• Le rêve d'Icare

    Le rêve d’Icare est un rêve qui a mal tourné à cause de l’échec d’une performance. Mais à l’origine de la conquête spatiale, qui s’est terminée en catastrophe, il y avait une autre conquête, voulue et organisée par son père Dédale : la conquête de la liberté.

    En effet, Dédale qui était l’architecte du Labyrinthe en Crète, a instruit Ariane, qui a ensuite aidé Thésée. Furieux, le roi de Crète a rendu Dédale responsable de la fuite des deux amants et a enfermé l’architecte dans le Labyrinthe que celui-ci avait lui-même construit. Connu pour son esprit ingénieux, Dédale a tout naturellement cherché à satisfaire son désir de liberté et celui de son fils Icare, car le père et le fils partageaient le même enfermement.

    Rêve de liberté : rêve fort légitime, exaltant même.

    Sans le rêve de Dédale, le rêve d’Icare n’aurait pas germé.

    Malgré l’écart temporel entre les deux émergences, le rêve de Dédale et celui d’Icare étaient-ils de même nature ?

    Le père précédait le fils dans la volonté et le savoir-faire, dans la décision et dans la mise en œuvre.

    Dédale voyait l’issue dans la mobilité du fluide qu’était l’air. Et son esprit ingénieux a combiné la propulsion dans l’air et la propulsion grâce à l’air.

    Ainsi, d’après Pausanias, Dédale a inventé la voile en Grèce pour renforcer la force motrice des rames. Conjuguer une ressource naturelle et l’énergie musculaire des rameurs : quelle brillante idée !

    Voile pliée et voile déployée, au ponton G réservé aux visiteurs à Port Napoléon :

     

    Le rêve d'Icare

     

    Le génie de Dédale était dans le passage d’un état à l’autre. Exhiber la tension maximale sur la surface du textile pour prendre appui sur le souffle d’Éole. Faire de la membrane de lin l’interface qui assure la propulsion au-dessus des flots, et donner ainsi des ailes au bateau.

     

    Le rêve d'Icare

     

    En parlant de la légèreté et de la célérité d’une nef, la langue française utilise bien l’expression : « voler sur l’eau ». Avec quelles ailes une telle nef vole-t-elle ? Avec les ailes que lui a procurées le génie de Dédale, l’Architecte du Labyrinthe en Crète.

    Pausanias dit encore que Dédale et Icare se sont enfuis de la Crète par la mer, chacun avec son propre vaisseau :

    Ἡνίκα γὰρ ἔφευγεν ἐκ Κρήτης, πλοῖα οὐ μεγάλα αὑτῷ καὶ τῷ παιδὶ Ἰκάρῳ ποιησάμενος, πρὸς δὲ καὶ ταῖς ναυσίν (ὃ μή πω τοῖς τότε ἐξεύρητο) ἱστία ἐπιτεχνησάμενος, ὡς τοῦ Μίνω ναυτικοῦ τὴν εἰρεσίαν φθάνοιεν ἐπιφόρῳ τῷ ἀνέμῳ χρώμενοι, τότε αὐτὸς μὲν σώζεται Δαίδαλος·

    ΠΑΥΣΑΝΙΟΥ ΕΛΛΑΔΟΣ ΠΕΡΙΗΓΗΣΕΩΣ

    ΒΟΙΩΤΙΚΑ Α.

    ΚΕΦΑΛΑΙΟΝ ΙΑ'

     

    En effet, lorsqu'il s'enfuit de l'île de Crète, il fabriqua pour Icare son fils et pour lui, deux petits navires ; il imagina, chose inconnue jusqu'alors, d'y ajouter des voiles pour échapper à l'aide d'un vent favorable, aux vaisseaux à rames de Minos. Dédale parvint effectivement à se sauver

    Livre IX, Béotie. Chapitre 11. Section 4.

    À ce moment-là, le rêve d’Icare était fort semblable à celui de son père. Mais la séparation spatiale soulignait l’individualisation des responsabilités. Chacun était seul responsable de son bateau, de sa navigation et de son destin.

    Icare a tiré profit de la science de son père.

    Le vent dans les voiles a-t-il permis à l’un et à l’autre de mener à bien leur projet d’évasion ?

     

    Le rêve d'Icare

     

    Dédale est arrivé sain et sauf en Sicile. Et son fils ?

    Icare a sombré au large de Samos. Depuis, ces eaux du naufrage portent le nom de Mer Icarienne.

    Qu’est-ce qui a scindé le convoi des fugitifs pour accorder à l’un une issue heureuse et à l’autre un sort funeste ?

     

    Le rêve d'Icare

     

    Ce n’était pas le souffle d’Éole ni la fureur de Poséidon qui favorisaient l’un et maltraitaient l’autre.

    C’était l’état d’esprit du capitaine qui déterminait le devenir de la navigation.

    Le vent donnait des ailes au bateau et au rêve de liberté. Mais la prudence a fait du rêve de Dédale un rêve exaucé tandis que l’insouciance a fait du rêve d’Icare un songe évanoui.

    Icare a manqué le but de sa navigation parce qu’il n’est pas resté dans le sillage physique et symbolique de son père.

    Le rêve d’Icare n’a pas abouti parce qu’il s’est mué en rêve d’indépendance et de témérité.

    Le rêve d’Icare n’était pas un rêve d’apesanteur physique.

    En se montrant négligent à l’égard des recommandations paternelles, Icare espérait être dispensé d’obéir aux principes d’organisation du cosmos. En faisant fi de ses responsabilités envers son père et envers le cosmos, Icare poursuivait un rêve d’apesanteur éthique.

    Dédale avait conseillé à son fils de suivre l’itinéraire du juste milieu, de ne pas s’approcher trop près des écueils, même non intentionnellement.

    Voie du juste milieu, voie de la sécurité, voie de la raison, voie de la sagesse.

    L’accomplissement du rêve initial était subordonné à une condition, qui était celle de l’équilibre. La réussite n’était pas dans le dépassement des limites, mais dans le maintien de l’équilibre.

    Dans la rupture de l’équilibre, seule la responsabilité individuelle peut être invoquée.

    L’art insiste-t-il aussi sur le principe de la responsabilité individuelle ?

    Dédale était un esprit lucide. Il connaissait les failles de ce qu’il avait créé. Il était conscient des limites de ses inventions. Le front soucieux, et l’index démonstratif, il cherchait à faire prendre conscience à son fils de l’existence de telles limites et de la nécessité de les respecter.

    Discours de la gravité pour une apologie du raisonnable.

     

    Le rêve d'Icare

     

    Mais, dans cette peinture flamande, la physionomie et la gestuelle du fils ne montraient pas une profonde réceptivité. La rotation des doigts de la main droite traduirait même une dérision. Le fils ne semblait pas prendre au sérieux les propos du père.

    Le peintre flamand a saisi l’instant où le rêve d’Icare était en train d’éclore.

    Le peintre britannique, lui, montrait Dédale en train de courber l’échine pour doter son fils des moyens physiques supplémentaires qui permettraient l’évasion. Travail méticuleux de l’inventeur, sollicitude d’un père préoccupé par la sécurité.

     

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    Mais le fils ne semblait pas attentif aux réglages du père. Dès ce moment déjà, l’esprit d’Icare traversait des zones de turbulence qu’illustraient les mouvements désordonnés des étoffes. Tourbillons qui empêchaient le fils d’être solidaire des efforts paternels.

    Tissu chiffonné.

    Draperie à usage vestimentaire, mais aussi évocation d’une voile froissée, mal dépliée.

    Voile non fonctionnelle ou non encore fonctionnelle.

    Mise en route difficile, chaotique. Ou sombre présage.

    Dans tous les cas, la force évocatrice de cette masse de textile malmenée par le vent n’était pas sans lien avec le devenir du rêve d’indépendance et d’insouciance nourri par Icare.

    En revenant d’une randonnée avec les destriers d’argent, l’esprit du Zeph a vu dans le port d’Ostie une voile pourpre battre librement au vent.

     

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    Le tissu s’enroulait puis se déployait. Même agitation et même excitation que le manteau d’Icare.

    Destin embrouillé.

    Tumulte d’une houle croisée qui servirait de sépulture au marin inconscient et négligent.

     

    Le rêve d'Icare

     

    Ainsi en est-il de toute navigation. Chacun est responsable de sa propre personne.

    La Grèce aussi a proposé une illustration du rêve d’Icare.

    Sur la rive Sud de la Crète, à Αγία Γαλήνη – ΑΓΙΑ ΓΑΛΗΝΗ, se voient les silhouettes de l’illustre architecte et de son fils.

     

    Le rêve d'Icare

     

    Paré pour l’échappée belle, Icare est debout, face à l’Est. L’Est dont la lumière émergeant à l’horizon permet de profiter sans tarder de l’intégralité de la période de clarté de la journée. L’orientation du regard d’Icare indique son impatience.

    Dédale, lui, n’a pas tout à fait fini de s’équiper. Ses mains et son esprit sont encore occupés par les derniers préparatifs.

     

    Le rêve d'Icare

     

    La présence ostentatoire d’un marteau montre que le moyen mis en œuvre pour accéder à la liberté ne consiste pas seulement à coller des plumes entre elles.

    Vu de face, Icare tient dans sa main droite un dispositif qui est destiné à son père. Manutention qui évoque l’aide logistique apportée par le fils, ou vision qui dit que le fils est trois fois plus impatient que son père ? La main droite, qui a un rôle ambigu, se trouve du côté de la mer, qui portera les vaisseaux des fugitifs.

     

    Le rêve d'Icare

     

    Le rêve d’Icare n’a jamais fasciné le Zeph.

    À l’inverse, le Zeph a eu à faire avec des nefs en plein délire icarien. La plus mémorable de ces rencontres a eu lieu à La Ciotat, quand cinq Icariennes écervelées lançaient leur nef à toute allure sur le Zeph, avec un seul pare-battage de leur côté pour éviter la friction entre les deux coques.

    La vitesse et l’axe du bateau qui était lancé sur le Zeph faisaient penser à un éperonnage. La collision a été évitée de justesse. C’était même un miracle que le flanc droit du Zeph ne soit pas touché !

    À bord de la nef suicidaire qui fonçait à toute allure sur le flanc droit du Zeph, le rêve d’Icare battait son plein.

     

    Le rêve d'Icare

     

    La menace d’éperonnage par les cinq Icariennes a eu lieu devant le quai d’honneur du Port-Vieux de la Ciotat, sous les néons de l’enseigne « Sur les quais ».

    Les créatures angéliques qui sont venues célébrer la mise à l’eau du Zeph ne sont pas icariennes, loin de là !

     

    Le rêve d'Icare

     

    Même si l’enthousiasme de l’une pour la mer est très grand, il s’accompagne toujours de la conscience du danger et ne cesse de s’interroger sur les conséquences de la prise de risques.

    Le Zeph est heureux et ses projets prospèrent parce qu’il ne caresse pas le rêve d’Icare, même avec beaucoup de vent dans les voiles.

     

    Le rêve d'Icare

     

    Le capitaine a plutôt fait sien le rêve de Dédale, qui s’est nourri de sagacité et de prudence pour se réaliser pleinement.

     

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