• L'équilibre entre l'ombre et la lumière

    Dans quatre jours, le vaisseau qu’est la Planète bleue passera par le point d’équilibre entre l’ombre et la lumière. À cette occasion, à Port Napoléon, le soleil se mettra dans l’axe du chenal pour sortir au-dessus de l’horizon. À droite du chenal, c’est l’hégémonie du royaume de l’ombre par rapport au calendrier. À gauche du chenal, c’est la suprématie de l’empire de la lumière par rapport au temps cosmique.

    La frontière entre l’ombre et la lumière est-elle toujours perceptible ? Cette frontière varie-telle avec le temps ?

    Dans l’Antiquité, la lumière était associée à la connaissance, à sa possession et à sa diffusion. L’une des formes les plus élevées et les plus respectables du savoir était la connaissance de la marche des corps célestes. Alexandrie, la cité du célèbre Phare, était pionnière dans ce domaine.

    Si, de plus, la connaissance était enseignée par une personne pleine de grâce, le charme et le raffinement donnaient à la lumière encore plus d’éclat.

    Alexandrie avait aussi le privilège de produire à la fois de l’intelligence et de l’élégance chez certains êtres exceptionnels, dont le rayonnement contribuait à l’aura de la Grande Bibliothèque.

    Entrons dans une de ses salles de cours.

    La leçon du jour portait sur la chute des corps. Pourquoi des corps tombaient-ils ? Et comment tombaient-ils ?

     

     

    L’expérimentation se faisait avec un morceau d’étoffe blanche, translucide. Objet de lumière, tenu par le bout des doigts, puis lâché en levant le bras, devant l’assemblée des disciples. Avant la chute, l’objet avait des zones d’ombre, à cause des replis.

    C’était un visage féminin qui transmettait le savoir. C’était un corps de femme qui enseignait. La personne qui était sur l’estrade était respectée pour son intelligence et son érudition, admirée pour sa beauté et sa grâce. À elle seule, elle incarnait la lumière.

    À côté de l’estrade, écoutait un jeune homme qui, pourtant, n’avait pas le statut de disciple. Les disciples, ceux qui étaient officiels, étaient assis en face, sur les gradins, les yeux contemplant la pleine lumière. Le jeune homme, lui, n’avait pas accès à la même vision, car c’était un serviteur qui n’avait pas sa liberté, et qui était dans l’obligation de s’acquitter des tâches de l’ombre.

    Le jeune esclave suivait tous les cours donnés par sa maîtresse, mais il ne disposait pas du droit à la parole.

    L’obéissance liée à la condition de servitude faisait que la fascination et l’amour que l’esclave éprouvait pour sa maîtresse ne pouvaient pas s’afficher en pleine lumière, et devaient se cantonner dans le silence et l’ombre.

    D’autres soupirants avaient le geste plus libre et la parole plus ouverte. Parmi les disciples qui assistaient au cours, se trouvait un concurrent qui était redoutable par l’érudition, l’éloquence, les belles manières, et la bravoure.

    L’amoureux que la fortune avait choyé depuis la naissance, a employé les grands moyens pour déclarer sa flamme. Il a choisi la scène lumineuse du théâtre pour faire sa déclaration d’amour. À la personne élue de son cœur, il a offert une mélodie, qu’il a lui même exécutée avec une double flûte.

     

     

    Ravissement de la foule des spectateurs. Tonnerre de crécelles dans les gradins, pour manifester la satisfaction collective. Mais dehors, derrière les solides portes de bronze, bouillonnait l’esclave, celui qui aimait aussi, mais qui pressentait que de l’autre côté, celle qu’il aimait pouvait à tout moment chavirer à cause de l’autre séducteur.

     

     

    En effet, au vu de tout le monde, le flûtiste talentueux a offert à la muse l’instrument de musique, comme une sorte de prémices à la demande en mariage.

    Le lendemain, la muse a rendu la politesse, en offrant à son tour, à l’instrumentiste, un présent. Le geste de la muse plongeait l’esclave dans le désarroi et la peine tandis que tout le corps du flûtiste frémissait de joie et d’impatience. Se sentant honoré et peut-être aimé, le disciple familier de la lumière a reçu le cadeau avec beaucoup de fierté et d’émotion.

     

     

    Mais que pouvait bien être ce cadeau recouvert par l’étoffe qui intriguait par sa forme arrondie ?

    La muse a laissé le musicien déplier l’étoffe. Sous les plis apparaissait une tache de sang. La muse a expliqué que c’était son sang menstruel.

     

     

    La blancheur de l’étoffe et son aspect lustré formaient un violent contraste avec le teint mat et sombre de la tache de sang. Le cadeau du retour n’était pas une mélodie dont on pourrait répandre les sonorités en pleine lumière. C’était plutôt une musique de l’intimité, qui, au dire de la muse elle-même, ne renfermerait ni harmonie, ni beauté. L’hommage public, rendu la veille, sur la scène du théâtre, s’en trouvait bafoué. Blessé, le disciple friand de lumière a quitté la salle de cours, non sans avoir jeté violemment au pied de l’estrade l’étoffe maculée. Finalement, c’était l’esclave qui a ramassé avec un bonheur intense le morceau de tissu qui portait l’empreinte la plus intime de sa maîtresse.

     

     

    L’ombre avait adressé maintes prières pour pouvoir s’approcher le plus possible du soma de la lumière. En la circonstance, ces prières ont commencé à être exaucées. Mais seraient-elles complètement exaucées un jour ?

    Ce jour-là, l’ombre ne viendrait plus vers la lumière pour sentir la douce présence du corps de la clarté, mais pour lui porter secours et la sauver de la profanation.

    En effet, l’ouverture d’esprit et le doute philosophique qui l’accompagne s’accordent mal avec le fanatisme.

    À Alexandrie, la lutte pour le pouvoir déchaînait les passions et exacerbait l’intolérance. Celle qui jadis était respectée pour sa science et honorée pour sa sagesse finissait par devenir la cible des intégristes. Pour se débarrasser d’elle, ils l’ont accusée d’impiété et de sorcellerie, puis ils l’ont condamnée à mort. Dévêtue, elle attendait le moment où sa chair serait transpercée par mille glaives. Une voix s’est alors interposée. C’était la voix d’un milicien, habillé tout de noir, comme les meurtriers. Cette voix proposait la lapidation pour ne pas souiller les glaives par un sang indigne.

    Pendant que les bourreaux étaient sortis pour ramasser les pierres, le milicien s’est approché de la victime. C’est ainsi que l’esclave a retrouvé celle qu’il avait servie jadis, et qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Bref sursis, qui était mis à profit pour exprimer l’amour, par le toucher ou le regard. Mais point de parole, pour ne pas alerter les bourreaux qui ne tarderaient pas à revenir avec leurs pierres. Seulement des larmes, et des sanglots étouffés.

    Dévêtu, le corps féminin paraissait translucide et dégageait encore de la lumière. Le corps masculin, lui, était opaque, à cause des habits noirs.

     

     

    Avec douceur et tendresse, l’ombre caressait la lumière.

    Puis, dans un hochement de tête, et sans qu’aucun son ne soit émis, ils se sont mis d’accord sur la manière dont l’un pourrait aider l’autre à partir.

    Cet accord en secret était une fusion, qui permettait une nouvelle proximité. Pour la première fois et la dernière fois de leurs vies, ils étaient joue contre joue.

     

     

    L’ombre adhérait à la lumière. Les deux profils étaient à la même hauteur, ils étaient devenus inséparables. Mais les deux regards ne suivaient pas la même direction.

     

     

    L’esclave baissait les yeux tandis que sa maîtresse avait les yeux levés.

    Puis est venu l’instant crucial, celui qui permettrait au corps de lumière d’échapper aux meurtrissures causées par les jets de pierres. L’ombre a posé sa main pour interrompre le souffle de vie de la lumière.

     

     

    À son tour, la lumière a posé sa main sur celle de l’ombre, pour signifier l’approbation. Après le contact des joues, il y a eu le contact des mains. Après l’affection, il y a eu l’action commune.

    Bien que le geste libérateur ait été décidé d’un commun accord, l’esclave avait beaucoup de mal à retenir ses larmes. Car l’étreinte de l’amour était aussi celle de la mort. À cause de l’imminence de la séparation définitive, la longue route qu’il a fallu endurer avant de pouvoir enfin se serrer dans les bras l’un de l’autre projetait avec véhémence sur le devant de la scène ses instants les plus significatifs. L’apparition de ces souvenirs fulgurants n’était pas chaotique, mais suivait un ordre, celui de la proximité croissante des deux corps.

    La première fulgurance ramenait à l’esprit la scène du bain. Le serviteur à genoux servait de porte-serviettes en attendant que sa maîtresse sorte du bain. Les regards osaient à peine se croiser.

     

     

     

    Il était inconvenant qu’un corps effleure l’autre. Pourtant, il était flagrant que l’ombre désirait la lumière.

    Dans la fulgurance du deuxième souvenir, l’esclave recevait des soins de sa maîtresse. Il venait d’être fouetté pour s’être montré solidaire d’un être de même condition que lui. Sur le dos lacéré par les coups de fouet, la maîtresse mettait un baume qui apaisait la douleur et favorisait la guérison. Contact d’un épiderme avec un autre, dans le cadre bienséant de l’expression de la bonté d’une maîtresse pour son serviteur dévoué. La médecine savait-elle qu’elle servait de prétexte ? Au fur et à mesure que l’onguent s’étalait, la séparation entre les deux épidermes devenait de plus en plus infime. Avec douceur et délicatesse, la lumière venait au secours de l’ombre. C’était à ce moment-là que la lumière a découvert les ressources cachées de l’ombre. En effet, la maîtresse a trouvé dans la pénombre une maquette ingénieuse représentant le système solaire selon l’astronome Ptolémée.

     

     

    L’esclave qui était encore torse nu a répondu que c’était l’œuvre de ses mains. Le rapprochement des épidermes a débouché sur une séduction mutuelle par l’intellect.

    Le troisième et l’ultime souvenir fulgurant faisait revivre la nuit que l’enseignante et ses disciples avaient passée à l’intérieur d’un temple pour échapper à la furie d’émeutiers sanguinaires. C’était la maîtresse qui avait dit à son esclave de demeurer sur les mêmes lieux qu’elle. Quand la nuit était bien avancée, l’esclave ne parvenait toujours pas à fermer l’œil tandis la maîtresse s’était déjà endormie. Sous le ciel étoilé, qui était dans la lumière ? Qui était dans l’ombre ? Le corps du savoir était dans l’ombre. Celui de la servitude baignait dans la clarté nocturne. Le passage d’un monde à l’autre devenait inévitable.

     

     

    C’était l’ombre qui a pris l’initiative de la migration. L’ombre en éveil s’est mise à allonger son bras pour rejoindre le pied de la lumière assoupie.

    Cette fois-ci, une peau touchait directement l’autre, sans aucun intermédiaire.

    Ombre et lumière se sont rejointes grâce au désir, mais cette jonction n’osait pas encore se dérouler en pleine lumière.

    Après avoir permis à ces trois souvenirs fulgurants de surgir, le geste libérateur devait atteindre son but. L’ombre a accentué sa pression pour couper le souffle de vie, dont les restes se réfugiaient dans les doigts translucides et les yeux écarquillés.

     

     

    Avant de s’éteindre, le corps de lumière a capté la vision du cercle transformé en ellipse, que lui offrait l’oculus sommital de la Grande Bibliothèque.

     

     

    Ce jour-là, à Alexandrie, l’ombre s’est portée au secours de la lumière.

    L’esclave était Davus. Il était au service de la mathématicienne, astronome et philosophe Hypatie. Leur histoire a été racontée par Alejandro Amenábar.

    Est-il arrivé que pour le Zeph, l’ombre se soit portée au secours de la lumière ?

    Pendant longtemps, le gagne-pain était considéré comme la condition de viabilité des projets du Zeph. Puis est venu le jour où ce gagne-pain a disparu brutalement. Il y a eu alors, pour le capitaine, passage de la lumière à l’ombre. Mais l’ombre a donné naissance à une autre lumière, inattendue, providentielle. C’était justement la disparition brutale du gagne-pain qui a permis la réalisation du voyage initiatique et l’existence de cette chronique.


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