Le jour même de notre débarquement à Λήμνος (transcription : Limnos), nous avons effectué une randonnée qui nous menait à cinq kilomètres au Sud-Est du port, vers un sanctuaire consacré à Marie, honorée par les insulaires sous le nom de Παναγιά Κακαβιώτισσα (transcription : Panayia Kakaviôtissa).
La randonnée est qualifiée de « fantastique » en se référant à la célèbre symphonie qui est créée par Hector Berlioz en 1830 et qui marque la naissance du Romantisme musical en France.
L’une des nouveautés introduites par la Symphonie fantastique est la présence d’une « idée fixe » qui se manifeste tout au long de l’œuvre pour procurer à celle-ci sa cohérence.
Dans le cas de la randonnée qui conduisait à la chapelle dédiée au culte marial, il y avait aussi une « idée fixe » qui accompagnait nos pas. La voici, bien en évidence dès le début du sentier :
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L’avez-vous trouvée ?
Elle se trouvait au premier plan. C’était l’or de la plante que les botanistes appellent euphorbe.
Quant à Berlioz, son « idée fixe » était l’éternel féminin, incarné par l’actrice irlandaise Harriet Smithson, dont il était tombé amoureux à travers le rôle d’Ophélie dans Hamlet de Shakespeare.
À l’arrière-plan, la roulotte, optimiste, nous encourageait dans notre ascension.
L’or de l’euphorbe embellissait le regard qui se retournait pour contempler le chemin déjà parcouru. Le même or donnait de l’attrait aux pas à venir :
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Heureux, le Capitaine gambadait à l’avant, tel un bouquetin.
L’« idée fixe » choisissait la première place dans les vues plongeantes sur le vallon :
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Elle concurrençait le rocher par ses propres érections, plus douces et plus sensuelles :
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Le panorama de la mer, qui s’ouvrait à l’Est, lui devait son charme irrésistible :
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Et jusqu’aux pieds du sanctuaire, elle accompagnait les dernières marches de l’ascension :
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La droite de la photo était occupée par un précipice. Le sanctuaire se trouvait à gauche, hors champ.
Dans l’œuvre de Berlioz, l’« idée fixe » traduisait un coup de foudre au théâtre.
Pour le mousse, l’or de l’euphorbe sur le chemin de la randonnée illustrait l’amour inconditionnel qu’il avait pour la Grèce.
Il existe donc un autre point commun entre les deux narrations, musicale pour Berlioz et littéraire pour le mousse : c’était la dimension autobiographique.
Ce miroir de soi contribuait au caractère romantique de chacune des deux créations.
Le début de la Symphonie fantastique chantait les moments de tendresse vécus en songe auprès de l’être aimé.
Notre randonnée fantastique avait aussi ses paysages d’harmonie et de joie.
La première harmonie se déployait tout naturellement avec la couleur de la chlorophylle :
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L’harmonie s’établissait encore immédiatement avec les porteurs des mêmes longueurs d’onde, au sens où l’entendaient les physiciens :
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La joie naissait du contraste :
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L’ajout de mauve dans le déploiement de l’or rendait le spectacle tonique et vivifiant.
Enchanté de participer au bal, le mauve ondulait de plaisir :
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La salle de bal était pleine de monde. La multitude des participants stimulait l’allégresse. Voici le vert qui donnait l’impulsion à la dynamique d’ensemble :
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Puis à son tour, le couple formé par l’or et le mauve a occupé le devant de la scène :
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Après avoir dépeint le bonheur rêvé, la Symphonie fantastique raconte la transformation du rêve en cauchemar à cause du manque de réciprocité.
Comme dans l’œuvre de Berlioz, la randonnée a fait apparaître des formes cauchemardesques.
Voici un crâne avec les globes oculaires et la cavité nasale bien béants :
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Et voici une calotte crânienne qui avait subi une perforation :
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Ces apparitions macabres sur le sentier de randonnée faisaient écho à la « Marche au supplice » dans la Symphonie fantastique.
Quant au cortège funèbre qui clôt la Symphonie fantastique, il fait usage de la difformité et du grotesque.
Nous avons retrouvé le thème de la difformité dans ce sphinx disgracieux :
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L’arrière-train était allongé à l’excès et ressemblait à l’abdomen d’une fourmi. Quant à la tête, elle avait sur la face deux cavités énormes qui faisaient penser au visage d’une chouette.
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La difformité choque et effraie. Le grotesque aussi, met mal à l’aise.
Découvert en randonnée, ce rictus intriguait beaucoup :
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En définitive, il n’allégeait pas la souffrance mais l’augmentait.
D’autres bouches semblaient faire du malheur une fête :
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Leur manifestation en cohorte augmentait le vacarme de leur grotesque.
De nombreuses analogies existaient entre la Symphonie fantastique et la randonnée. Malgré cela, la seconde n’était pas un simple calque de la première, à cause d’une chose, qui était essentielle : c’était le goût final.
En effet, la Symphonie fantastique avait la beauté d’un chant de la détresse tandis que la randonnée était un splendide voyage sur la terre d’un amour partagé.
Entre le mousse et la Grèce, l’affection est réciproque. Malheureusement pour Berlioz, quand il a composé en 1830 sa Symphonie fantastique, le coup de foudre qu’il avait pour l’actrice irlandaise ne bénéficiait nullement de la réciprocité.
Dans ce cas, quel était le sens de tout ce qui, sur le chemin de la randonnée, semblait rappeler la « Marche au supplice » et le cortège funèbre berlioziens ?
Cette correspondance avait un rôle prophylactique : elle prévenait que la réciprocité et les bienfaits qui en découleraient n’étaient pas automatiques.
Pour la randonnée, la clémence des divinités a ajouté à l’adjectif « fantastique » un sens autre que le sens berliozien : celui de merveilleux !
Jugez-en par vous-mêmes !
Dans le domaine du réel, voici les formes de vie qui nous ont tenu compagnie au cours de notre marche :
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Ces silhouettes ingénues nous offraient le visage non déformé de la paix pastorale.
Sur la photo, le regard de l’ocre s’aventurait plus que celui de l’albâtre en notre direction. C’était sur le chemin de l’aller.
Sur le chemin du retour, c’était l’albâtre qui se montrait davantage :
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Cependant rien n’était difforme. Rien n’était tourmenté. La même paix pastorale était encore montrée, celle qui caractérisait l’héritage de la Grèce millénaire.
L’ambiance de la paix n’a pas changé entre l’aller et le retour. Elle était exprimée avec une évolution dans la distribution des rôles de protagonistes. Cette variation formelle pourrait correspondre à la manière dont Berlioz enrichit les timbres dans son écriture orchestrale.
Quant au domaine de l’imaginaire, la roche proposait aussi des visions qui stimulaient l’esprit d’analyse, mais sans aucun recours à des facteurs anxiogènes.
Voici l’une de ces visions, qui s’est déployée au sommet de la montée :
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La photo montre le profil gauche de deux vaisseaux du désert, reconnaissables à leurs cous allongés. Celui de devant était même en train de fléchir les pattes antérieures pour que l’on puisse monter sur son dos.
Au sujet du dos, il apparaissait mieux dans cette vue plus élargie :
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Il s’agissait donc de dromadaires avec une seule bosse et non de chameaux qui en posséderaient deux.
La photo montre encore le sanctuaire qui était délimité par une enceinte blanchie à la chaux.
La silhouette des dromadaires était une invitation au voyage. La vision n’avait rien ni de déprimant, ni de morbide. Au contraire, elle était engageante et optimiste. Le voyage qu’elle suggérait était un voyage par voie terrestre. Nous y voyions donc un message de succès adressé spécialement à la roulotte.
Le chemin du retour, qui a commencé avec le spectacle des dromadaires, s’est terminé avec une autre vision tout aussi stimulante. Voici la vision qui est venue clore la randonnée :
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Il s’agissait d’une tête léonine.
Symbole de justice, le roi des animaux nous disait au revoir.
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Nous y voyions une exhortation à donner du sens à notre bohème en nous souciant sans cesse de l’équité.
Un immense bonheur envahissait le mousse pendant qu’il contemplait la silhouette du lion prophétique :
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La randonnée était vraiment « fantastique » parce qu’elle était édifiante
La satisfaction de l’esprit nous a donné la force pour prendre soin de l’équilibre diététique malgré un emploi du temps exténuant.
L’asperge et l’oignon rouge, qui avaient pour mission d’agrémenter la fricassée de poulet, étaient servis bien al dente :
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Des fraises bien savoureuses, qui provenaient du jardin tout proche, ont contribué à donner un goût exquis à notre première journée à Λήμνος.
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L’aventure de la Bohème à Λήμνος nous a enchantés dès le début grâce à la randonnée fantastique. Serions-nous en train de gagner le pari du printemps égéen avec la roulotte ?
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