• Le cycle de la bonté

    La bonté appelle la bonté.

    Stimulée par la réciprocité, la bonté fonctionne dans les deux sens et ne peut s’empêcher de faire des allers-retours.

    Les cycles engendrés par la bonté sont des cycles de bénédiction.

    Comme au cours de ses précédents périples, le Zeph a bénéficié de nombreux cycles de bonté pendant sa récente navigation estivale.

    Le 21 juillet dernier, le Zeph a quitté Nice, non sans avoir informé tous ceux qui étaient restés sur le rivage, des Alpes jusqu’aux Pyrénées, que le soir du même jour, il serait de l’autre côté de la frontière, à Imperia.

    Le marin propose, les divinités disposent.

    Hélas, ce jour-là, les divinités ont imposé une danse macabre au large de Monaco. Le capitaine en était tout contrarié, barbouillé et malheureux.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Les secousses, physiques et mentales, étaient telles que le Zeph se voyait contraint de renoncer à l’Italie. Il fallait d’urgence chercher du répit en se réfugiant à Menton.

    Après s’être amarré dans le nouveau port de Menton, le Zeph a reçu un courrier des anges du Languedoc, qui étaient bien informés de l’épouvantable épreuve au large de Monaco. Sur l’écran du téléphone portable, apparaissaient ces lignes :

    « Dommage que vous ne puissiez pas faire un saut dans l’espace-temps pour venir passer la soirée et la nuit ici au calme...

    Courage au capitaine malade et à son vaillant mousse... »

    Quel était « l’espace-temps » de l’arrivée de ce sms si affectueux ?

    Le cadre spatial de la réception du message écrit était le bord de mer qui reliait le centre historique de Menton au nouveau port de plaisance, Garavan.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le curseur temporel était à l’heure du crépuscule, au moment où le capitaine et le mousse commençaient la passeggiata pour contempler la montée des lumières.

    Ému par l’exceptionnel témoignage de bonté, qui venait du lointain Languedoc, le capitaine a fait sortir de son gosier une bouffée d’air, dont les vibrations sonores disaient le grand étonnement suscité par la singularité de l’offre. En effet, de mémoire de Zeph, jamais une invitation n’a été aussi audacieuse.

    De manière non équivoque, le message des anges suggérait un aller-retour physique entre la Riviera et le Languedoc, c’est-à-dire une véritable boucle au-dessus du littoral méditerranéen, qui serait alors le cycle de la solidarité.

    La bonté n’est jamais à court d’idée ou de parole, et joint toujours le geste au mot.

    Le cycle de la bonté est celui de l’empathie efficiente.

    Les anges du Languedoc ne cherchaient pas le rêve, mais la vie réelle à travers le sillage du Zeph. C’est pourquoi leur regard ne se détournait pas quand l’aventure se transformait en mésaventure.

    La réaction du Languedoc était d’autant plus méritante qu’elle a eu lieu dans un contexte de grande perplexité. Perplexité non pas quant à l’obligation de compassion et à la nécessité de l’entraide, mais par rapport au sens et à l’efficacité du prélude à Port Napoléon.

    En effet, deux semaines auparavant, dans le chenal de Port Napoléon, des libations avaient été offertes aux divinités. Les créatures angéliques avaient très généreusement participé à l’offrande. Et depuis, les divinités semblaient ne pas tenir compte du geste de piété accompli par le Zeph.

    Le doute pointait le bout de son nez chez les anges du Languedoc qui apprenaient que le Zeph était trop souvent malmené par les éléments pendant cette navigation.

     

    Le cycle de la bonté

     

    L’interrogation portait sur l’instant où les divinités se décideraient à se montrer bienveillantes envers le Zeph. Comme la question restait toujours sans réponse, les créatures angéliques ont pris l’initiative d’agir seules, à leur propre niveau, en proposant la boucle de l’hospitalité, qui consolerait le capitaine et le mousse, réfugiés à Menton.

    Les anges du Languedoc ne comprenaient pas le silence des divinités, qui n’était qu’apparent. Mais les anges du Languedoc ont eu l’intelligence et la délicatesse de ne pas se révolter.

    Non, les libations offertes aux divinités n’étaient pas vaines !

    Le breuvage présenté avec l’ex-voto n’avait pas été répandu en vain dans la mer, à Port Napoléon !

    Il fallait attendre Saint-Florent pour comprendre à quel point les divinités avaient apprécié le geste de piété, auquel les créatures angéliques avaient tout de suite adhéré.

    Chronologiquement donc, le cycle de la bonté, créé par les anges du Languedoc, a commencé par une belle bouteille, au contenu pétillant et extrêmement rafraîchissant. À ce moment-là, le cycle de la bonté était celui d’un savoir-vivre raffiné, d’une convivialité festive, d’une gratitude euphorique.

    Apportée par les créatures angéliques, la bouteille était retournée dans leurs mains au moment de l’offrande du contenu.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Physiquement, il y avait une boucle, celle de la matérialité.

    Ce cycle, qui appartenait au premier degré, était censé en engendrer un autre, qui serait associé à la clémence des divinités. Ce second cycle, qui relevait du second degré, n’arriverait à son terme que six semaines plus tard, dans les eaux de Saint-Florent.

    Entre le cycle de la bonté, qui a commencé avec la fête de la mise à l’eau, et le cycle de la bonté, qui dépendait de la miséricorde de la providence, les anges du Languedoc ont inséré le cycle de la bonté, qui témoignait de leur promptitude à réagir, avec leurs propres moyens, et non sans dévouement.

    Si la navigation du Zeph n’était qu’une banale quête de plaisir, son histoire se serait déjà arrêtée, par lassitude, comme celle de l’Épisode.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Si le Zeph a encore la force d’affronter les flots, c’est parce que sa navigation est surtout une quête de sens.

    L’aller-retour proposé par les créatures angéliques, dans l’espace-temps de l’hospitalité, n’a conduit à aucun plaisir réel. En revanche, l’expression de leur bonté, même à distance, a apporté du réconfort et donné du sens aux instants pendant lesquels le Zeph s’est réfugié à Menton.

    Leur message écrit n’a pas procuré du plaisir, mais du bonheur.

    Le plaisir est frustrant, parce qu’il est superficiel et éphémère.

    Le bonheur rassasie, parce qu’il est fécond.

    La route qui mène de Port Napoléon vers la demeure des anges passe par Gruissan, là où se trouve l’Ouvé, le jumeau du Zeph. L’Ouvé est aussi à l’origine d’un magnifique cycle de la bonté, qui s’exprime par la voie épistolaire et par une présence physique édifiante.

    L’Ouvé est sorti du même chantier de construction que le Zeph, et tous les deux sont estampillés Océanis 393.

    Après la chute de l’escabeau, l’Ouvé a réconforté le Zeph avec ces mots pleins d’humour et de compassion :

    « À te lire, j’ai tout d’abord cru à une farce, concernant ta chute d’escabeau. Je comprends, un peu tardivement que tu t’es réellement écrasé au sol...Je connais ce genre de mésaventure, et compatis.

    Cela dit, il faut positiver, il te reste tout de même une main ! ! Tu peux donc en disposer à ta guise ! !

    Il est clair que monter au mât dans ton état posera quelques problèmes.

    Où tes prochains bords vont te mener ? As-tu des projets pour nous faire rêver de nouveau ?

    À bientôt cap’tain et prends soin de toi. »

    La bonté, sincère et agissante, n’oublie jamais l’usage la parole. L’élan de bonté trouve toujours et tout de suite les mots justes et le ton approprié.

    L’Ouvé a pris conscience d’un deuxième traumatisme avec la parution de l’article « Arrêt du blog ». Dès le lendemain de cette parution, l’Ouvé s’est joint aux deux indignés qui avaient déjà pris la parole. À son tour, l’Ouvé a dit au Zeph :

    « Je plussois. C'est absolument interdit. À bientôt sous une autre forme lezamis »

    L’Ouvé ne cesse de se montrer encourageant. Il cultive l’espoir et ses messages ne manquent jamais de proposer une issue digne et sensée.

    Les allers-retours entre les deux coques se faisaient par le biais de l’écriture. Le second degré ne pouvait que rendre encore plus désirable cette ronde des belles manières et des témoignages de sympathie croissante.

    Le cycle de la bonté, que l’Ouvé a mis en route, se nourrissait d’amitié et de compassion, jusque-là exprimées à distance.

    Puis l’heure de la proximité physique est venue, pour donner plus de matérialité au cycle de la bonté. Les deux capitaines se sont donné rendez-vous au quai Barberousse du port de Gruissan. Au moment où le capitaine du Zeph arrivait sur les lieux, l’équipage de l’Ouvé se trouvait déjà bien loin du bateau et s’apprêtait à rejoindre le quai du Levant. L’équipe qui secondait le capitaine de l’Ouvé aurait pu continuer son chemin, parce qu’elle ne connaissait pas l’apparence physique des visiteurs. Mais une sublime intuition, que seul le devenir du cycle de la bonté pourrait expliquer, a fait faire demi-tour à l’équipage de l’Ouvé, et ce uniquement pour offrir au capitaine du Zeph et à son mousse, des poignées de mains ô combien généreuses et énergiques. Topographiquement, il y a eu une boucle, qui s’est déroulée devant le restaurant « Le Bouquet Garni ». Geste de civilité exquise, mais aussi de bonté délicieuse.

    Le cycle de la bonté, initialisé par l’Ouvé, prospère à présent entre Rhône et Saône.

    Tout dernièrement, l’esprit du Zeph et celui de l’Ouvé se sont donné rendez-vous pour des agapes automnales. Fidèle à sa générosité, l’Ouvé est venu avec une collection très enjouée de mignardises fort appétissantes.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Ces mignardises n’étaient pas quelconques. Elles étaient façonnées par les soubresauts de la piste cyclable qui reliait la gare de Perrache à celle des Brotteaux. Encore un autre cycle, celle de l’écologie. Car l’Ouvé a la fibre très écolo.

    Le Zeph se réjouit que le cycle de la bonté suscité par l’Ouvé soit un cycle de l’authenticité et du respect mutuel.

    L’Ouvé se plaît en compagnie de Dionysos. Le Zeph, aussi. C’est pourquoi le Zeph a proposé à l’Ouvé d’égayer le cycle de la bonté par une boucle dans le vignoble du couloir rhodanien. L’Ouvé disait sa prédilection pour les robes claires. L’on a donc allègrement ouvert l’appétit avec un Bourgogne blanc de 2017.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le Kimmeridgien a rallié les suffrages de tous les convives.

    Une des caractéristiques de la bonté est le soin. D’abord, au sens du travail soigné, précis, mûrement réfléchi et exécuté avec finesse. Mais aussi au sens des égards manifestés en direction du bénéficiaire.

    C’est pourquoi le Zeph s’est appliqué pour honorer le cycle de la bonté qu’avait fait éclore l’Ouvé.

    Dans l’assiette, avançaient côte à côte deux coques semblables, matérialisées par deux feuilles d’endive crues.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Les cargaisons, similaires aussi, se composaient de pomme sous forme de prismes, et de gruyère sous forme de cubes. Les gouvernails étaient représentés par des rouleaux de jambon cru, qui entouraient des filaments de carotte, crue également. À gauche, le phare rouge était évoqué par des lamelles de carotte empilées. Sur la droite, le phare vert était indiqué par des petits pois rissolés.

    Pour le plaisir des yeux et celui du palais, le Zeph a offert à l’Ouvé un joli spectacle de la gémellité.

    Le Zeph s’est souvenu que pendant l’été de l’an dernier, l’esprit de l’Ouvé s’était aventuré jusque dans le lointain Orient. Aussi le Zeph a-t-il veillé à préparer la collation selon le principe de l’Ayurvéda. En effet, dès l’entrée, les six saveurs étaient présentes : le salé avec le gruyère, le sucré avec la pomme, l’amer avec l’endive, l’astringent avec l’ail, l’acide avec le citron, le piquant avec le piment, ces trois derniers facteurs étant apportés par la sauce pour la salade.

    Le cycle de la dégustation s’est refermé avec la robe pourpre d’un Gigondas de 2016.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le Rémi Ferbras a accompagné avec délices un riz pilaf revisité, qui était un clin d’œil à la Grèce. Le bonjour culinaire adressé à l’Orient méditerranéen a beaucoup plu aux deux nefs réunies symboliquement.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le cycle de la bonté suscité par l’Ouvé n’est pas près de se refermer. Il se tient prêt pour voltiger ou danser de nouveau.

    Un esprit critique pourrait faire remarquer que le cycle de la bonté, que faisaient éclore les anges du Languedoc ou l’Ouvé, bénéficiait de conditions propices à l’éclosion. Lien de parenté par le biais de la famille dans le premier cas, et par l’intermédiaire du chantier de construction pour le second cas.

    Effectivement. Cependant, il est aussi notoire que tous les liens de parenté ne donnent pas lieu à des cycle de bonté, et que toutes les coques estampillées Océanis ne déclenchent pas des allers-retours de sympathie en faveur du Zeph.

    Les anges du Languedoc et l’Ouvé sont absolument méritants, parce qu’ils font exception par rapport à l’affligeante banalité, si courante.

    Le lien de parenté, génétique ou technologique, n’est pas une condition suffisante pour l’éclosion du cycle de bonté. Ce lien serait-il une condition nécessaire ? La réponse se trouve dans un conte qui a été donné il y a deux mille ans et qui est consigné par Saint Luc. En effet, au chapitre 10 de son évangile, on peut lire :

    30 ὑπολαβὼν δέ ὁ Ἰησοῦς εἶπεν Ἄνθρωπός τις κατέβαινεν ἀπὸ Ἰερουσαλὴμ εἰς Ἰεριχὼ καὶ λῃσταῖς περιέπεσεν οἳ καὶ ἐκδύσαντες αὐτὸν καὶ πληγὰς ἐπιθέντες ἀπῆλθον ἀφέντες ἡμιθανῆ τυγχάνοντα

     

    30. Jésus répondit : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho lorsque des brigands l'attaquèrent, lui prirent tout ce qu'il avait, le battirent et s'en allèrent en le laissant à demi mort.

     

    À Marina di Campo, le Zeph était comme « à demi mort », parce qu’auparavant, il était tombé au milieu de « brigands » à Marciana Marina, puis à Porto Azzurro.

    Le conte se poursuit en ces termes :

    31 κατὰ συγκυρίαν δὲ ἱερεύς τις κατέβαινεν ἐν τῇ ὁδῷ ἐκείνῃ καὶ ἰδὼν αὐτὸν ἀντιπαρῆλθεν

    32 ὁμοίως δὲ καὶ Λευίτης γενόμενος κατὰ τὸν τόπον ἐλθὼν καὶ ἰδὼν ἀντιπαρῆλθεν

    33 Σαμαρείτης δέ τις ὁδεύων ἦλθεν κατ᾽ αὐτὸν καὶ ἰδὼν αὐτὸν ἐσπλαγχνίσθη

     

    31. Il se trouva qu'un prêtre descendait cette route. Quand il vit l'homme, il passa de l'autre côté de la route et s'éloigna.

    32. De même, un Lévite arriva à cet endroit, il vit l'homme, passa de l'autre côté de la route et s'éloigna.

    33. Mais un Samaritain, qui voyageait par là, arriva près du blessé. Quand il le vit, il en eut profondément pitié.

     

    Le verbe « voir » apparaît dans chacun des trois versets précédents. Mais la perception visuelle n’a pas entraîné le même effet. Les deux premiers passants ont changé de « trottoir », malgré qu’ils soient deux religieux qui servaient au Temple de Jérusalem. Le troisième passant, à qui l’accès au Lieu Saint était interdit, n’a pas fait mouvoir ses jambes, mais ses entrailles. Sa compassion était un mouvement qui venait du profond de son être. En effet, le verbe σπλαγχνίσθη, qui parle de l’étreinte de la pitié, vient de la racine σπλάγχνον, qui désigne aux entrailles.

    Le texte grec dit que la route allait de Jérusalem vers Jéricho, c’est-à-dire des collines de Judée vers le bassin de la Mer Morte.

    Jérusalem est à 800m d’altitude tandis que Jéricho est à 400 m au-dessous du niveau de la mer. La route fait 27 km. Par conséquent, le dénivelé est important.

    Globalement, la pente était donc descendante. Le contexte topographique contenait déjà une invitation à suivre cette inclination toute naturelle, qui était la compassion.

    Autrement dit, dans le conte du Nazaréen, les deux premiers passants se sont fait violence en adoptant la posture de l’insensibilité. En se murant dans l’indifférence, ils n’ont pas suivi la pente naturelle. Indépendamment du fait que leur attitude distante était extrêmement choquante par rapport à leur prétention d’être au service du Très-Haut, leur refus de s’arrêter et la traversée de la route pour être du côté de l’insouciance étaient donc des gestes contre nature.

    Le conte décrit ensuite les premiers soins apportés à l’infortuné :

    34 καὶ προσελθὼν κατέδησεν τὰ τραύματα αὐτοῦ ἐπιχέων ἔλαιον καὶ οἶνον ἐπιβιβάσας δὲ αὐτὸν ἐπὶ τὸ ἴδιον κτῆνος ἤγαγεν αὐτὸν εἰς πανδοχεῖον καὶ ἐπεμελήθη αὐτοῦ

     

    34. Il s'en approcha encore plus, versa de l'huile et du vin sur ses blessures et les recouvrit de pansements. Puis il le plaça sur sa propre bête et le mena dans un hôtel, où il prit soin de lui.

     

    Pour porter assistance convenablement et avec efficacité, il faut se rendre proche, réduire la distance de séparation. C’est ce qu’indique le verbe προσελθὼν, formé à partir de la préposition πρός, qui dit la destination du déplacement.

    Ce verset 34 débute par le mouvement des jambes. Le verset précédent se termine en signalant celui des entrailles. Chronologiquement, l’émotion a précédé la mobilité du corps. La chronologie montre l’enchaînement qui sous-tend la physiologie.

    En amont de la naissance du sentiment de pitié, il y avait la perception des blessures qui donnaient au corps une apparence misérable. Le verset 34 revient sur ces blessures qui faisaient désormais l’objet de soins appropriés. Des deux versets 33 et 34, émane donc un cycle, celui de la thérapie, qui est comme la quintessence du cycle de la bonté.

    En août dernier, avant d’appareiller pour la Corse, le capitaine avait à se ravitailler en eau douce à Marina di Campo, en ramant, bien sûr. Le trajet le plus court était la perpendiculaire à l’axe du Zeph. La trajectoire menait tout droit au quai situé devant l’immense vitrine du célèbre horloger toscan Locman.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Dès que l’annexe du Zeph a touché le débarcadère, une grande silhouette masculine qui longeait le quai depuis l’extrémité Est s’est portée au-devant de nous pour offrir sa main secourable et nous aider à nous amarrer. Geste de civilité, de solidarité, et surtout de compassion. Car il était déclenché par notre apparence pitoyable.

    Le verset 34 emploie le mot grec τραῦμα pour parler des lésions subies par l’homme laissé à demi mort sur le bord de la route. La langue française a gardé la forme d’origine quand elle nomme « trauma » la blessure physique ou psychique.

    L’insécurité et le danger omniprésents à Marciana Marina, puis le dédain et la brutalité subis à Porto Azzurro infligeaient au Zeph des « traumas », qui transparaissaient dans l’inquiétude du regard et la fébrilité des gestes, et qui donnaient au capitaine et au mousse l’allure de deux migrants misérables.

    Le peintre flamand David Teniers a illustré les premiers gestes de bonté, mentionnés au début du verset 34.

     

    Le cycle de la bonté

     

    L’homme bienveillant est en train de confectionner des pansements pour le blessé, tandis que les silhouettes des deux religieux s’éloignent sur la route. Celui de la tribu de Lévi, mentionné au verset 32, montre ostensiblement sa dévotion en restant plongé dans la lecture des textes sacrés qu’il tient dans ses mains.

    À côté de la main droite du blessé, se trouvent deux récipients. Le plus haut en taille contient du vin, qui sert à aseptiser. L’autre contient de l’huile, qui peut apaiser la douleur.

    Sur le débarcadère à Marina di Campo, l’homme bienveillant a aussi préservé la salubrité et assuré l’hygiène en aidant au transfert des poubelles qui étaient amenées dans l’annexe. Quant à l’effet apaisant de son intervention, il était immédiat, en raison de l’extrême douceur de tous ses gestes. À Marina di Campo, le Zeph allait vers la guérison grâce au vin et à l’huile symboliques que lui procurait l’homme toscan.

    Le peintre Eugène Delacroix a illustré la suite du verset 34. Le texte grec dit que l’homme bienveillant a cédé sa propre monture au blessé. Mais au début, celui-ci gisait à terre. Il fallait donc le redresser, le porter et le hisser sur le dos de la bête.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Le peintre montre les efforts physiques que l’homme secourable a dû déployer. Celui-ci sert de marche-pied, de tuteur et de propulseur. Le cycle de la bonté ne se réalise pas sans l’investissement en temps et en énergie.

    Le peintre exhibe l’étreinte du déséquilibre, qui est aussi le déséquilibre de l’étreinte.

    Le corps secouru fait basculer à l’arrière celui du porteur. La jambe droite de celui-ci prend fermement appui sur le sol pour empêcher la chute. Cette jambe forme avec l’encolure et la tête de l’animal un axe oblique, qui est celui de la stabilité. À mi-chemin entre le talon droit du porteur et les oreilles de la bête, apparaît le pied droit du blessé, qui cherche un appui. Le corps secouru n’est pas encore redressé. Son inclinaison suit la direction de l’autre diagonale du tableau. Le corps du porteur, entre la tête et le genou gauche, épouse la même orientation. Les deux corps sont embarqués, malgré eux, dans un basculement, qui peut finir en désastre, avec un porteur blessé dans la chute commune, et des blessures aggravées pour l’homme secouru. C’est l’inévitable étreinte du déséquilibre.

    L’homme secouru appuie sa main droite sur l’épaule gauche de l’être secourable pour éviter de glisser vers le bas. Sur l’autre flanc, tout l’avant-bras gauche du blessé est posé sur l’autre épaule du porteur en se serrant contre la nuque de celui-ci. Accolade improvisée, étreinte malgré la position inconfortable. L’architecture de cet entrelacement risque de s’effondrer d’un moment à l’autre. C’est le redoutable déséquilibre de l’étreinte.

    Y a-t-il eu aussi à Marina di Campo un enjeu d’équilibre physique ?

    La présence de pneumatiques flottants, en contrebas du quai situé devant la vitrine de l’horloger Locman, rassurait le capitaine, qui a choisi d’y débarquer, même si aucune échelle et aucun escalier ne permettaient de s’élever à la verticale et que les dalles du quai étaient au niveau des épaules du mousse quand celui-ci se tenait debout dans l’annexe.

    Il fallait donc une main secourable pour nous aider à nous hisser sur le quai. Spontanément, et avec beaucoup de délicatesse, l’homme providentiel a tendu son bras, offert sa main généreuse pour que nous parvenions finalement au sommet du quai.

    Le peintre Aimé-Nicolas Morot a illustré la fin du verset 34. Le texte grec dit que l’homme secourable a conduit le blessé à une hôtellerie qui pourrait fournir le repos, la restauration et le réconfort.

    Mais avant d’atteindre le gîte, il y avait du chemin à faire.

    Le peintre montre le dévouement de l’homme bienveillant, qui marche à côté de sa monture. Et même dans cette position, celui-ci est encore dans l’obligation de soutenir physiquement le blessé. Le cycle de la bonté requiert de la persévérance.

    Avant l’hospitalité sous la forme sédentaire, il y avait l’hospitalité sous la forme nomade.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Quant au blessé, son attitude alanguie montre qu’il n’est pas encore tout à fait remis de son affaiblissement malgré l’administration du vin et de l’huile. Ce qu’il lui faudrait maintenant, c’est du vrai repos dans un lieu totalement sécurisé.

    Le corps du blessé frappe par sa couleur blême. C’était l’apparence qu’avait le Zeph quand il subissait les ravages de la rapacité.

    La terre stable, offerte après le débarquement à Marina di Campo, était l’équivalent de l’hôtel dans le conte du Nazaréen. L’eau douce, disponible gratuitement sur le quai, correspondait au confort qui permettrait au blessé de se rétablir.

    Le conte se termine comme suit :

    35 καὶ ἐπὶ τὴν αὔριον ἐξελθὼν ἐκβαλὼν δύο δηνάρια ἔδωκεν τῷ πανδοχεῖ καὶ εἶπεν αὐτῷ Ἐπιμελήθητι αὐτοῦ καὶ ὅ τι ἂν προσδαπανήσῃς ἐγὼ ἐν τῷ ἐπανέρχεσθαί με ἀποδώσω σοι

    ΚΑΤΑ ΛΟΥΚΑΝ ι’

     

    35. Le lendemain, il sortit deux pièces d'argent, les donna à l'hôtelier et lui dit : “Prends soin de cet homme ; lorsque je repasserai par ici, je te paierai moi-même ce que tu auras dépensé en plus pour lui.” »

    Évangile selon Luc, chapitre 10

     

    L’homme bienveillant parle de son retour : il y a bien un cycle, celui de la bonté, qui refuse la négligence et le travail bâclé, et qui s’assure de la complétude de la sollicitude. L’homme bon et généreux reviendrait sur les lieux pour s’assurer que tout a été fait convenablement, pour le bien de celui qu’il a secouru.

    À Marina di Campo, le marin bienveillant a aussi pris le temps de s’assurer que sa tâche était accomplie convenablement. Il a fait un premier aller-retour entre l’annexe du Zeph et le muret des poubelles pour déposer les détritus des deux voyageurs. Et comme il restait encore d’autres poubelles à décharger de l’annexe, il a fait un autre aller-retour. Après l’hygiène, c’était le tour de l’eau douce. Le Toscan nous a aidés à poser sur le débarcadère le jerrycan destiné à recevoir vingt litres d’eau potable. Et comme il restait encore dans l’annexe des bouteilles vides qui attendaient le même remplissage, l’homme serviable a accompli avec diligence un autre aller-retour entre l’annexe du Zeph et la borne d’eau douce. Le cycle de la bonté a donné naissance à une multitude de boucles de solidarité sur le débarcadère, qui se sont toutes déroulées avec dévouement et de manière désintéressée.

    En ce matin du 13 août 2018, à Marina di Campo, l’évangile selon Luc s’est accompli dans le moindre détail.

    Des quatre évangiles, seul celui de Luc rapporte ce récit des événements survenus sur la route menant de Jérusalem à Jéricho. L’écrivain, qui avait aussi une formation de médecin, a tout naturellement insisté sur la compassion pour le blessé et détaillé les soins prodigués. La précision de la description contribue à la beauté du texte.

    David Teniers, Eugène Delacroix et Aimé-Nicolas Morot ont donné un visage à l’homme bienveillant qui était intervenu sur la route entre Jérusalem et Jéricho. Le Zeph aussi, est très heureux de pouvoir montrer la silhouette du Samaritain de Marina di Campo.

    Après avoir prêté secours au Zeph, le Toscan est reparti avec son annexe, comme si de rien n’était, sans tambour ni trompette, sans excès de parole ni de geste. Sa discrétion témoignait de son humilité.

    Courtois et reconnaissant, le capitaine du Zeph a demandé au bienfaiteur si notre amarrage à cet emplacement pouvait être une gêne pour les autres utilisateurs. Avec une douceur confondante, le Toscan nous a rassurés, puis il a rejoint une autre de ses embarcations un peu plus loin.

     

    Le cycle de la bonté

     

    Humble et serviable, le marin bienveillant rencontré à Marina di Campo est une preuve du caractère intemporel des Écritures grecques. Le cycle de la bonté qu’a fait naître ce Samaritain du XXIè siècle ne dépendait d’aucune parenté, ni génétique, ni technologique, mais seulement du désir de ne pas entraver une disposition naturelle, qui est la compassion.

    Tous les bateaux, le Zeph y compris, connaissent bien le cycle qui passe par la poche gastrique, puis l’intestin, et qui se termine auprès du plancton de la mer. C’est le cycle du périssable.

    Le cycle de la bonté, lui, est le cycle de l’impérissable.


  • Commentaires

    1
    anne
    Mercredi 28 Novembre à 10:14

    L'échange épistolaire est un très fort vecteur de sentiments.

    2
    Samedi 1er Décembre à 09:57

    Bon. C'est sûr que quand tu lis cet article la première fois, ben ça te parait ardu... Voire même un peu compliqué ! Mais quand tu prends le temps de le lire, et de ne pas seulement regarder les images (!!!!), quand tu t'attaches à chaque mot, y'a un sens nouveau qui apparait, et tu finis par comprendre ce que le mousse a à te dire ! Et au final, ben c'est un joli article. Joli et riche d'enseignement. Merci Mouss'.

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