• Le bonheur de la musique

    Elle était très contente que son petit frère ait gagné dans un combat qui s’est avéré extrêmement rude et périlleux. Car l’adversaire était coriace, colérique et même sanguinaire. Pour célébrer la belle victoire, elle a joué de la musique avec son instrument de percussion. Associant le rythme de la mélodie et celui du mouvement, elle a entraîné d’autres femmes dans la danse. Et avec la voix du bonheur, elle a fait retentir le chant du triomphe.

    La scène est représentée par un bas-relief situé sur le flanc septentrional de la Basilique de Fourvière, à Lyon.

     

    Le bonheur de la musique

     

    La musicienne, qui menait la danse s’appelait מִרְיָם (Miryam, avec les sonorités hébraïques). C’était la sœur aînée de Moïse, qui venait de triompher du cruel et ignoble Pharaon. La scène de liesse avait donc lieu de l’autre côté de la Mer Rouge, c’est-à-dire sur la rive orientale, celle de la liberté enfin accessible après quatre cents ans d’esclavage.

    La description de la liesse se trouve dans le livre de l’Exode. Au chapitre 15, verset 20, on peut lire :

     

    וַתִּקַּח מִרְיָם הַנְּבִיאָה אֲחֹות אַהֲרֹן אֶת־הַתֹּף בְּיָדָהּ וַתֵּצֶאןָ כָֽל־הַנָּשִׁים אַחֲרֶיהָ בְּתֻפִּים וּבִמְחֹלֹֽת

    שְׁמוֹת֙

     

    « Miryam, l’inspirée, la sœur d’Aaron, prend le tambourin en sa main. Toutes les femmes, derrière elle, sortent avec des tambourins et des rondes »

    Exode, chapitre 15, verset 20

     

    L’instrument utilisé par Miryam était un instrument de percussion, le tambourin. Les vibrations sonores et les ondulations du corps avaient la même tonalité et la même finalité. La sœur de celui qui avait conduit la colonne de fugitifs inquiets et traqués conduisait à présent un cortège de danseuses libres et épanouies.

    La voix humaine étant le plus bel instrument de musique, Miryam en a fait usage avec pertinence en entonnant un cantique. En effet, au verset 21, on peut lire :

     

    וַתַּעַן לָהֶם מִרְיָם שִׁירוּ לַֽיהוָה כִּֽי־גָאֹה גָּאָה סוּס וְרֹכְבֹו רָמָה בַיָּֽם

    שְׁמוֹת֙

     

    « Miryam leur répond : ‘Chantez pour Jéhovah. Oui, il a fait un coup d’éclat. Le cheval et son cavalier, il les a jetés à la mer.’ »

    Exode, chapitre 15, verset 21

     

    Sur le bas-relief de la basilique de Fourvière, la silhouette de Miryam est la figure centrale autour de laquelle se déploie un tourbillon de joie et de bonheur. La figure de Moïse, pourtant rédemptrice, est rejetée sur la gauche. L’art militaire cédait la place à la musique.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Mais quel âge avait Miryam à ce moment-là ? Elle était la sœur aînée de Moïse. En ce XXI ème siècle, d’aucuns l’auraient mise, non pas dans le quatrième âge, mais dans le cinquième ! Et malgré cela, elle chantait, dansait et conduisait la chorégraphie. D’où venaient son inspiration et son énergie, qui étaient absolument fascinants ? Du bonheur de la musique !

    Bonheur de la musique : c’est la musique qui apporte le bonheur.

    Musique du bonheur : c’est le bonheur qui engendre la musique.

    Dans le cas de Miryam, le bonheur de la liberté, de la vie, du sens, du lien avec le sacré a fait naître la musique, qui en retour donnait encore plus d’éclat à ce bonheur. La phase endogène du bonheur a précédé la phase exogène.

    C’était la signification de l’instant qui a provoqué la danse et le chant de la prophétesse, et non l’inverse. La musique était la servante du bonheur. L’antériorité de celui-ci disait sa primauté. En retour, la musique a créé une exaltation de la conscience du moment privilégié.

    La musique est indissociable des moments fondateurs de l’existence.

    Il arrive que la musique engendre le bonheur, sans en être au préalable l’écho. C’était le cas à Genova, l’été dernier.

    Le Zeph était amarré au Molo Vecchio, et non plus au Porto Antico. Il était facilement reconnaissable avec sa fière éolienne, dont l’axe était parallèle à l’illustre phare, que les fans de la cité portuaire nommaient affectueusement « la lanterna ».

     

    Le bonheur de la musique

     

    À gauche de l’éolienne, légèrement au-dessous, c’étaient les panneaux solaires. Puis, un peu plus au-dessous encore, toujours sur la gauche, apparaissait la bouée rouge, en forme de U renversé.

    Le museau du Zeph était dirigé vers les bureaux de la capitainerie, qui se trouvaient sur la rive Nord du bassin. Le flanc droit du Zeph était donc plein Ouest. De ce côté, se trouvait la terrasse qui donnait la sensation de se retrouver aux confins du monde, tout en offrant un splendide panorama sur l’entrée du port. Sur la photo, apparaissait un bout de cette terrasse, avec le pied d’un visiteur assis sur un banc. C’était cette terrasse qui se métamorphosait en piste de danse en plein air, à l’heure du crépuscule.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Les corps bondissaient, virevoltaient au son de la musique qui était en vogue dans la première partie du siècle dernier. Les robes, qui rivalisaient de légèreté, s’ingéniaient à associer sensualité et élégance. Tous les spectateurs étaient emballés, y compris les silhouettes féminines qui utilisaient un voile pour soustraire à la vue leur chevelure.

    La piste de danse improvisée couronnait un espace qui était gagné sur la mer par la métropole ligure, et qui était comme une île artificielle, nommée Isola delle Chiatte. La Via al Mare Fabrizio de André y menait avec magnificence et gourmandise quand on venait du centro storico.

    Sur l’Isola delle Chiatte, le rythme était sur scène. Il pouvait très bien agir autour de la scène. C’était le cas de la rive Nord du Molo Vecchio, toujours à Genova.

    La musique exécutée par un trio contemporain donnait des envies d’acrobates à une mère et son fils.

     

    Le bonheur de la musique

     

    La batterie et la guitare entretenaient le suspense des pirouettes audacieuses. Le chant célébrait la complicité entre le jeune voltigeur et sa mère.

    Au fil du temps, la musique augmentait l’enthousiasme et élargissait le cercle des participants. Un troisième personnage s’est engagé dans la chorégraphie, qui devenait plus complexe.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Bonheur à trois. Bonheur intergénérationnel, magnifiquement stimulé par la musique.

    Le visage de la chorégraphe s’empourprait de satisfaction et de fierté.

    Il y avait une très belle correspondance entre le spectacle initial et le spectacle complémentaire. Un trio de musiciens donnait le ton, et un trio de danseurs offrait la réplique. Une silhouette féminine et deux silhouettes masculines faisaient retentir les sonorités. La composition était inversée pour le ballet improvisé : deux silhouettes féminines et une silhouette masculine exhibaient la souplesse de leurs corps. Symétrie numérique, pour une coquetterie dans l’effet miroir.

    Y avait-il d’autres spectateurs ? Bien sûr que oui ! Maints passants se sont arrêtés pour contempler les deux scènes. L’enchantement était parfaitement perfectible.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Même le capitaine était sur le point d’exécuter un pas de deux !

    Musique pour l’individu tout comme pour le groupe familial, pour l’autochtone comme pour l’étranger, pour le résident comme pour le visiteur.

    Chant de l’universalité, qui s’adressait aux éternels enjeux de la vie affective : le rêve, l’espoir, le doute, le chagrin,…

    Cette heureuse duplication de la scène musicale s’est déroulée à la Calata Madraccio du bassin géré par le Molo Vecchio.

    Sur les banderoles colorées de la métropole ligure, on pouvait lire : « L’estate è costellata di eventi ! ». En s’inspirant du slogan ligure, on peut dire que la navigation du Zeph est constellée de bonheurs musicaux.

    Même à Marciana Marina, sur l’île d’Elbe, là où jadis le Zeph avait connu l’effroi à cause de la débandade dans un mouillage, la musique a fait fleurir un bonheur magique, juste au moment de notre halte.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Le Zeph a mouillé dans les mêmes eaux que jadis, avec une once de confiance en plus.

    La Via del Cotone offrait une splendide une trouée en direction du Nord-Est. Dans le cadre formé par les ravissantes corolles de bougainvillier et de géranium, le Zeph était tout à fait à droite, facilement reconnaissable à son éolienne.

    Le souffle iodé faisait bouger délicatement le rouge et le pourpre. La musique de la nature était très agréable. Mais le présage était ambigu. Les couleurs vives disaient-elles la splendeur d’un lieu paradisiaque ou une quelconque menace meurtrière ? La voix du bonheur a fini par avoir le dessus, et nous avions raison de nous y fier dans un premier temps.

    Grâce au flair du capitaine, nous avons su qu’un concert de musique rock était prévu à la nuit tombante. En effet, nous avons vu une estrade se mettre en place sur le parvis occidental de la Chiesa di Santa Chiara d’Assisi.

    Après un dîner assez frugal à bord, nous sommes retournés sur la terre ferme à la rame. Puis, c’était le spectacle musical, plein de modernité, d’énergie et de beauté aussi.

     

    Le bonheur de la musique

     

     

    Le devant de l’estrade des musiciens portait l’inscription : « Il profumo del mare ». À Marciana Marina, la musique estivale accompagnait le parfum de la mer. Un parfum de séduction, d’ivresse. Effectivement, le capitaine était totalement séduit. Il était aussi ivre du bonheur suscité par les sonorités pop et rock. L’enchantement permettait au corps de se régénérer avant d’affronter l’horreur qui se préparait à nous enserrer entre ses mâchoires impitoyables. Le bonheur était providentiel, pur comme une perle, savouré juste à temps, avant qu’il ne soit emporté par la folie meurtrière des flots et des hommes.

    À Genova et à Marciana Marina, le bonheur de la musique était exogène. En revanche, il arrive, et même souvent, que le bonheur ne soit pas un effet de la musique, mais son origine. C’était le cas, par exemple, à Αντίκυρα – ΑΝΤΙΚΥΡΑ, sur la route entre Corinthe et Delphes.

    Le Zeph avait la chance de trouver une place le long d’un quai qui ne pouvait accueillir que deux bateaux rangés sur le mode alongside. Le Zeph jouissait de la compagnie de deux énormes bateaux de pêche. L’un s’appelait Ἄρτεμις – ΑΡΤΕΜΙΣ. L’autre, Ἡρακλῆς – ΗΡΑΚΛΗΣ. Ἄρτεμις – ΑΡΤΕΜΙΣ était de l’autre côté du quai, vers l’Est. Ἡρακλῆς – ΗΡΑΚΛΗΣ était à l’extrémité méridionale du quai, vers le phare.

     

    Le bonheur de la musique

     

    La couleur locale était bien à l’honneur. Et nous nous en félicitions.

    À aucun moment, il n’y a eu le tapage si caractéristique du tourisme de masse.

    Très vite, nous étions considérés comme des natifs du pays. Ce bonheur d’être grec par l’amour porté à la Grèce, le capitaine l’a chanté à tue-tête sur le quai d’Αντίκυρα – ΑΝΤΙΚΥΡΑ, grâce à la complicité d’un immense artiste, nommé Φώτης ΙωαννάτοςΦΩΤΗΣ ΙΩΑΝΝΑΤΟΣ.

    La voix envoûtante de Φώτης ΙωαννάτοςΦΩΤΗΣ ΙΩΑΝΝΑΤΟΣ exhalait à la fois la douceur du miel et l’amertume de la ciguë.

    Il existe une palette qui s’accorde avec cette voix : c’est celle de Delacroix, qui a peint la danse de deux guerriers grecs souliotes. Le tableau est conservé au Louvre.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Il s’agit d’une palette gorgée des sucs de la vie, où resplendissent à la fois l’espoir et le désespoir. Delacroix peint un Orient à la fois chatoyant et lascif, qui ne craint pas d’amollir la virilité pour la rendre plus sensuelle, qui fait de la langueur le choix du destin, qui se délecte dans l’onctuosité de la mélancolie

    Sur le quai d’Αντίκυρα – ΑΝΤΙΚΥΡΑ, le Zeph faisait retentir la voix de Φώτης ΙωαννάτοςΦΩΤΗΣ ΙΩΑΝΝΑΤΟΣ qui chantait :

     

    Τί χάνω εγώ τις μέρες μου

    τη μία κοντά στην άλλη,

    κι όπως μου ασπρίζουν τα μαλλιά

    ξινίζει το κρασί,

    αφού μονάχα όταν περνώ

    το βλέμμα από κρουστάλλι,

    με νέα ρετσίνα ολόγεμο

    βλέπω τη ζωή χρυσή ;

     

    Pourquoi vais-je gaspiller mes jours

    l’un après l’autre,

    Et à la manière dont mes cheveux blanchissent,

    le vin devient aigre,

    puisqu’il suffit seulement que je jette

    un regard à travers le verre de cristal,

    parfaitement plein de vin résiné nouveau,

    pour que je voie la vie avec ses reflets dorés ?

     

    Comme la voix de Φώτης ΙωαννάτοςΦΩΤΗΣ ΙΩΑΝΝΑΤΟΣ transportait admirablement le bonheur des sanglots !

    À la manière de Delacroix, nous avons sollicité les pigments de l’agrume pour rendre l’or de Διόνυσος – ΔΙΟΝΥΣΟΣ encore plus désirable.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Et en la circonstance, il aurait été difficile de connaître les délices de l’âme grecque sans déguster le poulpe grillé, à la saveur si inimitable.

    Le Zeph a aussi connu des moments exceptionnels où le bonheur musical était à la fois endogène et exogène. Le nouvel an tropézien faisait partie de ces moments délicieux.

    Le cœur déjà en fête, nous avons rejoint la scène musicale qui se trouvait sur l’aile Sud-Ouest de la Place des Lices.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Le crissement des patins rivalisait avec le rythme des chansons pour séduire les spectateurs. L’une d’elle, très appréciée des deux côtés des Alpes, disait :

     

    « Felicità. E' un cuscino di piume, l'acqua del fiume

    Che passa e che va.

    È la pioggia che scende, dietro alle tende la felicità ;

    È abbassare la luce, per fare pace, la felicità, felicità... »

     

    Bonheur. C'est un coussin en plume, l'eau d'un fleuve

    Qui passe et qui coule.

    C'est la pluie qui descend, derrière les rideaux. Le bonheur

    C'est baisser la lumière pour faire la paix. Le bonheur, bonheur...

     

    Et tous les corps se mettaient à se dandiner, même ceux qui n’étaient pas chaussés de patins. Puis la chanson continuait en ces termes :

     

    « Felicità. È un bicchiere di vino,

    con un panino la felicità... »

     

    Bonheur. C'est un verre de vin,

    avec un sandwich. Le bonheur...

     

    Ce soir-là, en guise de vin, tout le monde avait le goût du champagne dans la bouche. Et point de sandwich, surtout sur la Place des Lices. À droite du capitaine, c'était le Boulevard Vasserot, et sur le trottoir d’en face, se trouvait une pâtisserie spécialisée en tarte tropézienne. Le magasin était sans cesse bondé de monde. Et la grande majorité des clients qui entraient et ressortaient, parlait avec moult gestes et musicalité la langue de Dante Alighieri. Pour eux, la felicità, c’est le champagne et la tarte tropézienne. Pour nous aussi.

    Le bonheur, mis en chanson, avec les accents de la péninsule italienne, n’en devenait que plus fabuleux !

     

    Le bonheur de la musique

     

    Le Zeph a vu 2019 commencer avec un immense bonheur musical, à la fois endogène et exogène. Le Zeph fait le vœu que l’expérience se renouvelle, non seulement pour lui-même, mais aussi pour tous ses amis.

     

    Le bonheur de la musique

     

    Le bonheur de la musique est celui de la vie qui palpite et se fait désirable.

     


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