• Le remède à la morosité

    L’or de l’Isola di Palmarola, dans l’archipel des Ponziane, chasserait aisément la morosité.

     

    Le remède à la morosité

     

    Mais a-t-on vraiment besoin d’aller jusque dans les eaux du Lazio pour trouver l’or que l’astre solaire répand sur la Terre ? L’or de la Camargue, exhibé à travers les plumeaux de Port-Saint-Louis-du-Rhône a la même magnificence.

     

    Le remède à la morosité

     

    Certes, il fait moins appel au grandiose et requiert la finesse du regard. Justement, c’est l’attention porté au détail, qui rompt la monotonie, efface la banalité et combat la morosité.

    À La Ciotat, l’art floral se déployait pour le bien public.

     

    Le remède à la morosité

     

    Le nom du parc indiquait clairement sa fonction. L’espace aménagé avec tant de couleurs, de savoir-faire et de splendeur s’appelait tout simplement « Jardin de la Ville ». Pas besoin de payer pour accéder à la consommation visuelle ou olfactive. Le remède à la morosité était entièrement gratuit.

    La subtilité du remède offert par la municipalité de La Ciotat consistait à ne pas se cantonner à la solution florale. L’art paysager a ajouté avec pertinence une dose d’humour.

    Première prescription : rire de ce qui nous survient, du renversement de situation. S’apercevoir que la désagréable surprise n’apporte pas que le désagrément. D’où la statue de l’Arroseur Arrosé.

     

    Le remède à la morosité

     

    Comique de situation, qui rend hommage au génie des Frères Lumière, pionniers du septième art sur la terre de Provence.

    Deuxième prescription : rire grâce à une contribution extérieure. La silhouette simiesque qui accompagne l’effigie de l’acteur Michel Simon, enfant chéri du pays, illustre la nécessité de se saisir des drôleries que l’existence pourrait nous offrir de façon soudaine, mais si désintéressée et généreuse.

     

    Le remède à la morosité

     

    Le buste a été conçu selon la volonté de l’acteur lui-même. La silhouette de son compagnon de cirque est en excellente résonance avec la jovialité de l’homme. Remède ingénieux contre la morosité !

    Rire pour dissiper la morosité. Mais rire de qui ? De quoi ?

    Rire de soi ? C’est trop de sadisme quand on a l’âme morose !

    Rire d’autrui ? Se montrer blessant et malveillant envers autrui est un bien piètre remède contre la morosité.

    Rions alors du sort, en faisant de son grotesque un ressort pour rebondir et nous affranchir de la morosité.

    La visite du Jardin de la Ville n’était ni préparée, ni programmée. Elle s’est insérée à l’improviste dans l’itinéraire du ravitaillement en denrées alimentaires. Le trajet initial devait passer devant la Mairie. Sur un coup de tête, le capitaine a préféré un détour par le nouveau port de plaisance. Nous avons donc longé la Promenade François Mulet. Arrivés à hauteur du Cinéma Éden, qui célébrait la mémoire des Frères Lumière, nous avons tourné à gauche. Quelques deux cents mètres plus loin, notre regard a été happé par un magnifique parterre de fleurs, qui entourait une grande pièce d’eau. Ébahis, nous sommes entrés dans le Jardin de la Ville par la porte qui donnait sur le Boulevard Jean Jaurès. Enchantés, nous sommes ressortis par la porte qui s’ouvrait sur le Boulevard Alphonse de Lamartine.

    Même le hasard fournit des ressources pour combattre la morosité. C’est à chacun de comprendre ses instants chanceux, de les chérir et de les fructifier pour déjouer les pièges de la morosité.

    Se peut-il que la terre arable ne soit pas en quantité suffisante pour faire éclore tant de paysages agréables, dotés d’une grande vertu thérapeutique ?

    Qu’à cela ne tienne ! À Ostia antica, le long de l’enceinte du Parco Archeologico, des champs entiers de coquelicots s’offraient à la vue de tous les passants.

    Avec la complicité de la strada regionale SR296, et grâce au courage de nos destriers d’argent, nous avons longé le domaine sacré des archéologues, du Sud-Est au Sud-Ouest, en passant devant la Sinagoga et la Porta Marina.

    Voici la vision qui nous était offerte par la Porta Marina à l’heure du crépuscule :

     

    Le remède à la morosité

     

    Serait-il possible de rester morose devant tant de splendeur ?

    Aucune culture intentionnelle. Seulement la spontanéité de la nature, qui fournissait l’eau et le goût de la beauté.

    Pas de terre arable, des espaces sans aucune valeur pour les archéologues, mais tant appréciés par des esthètes. On peut tout à fait être esthète à très peu de frais. Voire, sans frais du tout.

    Le goût pour les vieilles pierres ne serait-il pas à l’ordre du jour ?

    Qu’importe ! La Nature ne manque pas de ressources pour venir en aide à l’être qui désire échapper à la morosité.

    Portoferraio, sur l’Isola d’Elba. Abords de la demeure napoléonienne. La Via Forte Stella, qui s’en approchait au Sud-Est, passait sous une arche, puis faisait un coude à angle droit pour repartir vers le Sud-Ouest, entre le Cinema Nello Santi et une école publique.

     

    Le remède à la morosité

     

    L’espace entre ces deux bâtiments était un terrain en friche. Pas âme qui vive. Aucun passant, ou presque. Et au milieu de cet espace livré à lui-même, de ce lopin de terre quelconque et banal, que pourrait-on y voir ?

     

    Le remède à la morosité

     

    Des robes splendides, si séduisantes ! La sève de la vie, si exaltante ! Des coquelicots qui donneraient des leçons à l’hémoglobine censée tonifier l’appareil circulatoire et l’optimisme de l’organisme.

    Toujours à Portoferraio, regardez donc !

     

    Le remède à la morosité

     

    Tant de beauté, de finesse et d’élégance peut surgir de la pierre aride, rude et hostile.

    Cette vision est apparue sur la Via Palchetti, qui nous menait vers les tours de garde au Sud de la Fortezza Medicea.

    Alors, le remède à la morosité est à la portée de tous, pourvu que l’on sache déceler les nuances et avoir de la gratitude pour les innombrables témoignages de sympathie et d’encouragement en provenance de Dame Nature.

    La morosité ne nous tombe pas dessus de façon soudaine et abrupte. Elle nous prévient malgré elle. Car avant la stratégie de l’immobilisation, il y a celle de l’encerclement. La poétesse belge Josiane Coeijmans a décrit cette stratégie en ces termes :

    « Le blues est une petite araignée qui gravite votre état d'âme et tisse une toile morose. »

    La vigilance permet de défaire à temps la toile de l’enfermement.

    À Castel Gandolfo, site de la résidence d’été du pape, que nos amis romains Danielle et Alberto nous ont fait découvrir, les fleurs égayaient chaque porte. Voici un exemple dans le Corso della Republica, qui était le principal axe piétonnier issu du Palazzo Pontificio :

     

    Le remède à la morosité

     

    Des fleurs pour le voyage, avec la réalité attractive de la bicyclette ou dans l’imaginaire fertile de la poésie.

    Une profusion, qui disait l’efficacité du remède à la morosité.

    Mais a-t-on besoin d’aller voir la résidence d’été du pape pour se convaincre de l’efficacité des remèdes offerts par la Nature ? Nullement !

    Le contexte de la religion déplaît-il ? Qu’à cela ne tienne !

    Il y avait aussi profusion de corolles à Nemi, qui était située sur une colline voisine de celle de Castel Gandolfo. À Nemi, l’esprit de la fête était associé à la saveur de fraise. Le plaisir de la dégustation y était totalement indépendant de tout contexte religieux.

    En remontant le Corso Vittorio Emanuele vers le Nord, en direction de la Fontana della Gorgone, on pouvait admirer le talent des décorateurs qui rivalisaient d’imagination dans la composition florale.

     

    Le remède à la morosité

     

    Des fleurs de toutes les formes, de tous les coloris, pour la gaîté des lieux, pour faire fuir la morosité. Des fleurs pour le plaisir visuel, sans aucune obligation de débourser le sou.

    Dans son livre The Brooklyn Follies, le romancier américain Paul Auster a écrit :

    « All men contain several men inside them, and most of us bounce from one self to another without ever knowing who we are. Up one day and down the next ; morose and silent in the morning, laughing and cracking jokes at night. »

     

    Tout homme contient en lui plusieurs hommes et, pour la plupart, nous sautons de l'un à l'autre sans jamais savoir qui nous sommes. En haut un jour, en bas le lendemain ; moroses et silencieux le matin, rieurs et farceurs le soir.

    L’homme de lettres parle de l’énergie polymorphe qui nous anime et de la multitude de personnages qui nous habitent. Sachons convoquer la bonne ressource. C’est une question de lucidité, de volonté et de persévérance.

    Chacun de nous a de bons amis en nous-mêmes. Que dis-je ? Je devrais plutôt dire : « De très bons amis. Voire, excellents. »

    Sachons courtiser ces personnages qui sont en nous et qui nous veulent du bien, qui nous aiment sincèrement, durablement.

    Lendemain de l’amarrage à Ostia, au Porto turistico di Roma. Il pleuvait. Le temps était gris. Tout le monde, résidents et visiteurs, se laissait aller à la morosité.

    Sauf l’être intérieur qui positivait en s’attardant sur les corolles d’or destinées à être la parure des quais.

     

    Le remède à la morosité

     

    La contemplation de ces fleurs, dont la couleur égayait les abords des pontons était offerte à n’importe quel promeneur, sans que celui-ci ait besoin d’un badge pour franchir des portes cadenassées.

    Le navigateur sait qu’en mer, la morosité peut le guetter. Alors il prend ses précautions et embarque les couleurs de l’insolite et de la joie.

    Marina di Nettuno, à une trentaine de miles nautiques au Sud du Porto di Roma. Secteur Ouest. Même ponton flottant que le Zeph.

    Y était amarrée une coque estampillée Manhattan, baptisée Fantaghirò, enregistrée à Gênes sous le matricule 4GE111D.

     

    Le remède à la morosité

     

    Le sac de rangement de la grand’voile attirait l’œil par sa couleur rouge, qui tirait légèrement sur le brun. À la poupe, le nom de baptême avait la même couleur rouge ocre. L’habit des défenses, lui, arborait un rouge orangé très vif.

     

    Le remède à la morosité

     

    La coquetterie ne se limitait pas à ce qui se trouvait au-dessus de la ligne de flottaison. Même le safran portait l’empreinte du rouge de la vitalité et de la chance.

    Le navigateur, qui affichait sa prédilection pour les coloris de l’hibiscus et de la grenade, misait sur son audace et sa cohérence pour déjouer les pièges de la morosité.

    Marina di Nettuno, matin du dernier jour. Donc matinée consacrée aux derniers ravitaillements, en carburant et en eau minérale. Le mousse avait la charge de tout ce qui relevait de la diététique. Juste à la sortie du Porto turistico, il y avait un point d’approvisionnement très intéressant. On y accédait par une rampe. C’était ce que le mousse faisait quand soudain il a arrêté sa progression haletante. Devant lui, était stationné l’engin de service d’un cantonnier. L’engin était prévu pour se mouvoir comme une brouette, mais son corps ressemblait à celui d’une charrette. Jusque là, rien d’extraordinaire. Ce qui avait d’abord attiré le regard du mousse, c’étaient les deux balais à l’ancienne, accrochés symétriquement, l’un sur le flanc gauche et l’autre sur le flanc droit. Ils étaient faits de brindilles de couleur ocre et gardaient encore leurs ondulations d’origine. Évocation très champêtre de la condition proche de l’humus. L’attention éveillant l’attention, le mousse a ensuite découvert que les deux manches du guidon portaient deux revêtements colorés. Le manche gauche avait la couleur de l’églantine tandis que le manche droit avait celle du citron. Du pourpre et de l’or pour accompagner le ramassage des détritus des autres ! En écho aux deux manches colorés avec tant de goût et d’élégance, deux nœuds qui avaient l’allure de deux magnifiques papillons formaient la parure du bras transversal qui reliait les deux manches. Le nœud gauche lançait des clins d’œil pourpres au manche gauche. Mêmes œillades, mais dans la tonalité de l’or, du côté droit. Comme tout cela étincelait de bonheur sous le soleil généreux de Nettuno, ce matin-là !

    Le ramassage des détritus sur la voie publique est une activité répétitive, ingrate, prompte à provoquer la morosité. La personne qui avait la responsabilité de s’acquitter de ce travail à la sortie du port ce matin-là, a su, avec beaucoup d’intelligence et de finesse, organiser son univers pour que celui-ci échappe à la morosité.

    Voici le lieu de la rencontre fantastique :

     

    Le remède à la morosité

     

    Le profil de la rampe était évoqué par les voitures garées. Elle portait un nom prestigieux, celui de Via Amerigo Vespucci. À son extrémité supérieure, elle se dirigeait vers l’épaisse muraille du Borgo Medievale, puis tournait à droite pour déboucher sur une esplanade où se trouvait l’imposant bâtiment du Municipio. Le génie artistique du cantonnier, qui a si joliment fait un pied de nez à la morosité, est apparu au mousse là où la rampe faisait un coude à angle droit avant de rejoindre l’artère supérieure, qui était le Viale Giacomo Matteotti.

    Les personnages de l’univers du romancier Paul Auster sont caractérisés par leur confrontation avec la problématique de l’identité. L’enjeu austérien est dans la transition entre l’identité définie par la question : « Que suis-je ? » et l’identité définie par la question « Qui suis-je ? » À la première question, le cantonnier de Nettuno répondrait : « Je suis un rouage du système d’hygiène publique ». À la seconde question, l’homme répondrait : « Je sublime mon univers professionnel, en digne héritier de Botticelli ou de Michel-Ange ! » Le remède à la morosité ne saurait être opérationnel sans la substitution du pronom « qui » au pronom « que ».

    Dompter le vent et apprivoiser les vagues constituent un savoir-faire qui procure une fierté toute légitime, mais pas nécessairement le contentement. Le contentement, qui éloigne la morosité, se nourrit de la gratitude pour tous les agréments offerts par la vie, y compris ceux qui arrivent par le chemin de la discrétion ou de l’humilité.

     


  • Commentaires

    1
    Fifi
    Samedi 15 Juin à 11:57
    Ça va mieux la patte?
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