• Le cycle de l'arène

    La vision répandue de l’arène est celle d’une étendue sableuse circonscrite par un amphithéâtre de forme circulaire ou elliptique. La configuration apportée par l’architecture permet l’organisation du combat sous forme de cycles.

    Se peut-il que l’arène existe sans le concours de l’architecture ?

    Le sable qui est si abondant sur le bord de mer pourrait-il servir d’arène ? Bien sûr que oui. Homère le montre avec virtuosité dans l’Iliade.

    Sur le même sable, là où les proues de leurs nefs étaient venues se figer, a éclaté une guerre entre deux chefs de l’armée grecque.

    L’un était le commandant suprême du corps expéditionnaire. Il dirigeait une coalition de têtes couronnées, engagée dans une expédition punitive.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Il s’agissait de ramener une épouse volée, et surtout de s’emparer des trésors de la patrie du voleur.

    L’autre était le guerrier le plus vaillant et le plus valeureux de la troupe qui a débarqué.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Guerre fratricide, puisqu’elle opposait deux fils de l’Hellade : Agamemnon et Achille.

    Motif du conflit : le butin de guerre, qui était une captive, jadis reine.

     

    Le cycle de l'arène

     

    La belle captive était désirée dans le camp ennemi par les deux chefs les plus impulsifs et les plus obstinés.

    Ainsi, le cycle de l’arène qui commençait dès les premiers vers de l’Iliade n’opposait pas les Grecs et les Troyens, mais deux volontés farouches appartenant au même camp.

    Agamemnon a fait valoir ses prérogatives de Roi des rois. Vexé et frustré, Achille a riposté en se retirant du champ de bataille, privant ainsi son rival de la victoire militaire finale.

    Guerre d’usure donc, parce que la bouderie du guerrier le plus craint et le plus efficace devait durer indéfiniment.

    Le cycle de l’arène, qui était une guerre intestine, n’a pas tardé à entraîner le camp grec dans une terrible tourmente. Le retrait d’Achille a donné aux défenseurs de la cité assiégée un avantage psychologique et militaire considérable, à tel point que ceux-ci ont pu faire des incursions jusqu’aux abords de la flotte grecque et menacé de la livrer aux flammes.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Le cycle de la bouderie se poursuivait en engendrant un cycle de défaites pour les troupes grecques. Mais Achille restait inflexible dans sa colère et maintenant son retrait. Il éconduisait tous les émissaires venus pour le persuader de revenir dans l’arène militaire. Il rejetait toutes les requêtes, sauf une seule, celle de son cousin Patrocle.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Celui-ci a demandé l’autorisation d’emprunter l’armure du plus valeureux des Grecs pour repousser l’ennemi troyen. La permission a été accordée, mais elle a été assortie d’une mise en garde : Patrocle ne devrait pas poursuivre l’ennemi au-delà du camp grec qui était symbolisé par la présence des nefs.

    L’irruption de Patrocle dans l’arène, qui se déployait le long de la mer, a redonné l’avantage aux Grecs.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Ivre de ses nouveaux succès, le cousin d’Achille n’a pas tenu compte de l’avertissement de celui-ci, et s’est même présenté devant les murailles de Troie. C’est là où Patrocle a succombé sous la lance d’Hector, le plus illustre des défenseurs troyens.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Troyens et Grecs se sont violemment disputé le cadavre de Patrocle, qui ne portait déjà plus l’armure prêtée par le cousin. Car celle-ci venait d’être confisquée par l’ennemi.

    Parti du camp grec dans la fougue de la revanche et l’ivresse de la victoire, Patrocle est revenu sans vie et sans vêtement vers l’espace des nefs grecques. Le cycle de l’escapade militaire du cousin trop zélé, trop téméraire et trop imprudent s’est achevé dans l’affliction et la honte.

    Le cycle de la bouderie a pris fin avec la mort de Patrocle. À partir de là, l’arène ne s’est plus focalisée sur le sable pourléché par les vagues, elle se dispersait avec la poussière emportée par le vent jusqu’aux pieds des murailles de Troie.

    Désormais, Achille n’avait plus qu’une idée en tête : venger coûte que coûte la mort de son cousin bien-aimé.

    Fou de rage, Achille est retourné sur le champ de bataille, avec la nouvelle armure que sa mère avait commandée auprès d’Héphaïstos, l’orfèvre et armurier de l’Olympe.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Le peintre américain Benjamin West montre qu’Achille recevait des mains de sa mère les nouvelles armes pendant qu’il était au chevet de son cousin décédé. Les trois têtes sont alignées. La tête d’Achille est entre les deux autres, et plus proche de celle de son cousin que de celle de sa mère. Le choix des distances exprime l’émouvante proximité entre Achille et Patrocle, même après la mort de celui-ci. Le casque apporté par les mains maternelles est tout proche du visage d’Achille. Le nouveau casque s’inscrit dans une ligne courbe qui prend naissance à partir de la tête du cousin sans vie pour s’infléchir an niveau de celle du cousin encore en vie. Le menton de l’armure et celui de la chair vivante s’apprêtent à s’effleurer mutuellement, pour dire que l’heure de la vengeance est toute proche. Derrière la jambe gauche d’Achille, se trouve la nouvelle cuirasse, qui cache le bas du nouveau bouclier. Le regard d’Achille est plein de rage et de détermination. Une fureur et une ferme volonté qui expriment une douleur infinie.

    L’armure de qualité exceptionnelle, forgée par Héphaïstos, introduisait le nouveau cycle de l’arène.

    Engendré par le cycle de la bouderie, celui de la vengeance était nécessairement rempli de violence. Mais jusqu’à quel point ?

     

    Le cycle de l'arène

     

    Achille a commencé par enchaîner des carnages sur la route qui devait le mener vers le meurtrier de son cousin. L’énorme quantité de sang répandu par le justicier a pollué le fleuve Scamandre, qui a riposté en cherchant à noyer à trois reprises le cousin vengeur.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Sur une voûte du musée du Louvre, le peintre Louis-Charles-Auguste Couder a illustré le cycle de protestation du cours d’eau. Derrière l’homme à l’amure étincelante, et à ses pieds, on voit des cadavres troyens dans le lit du fleuve. Mécontent, le Scamandre a gonflé ses eaux avec le soutien de son affluent, le Simoïs. La crue ferait monter l’eau jusqu’aux épaules du guerrier sanguinaire. Le péril de la noyade le guettait. Et pire, ses jours étaient menacés par une mort sans gloire.

    La douleur du survivant était compréhensible. Son désir de représailles était légitime. Mais le délire de vengeance pourrait encourir la désapprobation. Même à Achille, rongé par le chagrin et la rage, tout n’était pas permis.

    L’arène grecque, aux temps homériques, aurait-elle des règles de bienséance ?

    Sauvé par Héphaïstos, qui avait fabriqué la nouvelle armure, Achille a fini par se retrouver face à face avec Hector, qui avait volé la vie du cousin malheureux, et qui s’était aussi emparé de l’armure prêtée.

    Effrayé, Hector a cherché à fuir la présence d’Achille en faisant trois fois le tour de Troie à pied. Cycle de la fuite et de la frayeur, qui présageait l’issue funeste de l’inévitable duel.

    Vaincu, Hector a refait sept autres cycles autour des murailles, mais cette fois-ci en tant que dépouille ensanglantée, attachée derrière le char du vainqueur.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Cycles de la vengeance insatiable. Cycles de la cruauté et de l’infamie, aussi.

    Les chevilles d’Hector ont été transpercées pour permettre la fixation au châssis du char.

    Effectivement, Achille s’était promis d’outrager le corps d’Hector.

    Dans la formation de la boucle de l’arène, le cycle funéraire était inéluctable, comme celui de la violence.

    La vive douleur provoquée par la rupture soudaine du cycle de l’affection, qui avait uni les deux cousins, a poussé Achille à organiser les funérailles de Patrocle dans la démesure.

    Achille a coupé ses propres cheveux, si magnifiques dans leurs reflets dorés, et les a déposés dans les mains de Patrocle, qui reposait au sommet du bûcher et qui s’apprêtait à emporter dans les flammes ces prémices.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Quand viendrait à son tour le trépas du premier, ses cendres rejoindraient celles du second et la même urne funéraire réunirait de nouveau les deux cousins. Clôture de deux cycles. L’un, organique, où le corps d’Achille retrouverait la partie capillaire, qui servait d’offrande préliminaire pour les retrouvailles dans l’au-delà. L’autre cycle, d’ordre affectif, serait parvenu à son terme quand les deux cousins seraient de nouveau réunis pour leur voyage vers l’éternité.

    Achille demeurait inconsolable après les funérailles de son cousin. La haine qu’il éprouvait à l’égard du Troyen n’a pas faibli. Chaque matin, à l’aube, la dépouille de celui-ci faisait trois fois le tour du nouveau tombeau, derrière le char de la vengeance, puis gisait, face contre terre, dans la poussière de l’arène remplie de fureur.

    L’Olympe s’en émouvait. Apollon, le dieu guérisseur, est intervenu pour empêcher que la chair d’Hector ne s’abîme. En effet, Homère écrit :

    ἀλλ’ ὅ γ’ ἐπεὶ ζεύξειεν ὑφ’ ἅρμασιν ὠκέας ἵππους, 14

    Ἕκτορα δ’ ἕλκεσθαι δησάσκετο δίφρου ὄπισθεν, 15

    τρὶς δ’ ἐρύσας περὶ σῆμα Μενοιτιάδαο θανόντος 16

    αὖτις ἐνὶ κλισίῃ παυέσκετο, τὸν δέ τ’ ἔασκεν 17

    ἐν κόνι ἐκτανύσας προπρηνέα· τοῖο δ’ Ἀπόλλων 18

    πᾶσαν ἀεικείην ἄπεχε χροῒ φῶτ’ ἐλεαίρων 19

    καὶ τεθνηότα περ· περὶ δ’ αἰγίδι πάντα κάλυπτε 20

    χρυσείῃ, ἵνα μή μιν ἀποδρύφοι ἑλκυστάζων. 21

    Ὁμήρου Ἰλιάδος κδ'

     

    « Achille place sous le joug ses coursiers rapides et attache derrière son char le cadavre d'Hector, qu'il traîne trois fois autour du tombeau de Patrocle ; puis il va de nouveau chercher le repos dans sa tente, en laissant Hector étendu dans la poussière. Apollon, touché du sort de ce héros qui n'est plus, préserve son corps des affreux traitements qu'on lui fait endurer : il le couvre entièrement de son égide d'or pour qu'Achille ne puisse lui déchirer les chairs en le traînant tant de fois sur le sable de la plaine. »

    Iliade, chant XXIV, vers 14 à 21

     

    Il n’était donc pas permis à Achille de flétrir à l’excès le corps du vaincu, même si celui-ci était son pire ennemi.

    Le cycle de l’arène qui s’étendait entre le rivage et les murailles avait son code de dignité, qui reflétait la clémence des divinités.

    Achille avait la ferme intention de priver Hector de sépulture. C’était le pire outrage que l’on puisse faire à un mortel.

    Mais l’Olympe n’était pas d’accord avec les excès d’Achille, qui défiaient les règles de bienséance dont dépendait la stabilité du cosmos. C’est pourquoi Zeus en personne a dépêché deux ambassades, l’une en direction du vainqueur dans l’arène, et l’autre en direction de la famille du vaincu.

    La première ambassade sollicitait la sagesse d’une mère.

    La deuxième ambassade faisait appel à l’humilité d’un père.

    En effet, le vainqueur avait encore une mère. Et le vaincu, encore un père.

    Et c’étaient les parents qui, des deux côtés, allaient œuvrer activement au retour à la dignité.

    La mère du vainqueur grec a été convoquée auprès de l’Olympe pour être chargée d’une mission de médiation.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Elle avait la tâche d’inciter son fils à tempérer le chagrin et la colère.

    Dans l’autre camp, c’était le père du défunt qui conduisait lui-même l’ambassade pour demander le retour de la dépouille du fils bien-aimé. Comment le vieillard allait-il franchir les lignes ennemies ? Pourrait-il se présenter devant la personne du meurtrier de son fils ?

    L’Olympe a pris toutes les dispositions pour que le face-à-face ait lieu sans incident préalable.

    Le peintre écossais Gavin Hamilton a illustré l’entrevue qui s’était déroulée sous la tente d’Achille.

     

    Le cycle de l'arène

     

    Le dos du vieillard est dans le prolongement du bras gauche du vainqueur. Continuité entre deux positions, pour rappeler la nécessité de réussir l’objectif de la réconciliation. Les deux personnages se tiennent par leurs mains gauches. Qui prend la main de qui ? Qui en a eu l’initiative ? Dans quel sens s’exerce la traction ?

    La main droite du vainqueur se dresse à la verticale pour exprimer la surprise, voire le début de l’apitoiement. Le froncement du sourcil droit indique que le guerrier grec n’est pas insensible à la supplication.

    La main droite du vieillard est posée sur l’avant-bras gauche du vainqueur, juste en amont du trait d’union formé par les deux mains gauches, comme pour renforcer le lien créé par les deux mains qui se serrent. Dans cette approche réalisée par la main droite du vieillard, il y a à la fois de l’insistance et de la douceur, qui se retrouvent dans l’œil gauche du suppliant.

    Derrière le vieillard, un guerrier s’essuie les yeux avec un pan de sa tunique. Entre lui et le vieillard, un homme, qui n’a pas la tenue de guerrier, fronce les sourcils, sans doute par compassion, et retient ses larmes. Il tient entre ses mains une urne, qui est au centre de l’image. Est-ce l’urne funéraire qui contient les cendres de Patrocle ?

    Près du bras droit du guerrier grec se tient une femme, dont le profil légèrement recourbé et le visage attentif témoignent de son intérêt pour la mission diplomatique menée par le vieillard. Inondée de lumière, la silhouette féminine est sans doute celle de Briséis, jadis convoitée par Agamemnon. Cette clarté contraste avec la partie sombre qui est à droite du tableau, et qui laisse émerger les gestes brusques de deux guerriers surpris par l’attitude du suppliant.

    La robe de la femme et la tunique du vieillard se ressemblent par la texture du tissu, par la façon dont les plis se forment, par le doux coloris et par la lumière qui les illumine. C’est comme si l’art de la diplomatie faisait appel au savoir-faire de la féminité plus qu’aux méthodes de la virilité.

    La dépouille du prince troyen n’apparaît pas dans le champ de vision. L’artiste a préféré se concentrer sur la négociation entre les vivants, et le talent de persuasion du diplomate âgé. Pas de pathos suscité inutilement par l’image de la mort. Seulement l’émotion provoquée par la parole argumentée, subtile et efficace.

    Le suppliant était couronné d’une triple majesté qui lui était octroyée par la royauté, la vieillesse et le malheur. Malgré cette triple couronne, il s’est mis à genoux.

    Quel roi accepterait de se mettre ainsi à genoux ?

    Il faudrait beaucoup aimer son fils pour fléchir les genoux aussi facilement et rester agenouillé aussi longtemps.

    Le père aimant a su émouvoir le cœur du vainqueur et a pu ramener le corps du fils pour offrir à celui-ci les funérailles selon les rites prescrits par la bienséance.

    Pour l’Iliade, le cycle de l’arène s’est clos dans la dignité en magnifiant la clémence et la noblesse d’âme.

    Le cycle de l’arène captive l’attention pendant l’affrontement sanglant des protagonistes, mais son véritable enseignement n’est perceptible que lorsque les armes se sont tues.

    Le cycle de l’arène exhibe le fracas des armes, mais il concerne aussi les enjeux qui se nouent en périphérie pour donner encore plus de relief à ce qui se déroule dans l’espace central.

    Le sable de la Mer Tyrrhénienne a donné naissance à un cycle d’épreuves dont se souviendra toujours le Zeph. En effet, sur l’arène de Vibo Marina, le Zeph est entré en lutte contre la capitainerie de la Marina Stella del Sud. Comme Achille, le Zeph revendiquait sa part d’honneur et reprochait à la capitainerie l’abus d’autorité, qui avait caractérisé Agamemnon. Comme Achille, par dépit, le Zeph s’est retiré des lieux. Et comme dans le récit homérique, ce retrait irréfléchi a engendré un cycle cauchemardesque, qui mettait en péril des vies humaines, y compris celles des êtres chers. Par chance extraordinaire, dans la tragédie moderne, personne n’a joué le rôle de Patrocle. Mais il s’en est fallu de peu pour que cela arrive. Les lieux de sépulture auraient pu être Policastro, et même Sorrento. Les vagues scélérates ou l’épuisement après trente-six heures de qui-vive sans aucune seconde de sommeil auraient pu avoir l’effet de la lance qui avait achevé Patrocle. Là aussi, ce qui était digne d’intérêt venait de l’espace périphérique. Dans le cas présent, en périphérie de l’épouvantable cycle de rejets et d’impasses que traversait le Zeph fourbu et paniqué, la clémence des divinités veillait par l’intermédiaire de la Guardia Costiera di Sorrento. Nombre de neurones avaient déjà succombé à cause du stress prolongé, de l’effort tétanisant, de l’absence totale de sommeil depuis deux jours contigus. Sans la Guardia Costiera, qui était l’instrument des divinités, le Zeph aurait explosé contre la roche. Le capitaine et le mousse auraient implosé de désespoir.

    Le cycle de l’arène, commencé à Vibo Marina, s’est refermé à Sorrento avec le miracle de la miséricorde.

     

    Le cycle de l'arène


  • Commentaires

    1
    anne
    Dimanche 25 Novembre à 19:16

    https://youtu.be/GFoT6UUNLZc

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