡΟΝΗΣΙΩΤΗ
ΚΡΑΤΟΥΜΕΝΟΥ
ΠΟΥ ΑΤΕΝΙΖΕΙ ΤΟ ΝΗΣΙ
Littéralement :
ELLE EST LA MÈRE LA SŒUR
L’ÉPOUSE LA FIANCÉE
DE CELUI QUI À MAKRONISSOS
EST DÉTENU
ELLE CONTEMPLE L’ÎLE
Image de la douleur d’une blessée.
Image de l’espoir d’une résistante.
Image du courage d’une amoureuse.
Car l’île mentionnée à deux reprises dans le texte gravé, une première fois à la troisième ligne, à travers un nom propre, puis une seconde fois, à la dernière ligne, par un nom commun, était Μακρονήσος (transcription : Makronissos), tristement célèbre pour ses pulsions liberticides.
L’autre soi (en latin : alter ego) du masculin prenait la relève afin que tout ne sombre pas.
Dans la réalité, l’acte de résistance que le féminin accomplissait pour sauver la mémoire commune avait lieu tout naturellement. Il n’empêche que le fait de le dire, de le proclamer et de le célébrer était encore une autre manière d’avoir des égards, et donc de la reconnaissance, envers autrui.
L’hommage à la contribution du féminin était sincère, émouvant, précieux.
Ce geste éthique suscitait un grand émerveillement car il œuvrait en faveur de la justice.
Concrètement, dans les faits, Ʌαύριο s’organisait pour une meilleure justice sociale.
L’organisation urbaine de la ville portuaire suivait cette devise qu’énonçait la sagesse populaire française : « Ventre vide n’a pas d’oreille ».
Alors, pour que les discours des élus locaux ou nationaux soient entendus et perçus à leur juste valeur, il ne fallait pas que le ventre gargouille de faim ou de soif. En ayant à l’esprit cette relation de cause à effet, voici la toute première vision qui s’offrait à nous quand nous accédions au centre-ville depuis le port de plaisance :
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Il s’agissait d’un centre de ravitaillement, qui proposait des produits de la terre avec une grande qualité nutritionnelle, à des prix très, très raisonnables. Dans cette enseigne, le petit peuple pouvait se ravitailler à toute heure de la journée, pour manger à sa faim et boire à sa soif, sans aucunement se ruiner. Grâce à cette enseigne, les esprits indépendants aussi, pouvaient vivre en toute sérénité leur devise, car la sagesse grecque ne s’est pas mise en tête de les désavantager, économiquement.
Sur la gauche de la photo, ce magasin était voisin d’un autre bâtiment de grande utilité publique. Voici cet autre bâtiment, qui apparaissait avec l’ocre de sa façade :
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La fonction du bâtiment officiel était précisée par l’inscription en rouge foncé :
ΠΟΛΙΤΙΣΤΙΚΟ ΚΕΝΤΡΟ
ΤΟΥ ΔΗΜΟΥ
En français :
CENTRE CULTUREL
DE LA MUNICIPALITÉ
Au premier plan, apparaissaient trois silhouettes sombres. Il s’agissait de trois ouvriers de la mine. La sculpture évoquait les grandes espérances soulevées autrefois par les richesses minières enfouies dans le sol de Λαύριο.
Sur le côté Nord du socle des trois statues, qui était le côté principal, se présentait le texte suivant :
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ΣΤΟΥΣ ΜΕΤΑΛΛΩΡΥΧΟΥΣ ΤΟΥ ΛΑΥΡΕΙΟΥ
MEΣ’ΣΤΟ ΣΚΟΤΑΔI ΤΩΝ ΣΤΟΟΝ
ΜΟXOHΣAN ΓIA TH ΛAMΨH TOY METAΛΛOY
ΓYPEΨAN ENA KOMMATI OYPANO
AΠAITHΣAN TO ΦΩΣ THΣ ΔIKAIOΣYNHΣ
La municipalité a pensé au visiteur francophone qui ne maîtrisait ni la langue d’Homère, ni celle de Shakespeare et a fait écrire pour lui, sur le côté Est du socle, dans la langue de Molière, le texte équivalent. Voici donc la traduction officielle en français :
AUX MINEURS DU LAURION
DANS L’OBSCURITÉ DES GALERIES
ILS PEINÈRENT POUR L’ÉCLAT DE L’ARGENT
AVIDES DE LA LUMIÈRE DU JOUR
IMPATIENTS DE VOIR BRILLER LA JUSTICE
Deux remarques s’imposent au sujet de ce texte en français : l’une par rapport à la forme et l’autre par rapport au fond.
La forme, qui faisait appel à la langue de Molière, témoignait de la sollicitude pour le visiteur francophone, sollicitude qui n’apparaissait pas de façon aussi évidente, même au Musée Archéologique d’Athènes. Il était donc légitime de s’émerveiller devant cet autre manière qu’avait Λαύριο de prendre soin de l’altérité.
Quant au fond maintenant, il reliait explicitement la richesse métallifère à la prospérité de la justice. Ce lien de causalité était plus que surprenant : il était merveilleux. C’était donc encore légitime de s’émerveiller devant l’irruption de l’éthique là où ne régnait que le pouvoir, économique et politique. Et la justice dont parlait le texte des ouvriers de la mine n’était rien d’autre que la sollicitude à l’égard d’autrui, en faisant de celui-ci l’égal de soi-même, en droits.
Ainsi, il y avait une alliance entre l’agriculture, représentée par le centre de ravitaillement, et la culture, incarnée par le bâtiment ocre. Alliance qui avait pour but de vivifier la mémoire, rappelée par le groupe des trois statues.
Ce trio agriculture-culture-mémoire caractérisait le pôle Sud de la place centrale, qui était un rectangle s’étirant du Sud au Nord.
Existait-il un trio équivalent au pôle Nord ?
Au pôle Nord, l’agriculture était honorée par deux autres centres de ravitaillement, qui mettaient à la disposition du petit peuple une nourriture de qualité, pour des prix très modiques.
À proximité de cet accès à l’agriculture, se trouvait aussi l’accès à la culture, incarné par le Musée.
Cette proximité spatiale, qui n’était pas innocente, est illustrée par la photo suivante :
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À droite de la photo, apparaissait l’espace muséographique, si fier de la procession de ses acrotères sur le pourtour du toit. À gauche, et en arrière-plan, se voyait l’enseigne de l’un des deux centres de ravitaillement.
Quant au troisième élément du trio attendu, il se présentait aussi sous la forme d’une statue, qui était l’effigie d’un homme qui s’était beaucoup investi pour mettre en valeur les minerais enfouis dans le sol de Λαύριο. Jean-Baptiste Serpieri était le nom de l’homme. Et voici sa statue , qui dominait le côté Nord de la grand’place :
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Sur le côté Est du socle de la statue, la municipalité a fait graver, en français, ces mots de gratitude :
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JEAN BAPTISTE SERPIERI
D’UNE POUSSIÈRE DÉDAIGNÉE
IL A TIRÉ
L’ÉCLAT DU MÉTAL
ET LE PAIN DE L’OUVRIER
Le « pain de l’ouvrier » est la concrétisation la plus urgente de la justice sociale.
Ainsi, au pôle Nord de la grand’place, un autre trio agriculture-culture-mémoire répondait au trio du Sud.
Cette symétrie urbanistique était une très belle réussite.
Et qu’y avait-il entre ces deux pôles ? Ceci :
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Un jet d’eau, dont le classicisme faisait sa splendeur.
La danse de l’eau illustrait à merveille le bonheur du quotidien :
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Et ce bonheur du quotidien, si flagrant, n’était nullement réservé à une élite !
L’escale à Λαύριο nous a beaucoup émerveillés, car c’était une fête de l’éthique, dans le moindre détail, du début jusqu’à la fin.
Nous avons dit au revoir à Λαύριο avec des agapes qui célébraient notre émerveillement constant :
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Il s’agissait d’une moussaka revisitée, où le savoir-faire français se mariait avec la tradition grecque. Le savoir-faire français était celui d’un grand chef ayant exercé à Biarritz. De ce brillant artiste aux fourneaux, le mousse a appris la cuisine aux fruits. C’est pourquoi, dans cette moussaka revisitée, des cerises du terroir grec ont accompagné l’oignon rouge, l’aubergine et la courgette, toujours du terroir grec.
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Comme nous étions chanceux d’être émerveillés à ce point par Λαύριο ! Le principal motif de l’émerveillement était l’éthique, qui s’occupait, avec art et doigté, de l’altérité, proche ou lointaine, occasionnelle ou permanente.
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