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Nous avons donc quitté le continent pour rejoindre les îles proches du Bosphore, en commençant par Λήμνος (transcription : Limnos), qui était la plus septentrionale de ces îles.

Le port d’embarquement était Καβάλα (transcription : Kavala).

Voici l’entrée de la baie de Καβάλα :

La photo a été faite le jour de l’embarquement, en regardant vers le Nord-Ouest, à partir d’une colline qui dominait le port.

Le bulletin météo avait annoncé un temps maussade, voir même pluvieux. Mais les divinités ont créé la surprise en faisant émerger des éclaircies superbes.

En se rapprochant des structures portuaires, on obtenait la vue suivante :

À l’arrière-plan, la jetée qui servait de brise-lames traversait la photo de part en part. L’Ouest se trouvait à gauche. L’Est était donc à droite.

Faisons glisser le regard un peu plus à l’Est encore. Voici la nouvelle perspective :

On se rapprochait davantage du départ du brise-lames. Et justement à cet endroit, on pouvait apercevoir la silhouette de la roulotte.

De l’autre côté de la jetée, donc sur la face septentrionale de celle-ci, un quai transversal abritait les bureaux qui géraient l’embarquement.

Le pas alerte, nous y sommes rendus pour retirer les billets réservés l’avant-veille sur internet.

La façade du bâtiment administratif a fait sursauter le mousse de joie à cause des inscriptions qui y figuraient. Voici celles qui étaient destinées aux enfants du pays :

La première ligne : ΛΙΜΕΝΑΣ ΚΑΒΑΛΑΣ était écrite en script et signifiait : PORT DE KAVALA.

La seconde ligne : ΑΠ. ΠΑΥΛΟC était écrite en cursif et signifiait AP[ÔTRE] PAUL

La calligraphie de la seconde ligne et l’utilisation de la graphie « C », qui se substituait à la forme laïque « Σ » (en français : S, pour la transcription PAVLOS) avaient pour but d’introduire la dimension du sacré.

Pour la communication internationale, les autorités locales ont donné immédiatement la traduction. Voici donc le texte destiné au voyageur qui ne maîtrise pas la langue d’Homère :

La signification du texte rendu en anglais était conforme à celle exprimée en grec, mais la graphie dans la langue de Shakespeare a court-circuité la dimension sacrée qui était bien mise en évidence par la langue d’Homère.

Malgré cette infidélité dans la traduction, le mousse a sursauté de joie parce qu’il trouvait là la proclamation officielle que le port où il allait embarquer était jadis la porte par laquelle la Bonne Nouvelle venue de Judée avait pénétré pour la première fois dans le continent européen, grâce à l’œuvre missionnaire de l’apôtre Paul.

En effet, voici le récit qu’en fait Luc dans les Actes des Apôtres :

Ἀναχθέντες οὖν ἀπὸ τὴς Τρῳάδος εὐθυδρομήσαμεν εἰς Σαμοθρᾴκην τῇ τε ἐπιούσῃ εἰς Νεάπολιν

Βιβλίο των Πράξεων των Αποστόλων. Κεφάλαιο ις’. Στίχος ια’

 

En français

Étant partis de Troas, nous fîmes voile directement vers la Samothrace, et le lendemain nous débarquâmes à Néapolis.

Livre des Actes des Apôtres. Chapitre 16. Verset 11

 

Dans l’Antiquité, Καβάλα s’appelait Νεάπολις (transcription : Néapolis), et ce jusqu’au VIIè siècle.

L’apôtre Paul est arrivé à Νεάπολις (la Καβάλα de l’Antiquité) en l’an 49 de notre ère.

En quelque sorte, nous avons commencé notre périple égéen là où l’évangélisation de l’Europe avait commencé. Nous voyions dans cette coïncidence un présage très favorable : elle nous annonçait que notre projet serait préservé du piège de la futilité.

Le premier guichet auquel le Capitaine s’est présenté affichait en lettres rouges notre destination : ΛΗΜΝΟΣ (transcription : LIMNOS).

Au-dessus, un autre écran digital faisait défiler, en bleu, les noms des îles desservies par le ferry. Au moment de la photo, commençait à venir AΓ. ΕΥΣΤΡΑΤΙΟΣ (transcription : AYIOS EVSTRATIOS), qui était la halte immédiatement après la nôtre. Le terminus était LE PIRÉE.

Avec beaucoup d’amabilité, le personnel administratif a vérifié la validité de notre réservation. Puis il nous a orientés vers un guichet voisin pour l’impression des documents qui permettraient de monter à bord du ferry.

Voici donc le Capitaine au second guichet, en attendant la délivrance de la carte d’embarquement :

La photo ne montre pas le Capitaine en face de l’hôtesse, mais dans une position décalée, pour mieux atteindre par le regard quelque chose qui se trouvait derrière celle-ci. Malgré la superposition des reflets, l’objet qui avait retenu l’attention du Capitaine était reconnaissable à son corps allongé, de couleur beige.

Voici l’objet qui a tant fasciné :

Il s’agissait de la maquette d’une galère byzantine.

L’œil vigilant du Capitaine a déniché un bel objet d’art, qui avait un lien direct avec la mer, l’Histoire et la Grèce.

Extrêmement serviable, l’hôtesse nous a laissé tout le temps nécessaire pour contempler la maquette et photographier celle-ci.

Loin d’être ennuyeuses ou stériles, les démarches administratives nous ont enrichis, humainement et intellectuellement.

Grâce à l’entrain suscité par la gentillesse du personnel d’accueil, les préliminaires de la traversée étaient comme illuminés par des rayons de soleil.

L’hôtesse nous a informés que le ferry entrerait dans le port à 18h30.

Nous avons mis à profit le temps de l’attente pour mieux connaître la cité portuaire.

Une fois de plus, le mousse s’est fié, non sans raison, à l’inspiration du Capitaine.

Son exploration du quartier de la Forteresse ressemblait à une conversation à bâtons rompus. En dépit de cette apparence décousue, deux pépites ont surgi. Voici la première :

Il s’agissait d’un escalier, où chaque marche avait une couleur différente. La douceur des teintes affectionnait le bas tandis que l’intensité des tons préférait le haut. Le voyage chromatique rendait le pas léger et mettait le cœur en fête.

L’art métamorphosait tout en jardin fleuri :

Même la cuvette WC et son réservoir étaient revêtus de motifs floraux toniques et audacieux.

Nous prenions cette découverte picturale pour une vive exhortation à toujours garder les sens en éveil afin de savourer l’enchantement de chaque instant :

Après la scénographie des couleurs, l’itinéraire buissonnier du Capitaine nous a apporté une autre belle surprise. Voici cette seconde surprise :

L’aqueduc, si séduisant par son harmonie, évoquait l’époque byzantine. La cité portuaire du XXI è siècle restait fidèle à l’héritage de Byzance en exhibant devant l’aqueduc le panneau de la mémoire. Voici ce panneau :

Le panneau disait que nous étions à quatre-cent-soixante kilomètres de Constantinople.

Mais Constantinople n’était-elle pas tombée en 1453 entre les mains du sultan ottoman

محمد ثانى ( en français : Mehmed II ) ?

Effectivement, depuis 1453, non seulement Constantinople mais toute l’Anatolie se retrouvaient entre les mains de l’Ottoman.

Mais la mémoire grecque continue à croire que la célèbre cité du Bosphore appartient encore aux Grecs. C’est pourquoi l’appellation donnée par l’actuel occupant de l’Anatolie n’est pas utilisée.

Nous aussi, nous sommes fans de l’héritage byzantin. D’où le selfie devant le panneau de la Résistance grecque :

Grâce à l’inspiration du Capitaine, le prélude de l’embarquement n’était pas un temps stérile, mais fécond.

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La perspective de la traversée suscitait une émotion que nous avons convertie en nouvelle ressource destinée à notre édification.

Si nous avons pris soin de la nourriture de l’esprit, nous avons aussi choyé la nourriture pour le soma.

La traversée ne devait pas interrompre notre rituel de vitamines.

L’oignon rouge, consommé cru, participait activement à la fête de la vue et de la diététique :

L’élément de base de l’assiette de crudités restait le chou grec, taillé en lanières frisées :

Pour le dressage, le mousse a préféré mettre en valeur des formes circulaires plutôt que d’amonceler des dés cubiques :

Confiant dans la mise en œuvre du principe de l’autonomie par le mousse, le Capitaine affichait sa satisfaction avant même la dégustation :

La photo montre l’éclairage au-dessus de la table. En effet, la lampe venait d’être allumée. Car à l’extérieur, le soleil s’apprêtait à disparaître derrière la ligne des crêtes :

Patiente, la roulotte restait adossée à la face méridionale du brise-lames.

L’actuelle patience de la roulotte ne relevait pas de l’éthique mais du pragmatisme. En effet, comme nous devions descendre du ferry à la première halte, nous étions contraints d’être les derniers à entrer dans le garage pour pouvoir être les premiers à en sortir. Par conséquent, cela n’aurait servi à rien de se ruer vers la file d’attente devant le ferry.

Celui a fini par se présenter à l’entrée de la baie :

Le ferry était à l’heure !

Le voici qui se dirigeait fièrement vers l’extrémité occidentale du brise-lames :

Une heure après son apparition à l’entrée de la baie, le voici qui nous regardait par-dessus le brise-lames :

La photo montre les reflets que se partageaient les lampadaires municipaux et le ferry dans les flaques d’eau qui se trouvaient devant certains véhicules.

Cette eau, qui venait du ciel et non de la mer, soulevait deux questions.

La première question concernait la fiabilité des bulletins météo qui annonçaient un temps pluvieux sur plusieurs jours d’affilée.

La seconde question avait trait au caractère opportun de notre visite de Λήμνος au cours des prochains jours, Tout simplement parce que le printemps dont nous avions rêvé pour notre retour sur l’île et qui avait été l’élément déclencheur de l’acquisition de la roulotte, était un printemps radieux, et non un printemps terni par des conditions météo maussades.

Ainsi, nous nous préparions à embarquer en dépit du doute, et même, en dépit d’une éventuelle déception.

Par conséquent, l’émotion de la traversée était double : à la joie de revenir chez nous, se mêlait le suspense de la réalité climatique.

C’est dans ce contexte que le Capitaine a déclaré que la traversée vers Λήμνος était « un défi ».

Courageusement, nous avons relevé ce défi.

Une demi-heure avant l’heure officielle du départ du ferry, nous sommes passés devant l’enseigne lumineuse qui rappelait le voyage missionnaire de l’apôtre Paul :

Encore quelques minutes, et nous nous sommes retrouvés dans le ventre du ferry.

Avant de sortir du garage et d’accéder aux espaces de détente pour les passagers, le Capitaine a montré au mousse le dispositif de sécurisation des emplacements pour les poids lourds :

La solidité du système de rétention évoquait celle de l’espérance que nous nourrissions à l’égard de Λήμνος.

L’architecture du ferry était composée d’un empilement de neuf ponts, numérotés par ordre croissant de bas en haut :

Sur la coupe longitudinale, la passerelle qui reliait le quai du port et l’intérieur du ferry donnait un accès direct au pont 3.

La roulotte était garée au pont 3.

Faisant confiance à l’inspiration du Capitaine, le mousse a emboîté le pas à celui-ci dès la sortie de la roulotte.

En remontant toujours à la verticale, nous avons fini par trouver de l’air respirable, trois étages plus haut. À ce moment-là, nous étions exactement au point orange qui figurait sur ce plan accroché au mur.

Et dans la réalité, voilà ce que donnait ce bout du sixième étage :

La première chose qui sautait aux yeux était la présence de lamelles verticales suspendues au plafond et colorées partiellement par une lumière orange. Le dispositif lumineux faisait penser aux branchies d’un poisson fraîchement pêché. Il évoquait donc une belle vitalité.

D’après la nomenclature qui figurait sur le plan mural, ce lieu de détente était appelé Salon de l’Atrium. Nous nous sommes rendus compte, bien après, que c’était l’un des Salons les plus luxueux du ferry. Le hasard a fait que le premier Salon découvert chronologiquement était aussi l’un des premiers dans le palmarès de l’esthétique. À présent, nos chers lecteurs comprennent pourquoi le mousse s’est fié sans hésitation au flair du Capitaine.

Après l’émerveillement du premier regard, le mousse a fait une autre photo pour montrer d’où il venait. Voici le regard en arrière :

L’éloignement rétrécissait progressivement les lamelles et transformait l’anneau de branchies en queue de comète. Sous la pointe effilée, se trouvait la porte d’accès, que nous avions empruntée en venant du garage.

Si maintenant nous revivons l’épanouissement du faisceau incurvé, en venant du garage et en nous dirigeant vers le bar du Salon de l’Atrium, il y a un effet « Waoh ! » incontestable.

Un nouvel élément venait de se greffer à l’émotion de la traversée : l’émerveillement.

Le charme irrésistible de l’Atrium provenait de son univers de courbes.

Au-dessus de l’anneau des branchies, il y avait d’autres lignes courbes et d’autres surfaces courbes :

À l’arrière-plan, se profilait au plafond un objet à symétrie radiale.

Voici ce lustre qui s’épanouissait comme une marguerite à trente-six pétales :

Nos chers lecteurs connaissent le penchant du mousse pour les métaphores empruntées à la botanique. Mais dans le cas présent, l’image des branchies l’incitait vivement à voir dans ce lustre sommital l’œil d’un poisson qui venait nous fixer du regard, de derrière la vitre de l’aquarium.

Justement, la paroi réfléchissante du bar ajoutait un deuxième œil à la composition. Et voici le poisson qui nous regardait fixement avec ses deux yeux grand ouverts :

Choyés par un décor onirique, nous avons trouvé la traversée très agréable.

Même sur les flots, l’aventure de la Bohème a continué à nous réserver de très belles surprises.

Puis est venue l’heure du débarquement.

Nous avons dit au revoir au Salon de l’Atrium :

Puis nous avons pris l’escalier pour arriver à l’étage inférieur, qui était le pont 5.

Le plan suivant indiquait notre position à ce moment-là :

Il montrait aussi que nous étions dans une impasse. Car de là où nous étions, il n’existait aucune voie pour piétons, qui mènerait jusqu’au pont 3, deux étages au-dessous, là où se trouvait la roulotte.

De l’adrénaline commençait à être secrétée dans notre organisme.

Le stress, inconnu depuis l’embarquement à Καβάλα, devenait maintenant la quatrième composante de l’émotion de la traversée.

Le mousse a suggéré au Capitaine de solliciter l’aide des techniciens qui s’affairaient au pont 5. L’un d’eux nous a montré l’accès qui était normalement réservé aux véhicules, mais que nous étions autorisés à emprunter exceptionnellement :

Finalement, après maintes contorsions, nous avons retrouvé la roulotte :

Et voici l’un des derniers instants à l’intérieur du ventre du ferry :

Tout de suite à gauche des deux véhicules qui étaient devant notre pare-brise, l’air vivifiant de Λήμνος nous attendait.

À ce moment, un immense bonheur nous envahissait. C’était le bonheur de rentrer chez soi.

La traversée trouvait son accomplissement dans une émotion exquise, viscérale et expansive.

À la sortie du ferry, la roulotte a choisi d’aller se garer sur le parking du port :

C’était un lieu calme, dans tous les sens du terme.

Nous étions confiants qu’aucune tracasserie ne viendrait troubler notre paix. Et les choses se sont effectivement passées de cette manière.

Nous avons bien dit que nous n’étions ennuyés par aucune sorte de tracasserie, y compris celle de devoir sortir le porte-monnaie pour payer l’air iodé et le soleil, qui normalement étaient offerts par l’hospitalité grecque.

Finalement, nous avons eu notre liberté au meilleur coût. Et le meilleur coût, c’était le coût zéro !,

La liberté, ce n’était pas la possibilité de mépriser la bienséance : c’était plutôt l’alchimie entre le libre arbitre et la bienséance.

Voici le spectacle nocturne que la roulotte avait désormais devant son museau :

À gauche de la photo, c’était le phare rouge du port de plaisance. À l’arrière-plan, le dernier lampadaire à droite indiquait l’emplacement où avait eu lieu notre débarquement de tout à l’heure.

Voyez-vous l’incroyable sérénité des lieux ? Et tout cela était offert, gratuitement, à n’importe quel voyageur !

Voici ce qu’il y avait à l’arrière de la roulotte :

Au premier plan, le bateau de couleur orangée était celui des gardes-côtes. Nous n’avions plus besoin d’eux pour savoir si nous pouvions nous amarrer en « along side », et non en épi. Nous n’avions plus besoin d’eux pour comptabiliser nos jours de présence, moyennant une taxe portuaire.

De toutes ces contraintes administratives, la roulotte nous affranchissait complètement, en toute légalité.

À l’arrière-plan, l’hôtel le plus ostentatoire du port laissait ses lumières allumées toute la nuit.

Le nom de l’hôtel était celui de l’île, transcrit avec des voyelles prononcées à l’antique. En d’autres temps, nous aurions regardé l’enseigne avec envie. Mais maintenant qu’un lit bien douillet nous attend chaque soir dans la roulotte, et surtout la nuit du débarquement à Λήμνος, nous savourons notre précieuse indépendance en matière de repos nocturne.

L'aventure de la Bohème entre Καβάλα et Λήμνος nous a procuré une émotion inoubliable pendant la traversée.

La traversée n’était pas une banale formalité. C’était une chouette félicité !

 

Tags : Aventure, Bohème, Καβάλα, Λήμνος, Actes 16:11, Constantinople, محمد ثانى , liberté, hospitalité

Tag(s) : #2025 LA ROULOTTE ITALIE GRECE TURQUIE
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