• Le goût de la médecine

    D’où vient le goût de la médecine ? Est-ce l’expression d’une nécessité intérieure ou le fruit d’une stimulation par des facteurs externes ?

    Qu’en est-il d’Asclépios, lui qui a été vénéré dans l’Antiquité en tant que dieu de la médecine, et dont l’emblème de l’Ordre des Médecins au XXIè siècle porte encore le nom ?

    D’où vient la science d’Asclépios ?

    Une fresque retrouvée à Pompéi y répond avec clarté et éloquence.

     

     

    Lors de sa première existence, le Zeph a visité Pompéi quand il se trouvait dans la baie de Naples.

    C’est au pied du volcan destructeur que l’Antiquité a légué les plus belles peintures sur le désir de vivre et l’espoir de guérir.

    Non loin du forum, se trouve la Casa di Venere e Adone, qui renfermait une fresque exhibant les trois figures de proue du goût de la médecine.

     

     

    Asclépios est assis à droite. Il a un doigt posé sur la bouche. L'archéologue napolitain Andrea de Jorio propose trois hypothèses pour ce geste : signe de méditation, de discrétion ou de silence.

    Virgile aborde la question dans l’Énéide, au chapitre XII. Le vers 397 désigne la médecine par l’expression artes mutas, littéralement art muet. En 1980, le philologue français Jacques Perret a donné une interprétation en faveur de la discrétion quand il écrivait : « un chirurgien ne parle pas ; les médecins d'Homère non plus ». Obligation de confidentialité qui incombe au médecin et qui dit le respect envers la personne du malade.

    Le goût de la médecine est bien sûr celui du soin. Mais le doigt posé sur la bouche d’Asclépios dit que c’est avant tout le goût de la sollicitude et de la considération envers l’être infortuné.

    Mais Asclépios n’est pas la figure centrale de la scène. La position médiane, qui est aussi la position centrale, est occupée par un Centaure. C’est Chiron, celui à qui le valeureux Achille devait toute son éducation.

    C’est Chiron aussi qui a initié Asclépios à la médecine.

    Et de qui Chiron tenait-il ses compétences en matière de guérison ?

    D’Apollon, qui est debout, à gauche de la peinture.

    La fresque retrouvée à la Casa di Venere e Adone exhibe donc une chronologie, une filiation, une transmission du savoir médical.

    Le nom du Centaure qui était à la fois médiateur, passeur et instructeur s’écrit en grec Χείρων – ΧΕΙΡΩΝ. Ce nom est donc construit à partir de la racine Χείρ – ΧΕΙΡ, qui désigne la main.

    L’étymologie fait ressortir la prééminence des mains.

    Il s’agit de soigner et d’apporter la guérison en ayant le geste juste et l’accompagnement approprié.

    Savoir doser la force d’impulsion : user de la puissance pour vaincre les résistances quand il le faut, mais employer la douceur pour apprivoiser une douleur trop vive.

    Comment l’art pictural a-t-il illustré la science de Chiron ?

    Le peintre toscan Giovanni Battista Cipriani donne à Chiron des mains musclées. Cette musculature au bout des bras est un prolongement de celle de tout le torse de l’instructeur.

     

     

    La main droite guide le bras allongé de l’élève pendant la main gauche relève l’autre coude. Mais il n’y a pas de contact épidermique pour transférer la force musculaire de Chiron. Celle-ci agirait seulement à distance, seulement par le biais de la suggestion.

    Avec Giovanni Battista Cipriani, la science de Chiron est celle de la délicatesse, même si les moyens convoqués peuvent sembler impressionnants.

    Le peintre britannique James Barry, lui, donne aux mains de Chiron une morphologie plus élégante. Les doigts sont plus effilés.

     

     

    Le pouce, l’index et le majeur de la main droite composent un geste aérien que reprend l’élève, avec la main droite également, mais avec l’auriculaire, l’annulaire et le majeur. Magnifique correspondance qui oppose les courbures des deux paumes tout en disant la belle entente entre les deux corps. Libre mais solidaire, l’index de la main gauche de Chiron ne laisse pas non plus indifférent celui de l’élève.

    Avec James Barry, la science de Chiron est celle de l’harmonie, qui permet à un corps de trouver ses propres ressources grâce à la présence d’un autre.

    Quant à Pompeo Batoni, un autre peintre Toscan, il donne aux mains de Chiron l’élégance de celles d’un danseur étoile et organise une véritable chorégraphie entre les gestes du maître et ceux de l’élève.

     

     

    C’est la main gauche de Chiron qui mène la danse, dans laquelle s’engage non pas la main gauche de l’élève, mais la main droite de celui-ci. Les deux index s’orientent presque la même façon. Chez le maître, comme chez l’élève, le majeur, l’annulaire et l’auriculaire sont regroupés et recourbés d’une manière identique. La main droite de Chiron apparaît dans une pause nonchalante qui est sur le point d’être adoptée par la main gauche de l’élève.

    Avec Pompeo Batoni, la science de Chiron est celle de l’envoûtement, où la docilité induite progressivement devient source de plaisir réciproque entre le maître et l'élève.

    Ainsi, l’art pictural montre que le goût de la médecine sur les traces de Chiron est le goût de la lucidité, de l’habileté et de la finesse.

    Quel rapport pourrait-il y avoir entre le goût de la médecine et l’histoire du Zeph ?

    L’activité de la main se dit en grec χειρουργία – ΧΕΙΡΟΥΡΓΙΑ, ce qui donne en français, à partir du XVIè siècle, « chirurgie ». L’activité manuelle la plus noble et la plus précieuse est celle qui répare les accidents subis par l’organisme et qui redonne la continuité à la vie.

    Il y a un an, jour pour jour, le bonheur du Zeph dépendait de la position d’un nerf médian. Plus exactement, de l’agilité du scalpel qui devait intervenir dans les parages sans toucher à ce nerf médian.

    Capitale des Gaules, quartier Grange-Blanche, hôpital Édouard Herriot, Pavillon T.

     

     

    Avec le chirurgien de la main, le goût de la médecine était le goût de la justesse. Justesse dans le calendrier et justesse dans le maniement du scalpel. Justesse dans le temps pour éviter d’opérer trop tard ou trop tôt. Justesse dans l’espace pour éviter de heurter le nerf médian et de provoquer une paralysie.

    Avec le chirurgien de la main, le goût de la médecine était aussi le goût de la probité et de l’humilité. Probité en donnant des pronostics non pas illusoires, mais réalistes. Humilité en reconnaissant les limites de la thérapeutique, même si elle a été administrée avec les conditions optimales.

    Le devoir d’humilité était rappelé par la présence d’une effigie qui disait que lorsque que l’art du chirurgien a atteint ses limites, il existait une consolation qui venait d’ailleurs. Le visage de la Madone incarnait cette consolation.

     

     

    Dans tout l’hôpital Édouard Herriot, le seul endroit qui bénéficiait de cette présence consolatrice était le pavillon T, celui où le capitaine a été pris en charge. Coïncidence par rapport à la topographie des lieux ou geste de miséricorde venant d’en haut ?

    Autre hasard qui mérite réflexion : le revêtement de la statue craquelait à cause des outrages du temps, ce qui donnait à la silhouette féminine l’apparence d’une lépreuse.

     

     

    Une Madone lépreuse ? Oui, une Madone qui apparaissait comme lépreuse. Une Madone qui a fait sienne la lèpre des humains, une Madone qui a pris sur elle la lèpre du monde des hommes, à l’instar de son Fils qui a pris sur lui tous nos péchés ! Vision saisissante, coïncidence riche en enseignements !

    Capitale des Gaules, quartier des Brotteaux.

     

     

    Avec le kinésithérapeute qui diversifiait les approches, variait les contacts avec l’épiderme, les muscles et les plexus, le goût de la médecine était le goût de la patience et de l’ingéniosité.

    Goût de l’espoir malgré le caractère infinitésimal des progrès après chaque séance.

    Goût de l’honnêteté intellectuelle en veillant à l’équilibre entre ambition et humilité.

    Capitale des Gaules, colline de Saint-Rambert.

     

     

    Avec le médecin généraliste, qui comprenait la nécessité du repos et surtout de la prolongation du repos, le goût de la médecine était le goût de l’empathie et de la compassion.

    Comprendre la réalité du handicap, la lenteur de la convalescence, le danger de l’impatience.

    Le goût de la médecine, le capitaine du « bateau vert », nommé Éricante, l’avait, puisqu’il était praticien spécialiste du membre supérieur avant de s’adonner à plein temps à la navigation.

    Pendant plusieurs mois, le Zeph et l’Éricante étaient voisins à Port Napoléon, le nez au Nord, sur des bers qui n’étaient séparés que par les emplacements de trois bateaux.

     

     

    Puis l’heure est venue pour l’Éricante de franchir les colonnes d’Héraclès, et de suivre les traces de Pythéas le Massaliote. En ce moment, il remonte le Golfe de Gascogne, laissant derrière lui le Nord de l’Espagne pour se diriger vers les côtes bretonnes.

    Bien affairé avec les humeurs de l’Océan, le capitaine de l’Éricante a quand même trouvé le temps de demander au Zeph : « La main de Pierre a-t-elle retrouvé une forme et une fonction correctes ? »

    Goût de la précision, de la concision, et de la complétude du langage.

    Goût de la rigueur de la pensée.

    La préoccupation du chirurgien-marin était double : la morphologie et l’efficacité fonctionnelle.

    La morphologie pour l’aspect visuel, l’esthétique. Chronologiquement, c’est l’apparence qui se dévoile en premier.

    Puis, c’est la performance dans l’activité, celle de tirer les amarres, serrer les nœuds, déplacer les défenses, rabattre les voiles, manier les winchs, souvent dans la hâte et l’urgence !

    Avec l’Éricante, le goût de la médecine était le goût de l’encouragement et de l’amitié.

    En ce jour anniversaire d’une rémission capitale, le Zeph a une pensée très affectueuse pour la Cassandre du Languedoc. Dès le lendemain de l’opération qui avait eu lieu au pavillon T, elle a accouru du fin fond du Golfe Ambracique pour rejoindre la Gaule.

     

    Le goût de la médecine

     

    C’était comme si elle avait accouru au chevet du capitaine pour confirmer la clémence des divinités.

    La lucidité des visions de Cassandre n’a d’égale que la franchise de ses propos.

    Depuis six lunes, Cassandre consulte régulièrement Asclépios. Le Zeph souhaite à Cassandre le succès le plus complet pour tous ces entretiens.

     

     

    Il n’est pas rare qu’un médecin devienne un ami. À l’inverse, des amis du Zeph se sont comportés à son égard comme s’ils étaient médecins, voire même urgentistes.

    Car les amis du Zeph savent diagnostiquer. Très récemment, ils ont pressenti que la chronique vacillait. Redoutant qu’elle ne s’écroule, vite ils ont prescrit des remontants.

    Il existe une médecine au second degré. Elle consiste à apporter du baume au cœur, des fortifiants à l’esprit, des vitamines pour l’élan vital.

     

    Le goût de la médecine

     

    Le Zeph a eu droit à quatre ordonnances en trois jours !

    Quatre prescriptions pour dire la solidarité et communiquer le réconfort.

    Mille mercis aux amis devenus urgentistes par compassion et par dévouement !

    L’histoire du Zeph aurait connu des bouleversements tragiques si son itinéraire n’était pas sauvé à temps par le goût de la médecine.

    L’intégrité de la coque dépend du bon vouloir de Poséidon.

    Mais la santé physique, et donc mentale, du capitaine et de l’équipage dépend de la clémence d’Asclépios, de Chiron et d’Apollon.

    À quoi servirait la coque si l’état du capitaine et de l’équipage ne permet plus de s’en occuper au milieu des flots ?

    Un corps malade ne peut avoir aucun projet, et donc aucune navigation !

    L’on ne navigue pas sans l’aide d’Asclépios, de Chiron et d’Apollon !

     

    Le goût de la médecine


  • Commentaires

    1
    Vendredi 14 Septembre à 10:59

    C'est très juste. Et très beau. Et très bien écrit. Et très bien documenté. Et très bien illustré. Voilà !

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