• Le souvenir des premiers balbutiements

    Au temps où le Zeph balbutiait ses premiers mots sur la flottabilité et l’étanchéité, nous lui avons appris à chérir la piété, la solidarité et le lien social.

    La piété serait un signe d’humilité et de sagesse du nouvel arrivant qui faisait son entrée dans le monde des embruns, régi par des lois immémoriales et récurrentes.

    Le Zeph n’avait pas l’intention de pratiquer le discours haché des amusements. Son ambition était de construire une histoire cohérente grâce à des valeurs pérennes.

    Le premier devoir était donc de solliciter la clémence des divinités pour la nouvelle identité administrative, technique et morale qui définissait désormais l’Océanis 393, jadis surnommé « Chloé » à Juan-les-Pins.

    Le capitaine aurait voulu que le Zeph soit complètement au bout d’un ponton pour la cérémonie de présentation aux forces du cosmos. Nous avons failli avoir la place rêvée. Hélas, à coup de culot et de rhétorique, on nous en a délogés. « On », c’est-à-dire des gens de passage, qui sont venus après nous, mais qui avaient un cœur de pirate et des crochets acérés aux mains. Devant leur tactique très au point, nous avons dû battre en retraite et nous replier sur une position moins prestigieuse.

    Certes, physiquement, l’emplacement de substitution a quelque peu diminué notre champ de vision. Mais psychologiquement et moralement, il n’a pas du tout affecté notre entrain et notre enthousiasme, car le moment, plus que l’espace, méritait notre attention.

    Comment se rend-on   aux libations ?

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    On y va avec l’allégresse dans le cœur, la souplesse dans les jambes et la dextérité dans les mains.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Le devoir de piété n’est pas à prendre à la légère.

    Scrupuleusement, nous avons respecté le principe de préséance.

    Le breuvage de la fête était servi aux divinités avant d’être disponible pour les mortels.

    La solennité de l’instant n’excluait ni la bonne humeur, ni l’allégresse.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Stabilisée par des cordages enroulés, l’offrande de la piété resterait à la proue, sans discontinuer jusqu’au lendemain, pour demander que la clémence des divinités soit accordée de jour comme de nuit.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Toute la coque, de la proue jusqu’à la poupe, aspirait à être l’objet de la bienveillance des divinités. L’avant du bateau a été protégé par une libation. C’est maintenant le tour de l’arrière de faire monter sa prière avec le parfum des roses.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    S’adresser aux divinités au nom du Zeph était un privilège que le mousse n’a pas refusé.

    En même temps que les pétales de roses, il leur a dédié ces mots :

    « Ô toi Égée, et vous ses sœurs à l’occident, prenez soin de Zéphyros le Second, comme vous avez pris soin de Zéphyros le Premier.

    Soyez clémentes et hospitalières !

    Jadis, vous avez laissé Ulysse retrouver les siens. Je vous en supplie, laissez aussi Zéphyros le Second retrouver les siens.

    Après le breuvage de ΔιόνυσοςΔΙΟΝΥΣΟΣ, puissent ces pétales de rose faire luire votre bénédiction sur la supplique du veilleur ! »

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Éole, non sans l’aval de l’Olympe, a éternué au milieu du discours, ce qui a provoqué un joyeux affolement parmi l’auditoire des humains. Le Zeph y a vu le présage de l’assentiment des divinités.

    Puis est venu notre tour de faire plaisir à nos papilles de mortels.

    Combien étions-nous ?

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Il y avait le capitaine avec sa chemise aux couleurs de Van Gogh. À la barre, c’était le conseiller technique, en chemise blanche. Son regard, qui suivait une diagonale descendante, menait vers une manche relevée, qui appartenait à la marraine du Zeph. Étaient présents deux disciples dΑσκληπιός – ΑΣΚΛΗΠΙΟΣ, extrêmement remarquables. L’un, par l’acuité de son flair, que semblait évoquer la silhouette du requin gris sur le tee-shirt. Et l’autre, par la douceur de son approche, qui s’accordait à merveille avec la couleur de la chlorophylle. Il y avait aussi deux jeunes postulants, qui voudraient servir la cause d’Ασκληπιός – ΑΣΚΛΗΠΙΟΣ. L’un portait un tee-shirt rose, et l’autre avait des habits décorés de fleurs mauves. Le mousse, lui, soutenait le regard du capitaine.

    Nous étions donc huit.

    La mise en bouche s’est faite avec le croustillant des raviolis farcis.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Le soja et la menthe apportaient la délicieuse fraîcheur de la terre nourricière.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    On apprenait au Zeph à bien accueillir les invités, à bien les choyer.

    Il bénéficiait d’une pédagogie par l’exemple et pas seulement par le discours

    Nous lui donnions à voir des modèles concrets de dévouement spontané, qui, en l’occurrence, étaient les deux candidats très désireux d’embrasser la vocation de disciple d’Ασκληπιός – ΑΣΚΛΗΠΙΟΣ. Certes, un jury statuerait sur leurs compétences techniques et professionnelles. Mais déjà, ils avaient la disposition de cœur pour s’engager dans une voie qui demanderait serviabilité et abnégation.

    Le plat de résistance était un riz qui s’inspirait du pilaf des Hellènes. Il était rissolé avec des carottes et des poivrons. Des lamelles de porc caramélisé à l’ail et des tranches d’ananas au gingembre complétaient l’accompagnement.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Certes, l’usage des fonctionnalités du nouvel espace cuisine était dans ses premiers balbutiements. Mais pour cette journée exceptionnelle, le service à table ne laissait nullement à désirer, ni quantitativement, ni qualitativement. Car la langue de la générosité ne s’acquiert pas dans l’hésitation, non plus par gradation. La langue de la générosité est une langue qui se parle avec une maîtrise totale, dès les premiers instants. La générosité ne s’exprime pas par des balbutiements, elle n’existe que dans sa plénitude.

    À maintes reprises, le Zeph a subi de très fortes pressions pour que les agapes se déroulent chez Joséphine, le restaurant attitré de Port Napoléon. Logé par l’empereur et nourri par l’impératrice : il faut avouer que la formule est fort séduisante. Cependant, le mot français « agapes » vient de la racine grecque αγάπη – ΑΓΑΠΗ, qui signifie « amour ». La table de Joséphine n’était pas une table d’amour, mais seulement un instrument du commerce, une location qui était concédée moyennant des espèces sonnantes et trébuchantes. Le Zeph, lui, offrait à ses invités la table de l’abondance, qui était aussi la table de la gratuité : une authentique table d’amour ! Les mots « autonomie » et « générosité » n’ont pas été balbutiés par le Zeph : il les a chantés avec une voix pleine d’assurance et de fierté.

    Pour les agapes du crépuscule, la table évoquait l’architecture d’un bateau. Le dressage privilégiait deux éléments sur le pont : le mât, qui incarnait la résistance face aux flots mugissants, et la lumière à l’avant, qui symbolisait la lucidité du capitaine.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    La κόρη – ΚΟΡΗ ramenée du Musée Archéologique de Rhodes servait de mât. Son sourire, doux et gracieux, disait en même temps la coquetterie et la bienveillance.

    Le même sourire était esquissé par la marraine du Zeph, qui s’appliquait à distribuer les fruits de l’arbre cher à Αθηνά – ΑΘΗΝΑ.

    Au retour de son voyage initiatique, le Zeph a appris qu’il avait deux nouveaux cousins, domiciliés tous les deux en Bretagne. L’un était voileux. L’autre, pas du tout, par méfiance à l’égard des caprices d’Éole.

    Par empathie, le Zeph a sollicité la clémence des divinités pour les deux cousins, quel que soit le mode de propulsion. À chaque fois, c’était le Zeph qui se chargeait personnellement de l’ex-voto.

    L’offrande réalisée au nom du cousin voileux a été présentée à Port-la-Forêt, que connaissent bien maints héros du Vendée Globe.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Le cousin était amarré au bout du ponton le plus septentrional.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Le soleil était au rendez-vous. Tout le monde était content de la cérémonie, brève mais bien plaisante.

    Le Zeph aurait été impardonnable s’il avait oublié le cousin abreuvé d’hydrocarbures. Par temps clair, celui-ci se postait dans l’anse de Pouldohan pour scruter l’horizon. Et quand le cousin voulait se faire une beauté, il rejoignait le salon de remise en forme, situé dans le Minaouët, à cinq kilomètres au nord de l’anse de Pouldohan.

    L’ex-voto apporté par le Zeph était une surprise pour le cousin.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    L’offrande installait la coque dans le cosmos et resserrait les liens de la fraternité.

     

    Le souvenir des premiers balbutiements

     

    Bel instant de communion, dans un même élan de piété !

    Le Zeph se réjouit de s’être montré solidaire des premiers balbutiements de ses cousins bretons.

    Comme dans la genèse d’un fœtus, ce qui est essentiel apparaît en premier. Dès les premiers balbutiements du Zeph, l’éthique et non la performance constituait sa raison d’être. Depuis, son histoire n’en est que plus féconde et captivante.

    Avant de balbutier les noms des ports de la Ligurie, de la Campanie, de l’archipel ionien et du Péloponnèse, le Zeph a pratiqué avec aisance la langue de l’hospitalité. Avec le goût de l’autre, nous lui avons inculqué le goût de la Grèce et le goût de l’Orient.

    Le souvenir des premiers balbutiements du Zeph est le souvenir d’une joie saine, communicative, édifiante.


  • Commentaires

    1
    Fifi
    Mardi 16 Avril à 20:06

    Merci pour les bons souvenirs!

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