• Le goût des belles choses

    Nice, colline de Fabron. On peut lire au-dessus d’un portique formé par quatre colonnes corinthiennes l’inscription suivante :

    A THING OF BEAUTY IS A JOY FOR EVER

    Un objet de beauté est une joie pour toujours

     

    Le goût des belles choses

     

    L’inscription reproduit un vers du poète anglais John Keats.

    Le parc qui entoure l’édifice porteur de cette proclamation est, pour le capitaine, l’écrin où se conserve, depuis un demi-siècle, le souvenir du temps de l’insouciance. De nos jours, l’édifice est devenu monument historique. Son splendide parc ne démérite pas du tout ce classement.

    Réalisée au cours de l’escale niçoise du Zeph en juillet dernier, sa visite était un pèlerinage, celui où l’on remontait le temps en allant du niveau de la mer vers les terrasses savamment aménagées.

    Des terrasses qui offraient généreusement les délices de l’ombre.

    L’un des objets de beauté était la silhouette d’un chasseur qui n’était pas bredouille. L’homme portait deux canards, l’un sur l’épaule droite, l’autre dans la main gauche.

     

    Le goût des belles choses

     

    Image bucolique de la terre nourricière.

    La statue était le point de convergence de plusieurs allées, dont la principale passait par des colonnes antiques pour se perdre, après la silhouette du chasseur, au milieu d’une multitude de troncs d’arbres. Des fûts à la sève libre et sauvage se substituaient à ceux de la stylisation rigoureuse et ordonnée. Le contraste opérait à la manière d’une invitation. L’emplacement de la statue était comme une porte ouverte sur un univers dionysiaque, où les jambes pouvaient gambader à leur gré et l’imagination folâtrer sans contrainte aucune.

    D’après le poète anglais, ce qui est beau ne peut laisser indifférent, et traverse impérialement le temps de génération en génération.

    Les jarres aux teintes rouge ocre, inspirées par l’Antiquité ou la Renaissance, étaient de magnifiques objets de beauté, qui ornaient le flanc Est de la terrasse supérieure.

     

    Le goût des belles choses

     

    Entre deux jarres fleuries, se déployait un bel agencement de lignes droites et de lignes courbes. Les arches renversées permettaient de mettre encore plus en évidence le feuillage argenté de l’arbre de la paix qui poussait à l’étage inférieur.

    Le poète anglais parlait d’une joie durable, et non du tumulte d’une allégresse qui ne serait qu’éphémère.

    La sérénité du lieu lui donnait un charme qui demeure inoubliable, même lorsqu’on se retrouve très loin de la colline de Fabron, dans l’espace ou dans le temps.

    La joie rend le cœur léger et donne des ailes à l’existence.

    Avec grâce, le parc de la colline de Fabron mariait le minéral et le végétal pour créer l’élégance et procurer le bien-être.

     

    Le goût des belles choses

     

    L’effigie de la nymphe ailée était un objet de beauté.

    Chaque corolle en était un autre, par son vif éclat.

    Le massif floral, qui combinait diversité et harmonie, était encore un objet de beauté.

    La composition qui associait l’élan des tiges florales et le battement des ailes de la nymphe était aussi un objet de beauté.

    Chacun de ces objets de beauté produisait une joie immédiate, qui ne disparaissait pas, ni après la visite en vélo, ni après la fin de la navigation estivale.

    Le moindre recoin du parc de la colline de Fabron exhibait le goût des belles choses.

    Devant le perron de la demeure palatiale, d’immenses jarres célébraient l’esthétique de la symétrie.

    Des créatures féminines servaient d’anses, pour un transport hypothétique. Leurs tuniques faisaient penser à des ailes dirigées vers le bas, mais la courbure des corps évoquait l’imminence d’un envol.

     

    Le goût des belles choses

     

    La pureté des lignes se voulait être une marque de modernité, mais l’on pourrait aussi y voir un héritage de l’archaïsme grec.

    La partie centrale montrait des scènes de tendresse propre au jeune âge. La douceur et la pureté qui étaient dévoilées dans ces duos parlaient d’un âge d’or révolu ou à venir.

    La contemplation de ces vases qui faisaient merveilleusement la transition entre le portique du palais et le jardin était une source de bonheur qui n’était pas près de s’évanouir. C’étaient des objets de beauté, au sens où l’entendait le poète anglais.

    Sur la colline de Fabron, le lien entre l’objet de beauté et l’Antiquité était manifeste. Ce lien était-il indispensable ? Pouvait-il ne pas exister ?

    Les objets de beauté sont créés pour embellir l’espace extérieur, mais aussi des lieux plus intimes.

    Le giron du Zeph est un espace de convivialité qui raffole d’objets de beauté. Si l’Éricante a dit qu’il y régnait une ambiance des mille et une nuits, c’est parce que le goût des belles choses s’y déployait librement. Et l’un des objets de beauté est la palmette grecque, déclinée de multiples façons en frises aux reflets dorés.

     

    Le goût des belles choses

     

    Le Zeph les a dénichées à Genova, dans le magasin Guarnimobili, situé au numéro 3 de la Via San Lorenzo.

    Le vendeur n’était pas qu’un simple commerçant de quincaillerie. Il connaissait bien l’esthétique de l’Antiquité, se montrait extrêmement patient et acceptait d’emblée la négociation.

    Ces ornements à l’antique ont été une grande source de joie pendant le choix des modèles, au moment du paiement et pendant la pose.

    Les emplacements qui leur étaient réservés dans le giron du Zeph correspondaient aux endroits où passait inévitablement le regard interrogateur, comme le garde-temps ou l’indicateur de la pression atmosphérique.

     

    Le goût des belles choses

     

    Les anges du Languedoc n’ont pas manqué de faire l’éloge de la présence de ces objets de beauté dénichés à Genova.

    En quoi ces ornements répondent-ils à la définition du poète anglais ? Comme on l’a vu plus haut, le premier critère, celui de la joie, est amplement satisfait.

    Quant au second, celui de la pérennité de l’émotion, il était étroitement lié à l’histoire du Zeph au moment de leur acquisition. Le voyage de l’été 2015 à Genova était le voyage de la rédemption. En effet, au cours du printemps qui l’avait précédé, le mousse ne savait pas encore si le plastron qui le terrassait serait un jour vaincu par un disciple d’Asclépios. Puis le miracle de la guérison est venu, sans pour autant garantir à cent pour cent l’impossibilité d’une rechute. À cause de la fragilité de la rémission, le capitaine ne voulait pas trop s’éloigner des hôpitaux de l’Hexagone. Et c’est ainsi que Genova est devenue le beau compromis entre la prudence et le dépaysement. Depuis, ces palmettes grecques ne cessent de parler au mousse de son retour à la vie, en lui procurant une joie qui refuse de s’éteindre. Ainsi, la définition du poète anglais est entièrement respectée.

    Le goût des belles choses se cultive dans l’espace public, mais aussi dans la sphère de l’intimité.

    Les bagues sont des objets personnels, qui peuvent être de magnifiques œuvres d’art, dont l’esthétique est toujours porteuse de messages.

    C’était le cas de l’anneau sigillaire du consul Quintus Arrius, qui a été donné à Ben Hur au cours de la cérémonie de l’adoption. Désormais, la bague de la maison Arrius serait dignement portée par celui qui a sauvé la vie du consul pendant la bataille navale, et qui a ensuite donné au même consul de nombreuses victoires dans les courses de chars au Grand Cirque de Rome.

    Confiance et affection de l’un, mérite et gratitude de l’autre. Bonheur fusionnel. Fiertés simultanées.

     

    Le goût des belles choses

     

    La bague qui symbolisait l’honneur d’une famille, les exploits réalisés au nom de Rome, et la reconnaissance par le pouvoir impérial ne pouvait pas être un anneau quelconque. Nécessairement, c’était une œuvre d’art, où étaient convoquées les matières les plus nobles.

     

    Le goût des belles choses

     

    La donation de l’anneau sigillaire de Quintus Arrius à Ben Hur provoquait une joie émouvante sur les visages du père et du fils adoptifs, au sein de l’assemblée d’amis conviés à la cérémonie de l’adoption, et aussi dans le groupe de musiciens, qui exécutait d’agréables mélodies.

    Cette joie n’était pas destinée à durer seulement le temps de la cérémonie. C’était la joie d’un père qui a retrouvé un fils, et aussi celle d’un galérien, qui a été gracié par l’empereur et adopté par un consul.

     

    Le goût des belles choses

     

    Cette joie marquait le départ d’une nouvelle filiation, c’est-à-dire l’éloignement de la menace de l’extinction d’un nom. C’était une joie qui devait triompher de l’oubli, si possible pour toujours.

    Au sens où l’entendrait plus tard le poète anglais, l’anneau sigillaire qui passait de l’index de Quintus Arrius à celui de Ben Hur était un objet de beauté.

    Pour Quintus Arrius et Ben Hur, le goût des belles choses était le goût de la confiance et de l’affection. C’était aussi le goût d’un destin commun.

    Il existe des ornements plus intimes que les bijoux.

    Le corps a ses propres ornements, qui font partie de lui et qui sont donnés à la naissance. La chevelure d’une femme est un de ces ornements.

    Dans sa première épître aux chrétiens de Corinthe, Saint Paul a écrit :

    Γυνὴ δὲ ἐὰν κομᾷ, δόξα αὐτῇ ἐστίν.

    ΠΡΟΣ ΚΟΡΙΝΘΙΟΥΣ Α 11

     

    Mais si la femme porte les cheveux longs, c'est une gloire pour elle.

    Première épître aux Corinthiens, chapitre 11, verset 15

     

    Le terme δόξα était employé dans les Écritures grecques pour parler de la splendeur des astres, ou de celle du règne de Salomon. Manifestement, la chevelure d’une femme était un objet de beauté, et même plus.

    Fait extraordinaire, cet objet de beauté est mentionné dans l’Évangile en présence de deux autres objets de beauté : un parfum très recherché et son vase qui n’était pas moins précieux.

    Le parfum dont il était question dans les Écritures provenait d’une plante qui pousse encore sur les hauteurs de l’Himalaya, entre trois mille et cinq mille mètres d’altitude.

     

    Le goût des belles choses

     

    Le nom donné à l’espèce végétale par les botanistes est Nardostachys jatamansi.

    C’étaient les huiles essentielles distillées à partir des rhizomes qui conféraient au parfum sa délicatesse et son envoûtement.

    À l’époque du Nazaréen, la contenance habituelle d’un vase de ce parfum correspondait à une livre, ce qui représentait 326g et un coût de trois cents deniers, c’est-à-dire environ le salaire annuel d’un ouvrier.

    Un produit si raffiné, si précieux et si coûteux ne pouvait pas se satisfaire d’un récipient quelconque. Nécessairement, le contenant où était déposé le parfum était un objet de beauté.

    La matière devait être noble, belle et désirable. En l’occurrence, c’était de l’albâtre.

     

    Le goût des belles choses

     

    De plus, le travail de décoration devait être élégant et participer à l’éveil des sens.

    Par quel hasard ces trois objets de beauté : la chevelure d’une femme, un parfum extrêmement précieux et son vase d’albâtre se retrouvaient, non pas côte à côte, mais intimement liés ?

    Cette convergence des devenirs résultait de l’initiative d’une femme, qui a entendu que le Nazaréen était l’invité d’un Pharisien nommé Simon. L’évangile selon Luc, au chapitre 7, raconte comment s’est déroulée cette convergence :

    καὶ ἰδού γυνὴ ἐν τῇ πόλει ἥτις ἦν ἁμαρτωλός ἐπιγνοῦσα ὅτι ἀνάκειται ἐν τῇ οἰκίᾳ τοῦ Φαρισαίου κομίσασα ἀλάβαστρον μύρου

    καὶ στᾶσα παρὰ τοὺς πόδας αὐτοῦ ὀπίσω κλαίουσα ἤρξατο βρέχειν τοὺς πόδας αὐτοῦ τοῖς δάκρυσιν καὶ ταῖς θριξὶν τῆς κεφαλῆς αὐτῆς ἐξέμασσεν καὶ κατεφίλει τοὺς πόδας αὐτοῦ καὶ ἤλειφεν τῷ μύρῳ

    ΚΑΤΑ ΛΟΥΚΑΝ 7

     

    Et voici qu’une femme, qui était connue dans la ville comme pécheresse, apprit qu’il était étendu à table dans la maison du Pharisien, et elle apporta une cassette d’albâtre pleine d’huile parfumée ; et, se plaçant en arrière à ses pieds, elle pleura et commença à lui arroser les pieds de ses larmes, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tête. Et elle embrassait tendrement ses pieds et les enduisait avec l’huile parfumée.

    Versets 37 et 38.

     

    Le goût des belles choses

     

    L’un des objets de beauté, le vase d’albâtre, s’est vidé de son précieux contenu pour oindre les pieds du Nazaréen. L’onction avait une valeur prophétique car cet usage de l’huile parfumée faisait allusion à l’embaumement de son corps après l’exécution sur le Golgotha.

     

    Le goût des belles choses

     

    Mais avant l’onction avec l’huile parfumée, il y avait le lavement avec les larmes, puis les pieds ont été essuyés avec les cheveux de la femme. Le Nazaréen lui-même a dit que ce geste était un témoignage d’hospitalité.

    La chevelure, le vase d’albâtre et le parfum ont constitué un protocole d’accueil qui exprimait de façon intime et spectaculaire les égards qu’avait pour le Nazaréen une femme que l’entourage considérait comme intruse et extrêmement indésirable.

    La joie dont parlerait plus tard le poète anglais, était effectivement présente dans la scène. La joie existait à travers la satisfaction du Nazaréen, mais surtout dans le cœur de la femme qui a ainsi obtenu le pardon de ses fautes antérieures. Le rapport à la mémoire et à l’éternité était aussi manifeste, d’une part dans l’évocation de la mort donc de la résurrection du Messie, et d’autre part à travers le récit de l’Évangile, qui immortalise le geste d’amour de la pécheresse en Galilée.

    Jusque dans les domaines les plus intimes, l’objet de beauté est une source de joie impérissable.

    Le poète anglais précise clairement les deux caractéristiques essentielles d’un objet de beauté : son pouvoir émotionnel et la durabilité de l’effet.

    Ces deux critères primordiaux ne se réalisent jamais conjointement en mer.

    D’après la définition du poète anglais, il n’existe pas au milieu des vagues un objet de beauté qui ne soit pas lié d’une manière ou d’une autre à la terre ferme.

    Qu’ils soient de l’espace public ou qu’ils appartiennent à la sphère de l’intime, les objets de beauté, tels que les définit le poète anglais, ne peuvent être que la propriété de la terre ferme. La colline de Fabron truffée de trésors d’élégance, le giron douillet et charmeur du Zeph, les bijoux de l’affection, l’offrande de sa personne ne peuvent provenir de la mouvance des flots.

    De façon non équivoque, l’Épisode vient de signifier que la mer seule, c’est-à-dire dépossédée de toute possibilité d’aborder un rivage, n’est pas un « objet de beauté ».

     

    Le goût des belles choses

     

    L’obsession pour la mer ne rend pas cette étendue salée moins inhospitalière.

    Lucidité, courage et sagesse de l’Épisode, qui ne cessent de nourrir la réflexion du Zeph.

    Si l’Aventy a tant insisté pour que le Zeph rencontre l’Épisode, c’est que les divinités tiennent à ce que l’expérience de l’Épisode serve de leçon au Zeph.

    Ce qui est beau a la prodigieuse faculté de se libérer des contingences, de transcender l’instant présent et d’échapper à l’évanescence.

    Le goût des belles choses est celui de la vie qui s’épanouit dans un environnement viable. C’est le goût des délices qu’offre la terre nourricière. C’est le goût de la nostalgie quand l’être humain se retrouve prisonnier des flots.


  • Commentaires

    1
    Samedi 15 Septembre à 07:37

    Tout cela est rudement vrai. Dramatiquement vrai, aussi, quand le mousse bosco évoque la mer inhospitalière. Mais une réflexion s'impose ! Dans quelle mesure la terre nourricière, cette terre décrite comme un environnement viable, serait-elle plus belle encore parce que inatteignable parfois ? N'est ce pas l'emprisonnement qui rend la liberté plus désirable encore ? N'est-ce pas la maladie, une fois guérie, qui rend la vie plus belle, plus précieuse ? Le mousse bosco l'évoque dans sa dernière phrase : le goût des belles choses "c'est le goût de la nostalgie quand l'être humain se retrouve prisonnier des flots". Et alors, donc !... Pourrait-on oser dire que c'est grâce à la mer, certes parfois inhospitalière, que la terre est encore plus belle qu'elle ne l'est déjà ? Et donc qu'il est d'une absolue nécessité de faire ce détour par les flots pour apprécier pleinement la terre ferme ? Je le pense ! L'escale  tient sa beauté de la dureté du voyage qui la précède !

    2
    RP
    Dimanche 16 Septembre à 23:22

     

    La stimulation par le contraire peut s’opérer dans certaines circonstances.

     

    La question qui se pose ne concerne pas l’efficacité du processus, mais sa nécessité.

     

    Était-il nécessaire qu’Ulysse parte à Troie pour qu’il se rende compte à quel point il aimait Pénélope ?

     

    Est-il nécessaire que la mort emporte l’être chéri pour que le survivant réalise à quel point il aimait la personne disparue ?

     

    Il aurait mieux valu que du vivant des deux êtres, aucune occasion pour se témoigner mutuellement de l’affection ne soit négligée. Pour cela, ce qui est nécessaire, c’est l’acuité de la conscience et la ferme volonté de ne pas remettre à demain le bien que l’on peut faire à son prochain, c’est-à-dire à l’être qui est proche, non seulement dans l’espace, mais surtout sur le plan affectif.

     

    De la même façon, la beauté de la terre ferme peut très bien être appréciée grâce à un regard renouvelé par la gratitude, sans le recours périlleux à la mouvance des flots.

     

      • Hier à 08:46

        Aïe, aïe, aïe ! C'est un message pour moi ça ! Va falloir que j'aille le voir, ce RP, pour démêler l'écheveau ! Ça tombe bien, l'écheveau n'est pas loin !

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